Littérature russe








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VIII


Pour que l’ordre chronologique fût respecté dans l’intéressante histoire d’Ivan Sévérianovitch, nous le priâmes de nous raconter avant tout par quels moyens extraordinaires il s’était débarrassé des crins de cheval introduits dans ses pieds et avait recouvré sa liberté. Il nous fit à ce sujet le récit suivant :

— J’avais complètement perdu l’espoir de revenir jamais dans mon pays ; je croyais même inutile d’y songer et la tristesse faisait place en moi à l’apathie. J’étais comme une statue privée de sentiment, et rien de plus. Parfois pourtant je me rappelais que jadis, dans l’église de notre village, le père Ilia, le même qui demandait toujours un journal, — priait, au cours de l’office, pour « les navigateurs, les voyageurs, les malades et les prisonniers ». Dans ce temps-là, j’étais toujours surpris chaque fois que j’entendais ce dernier mot sortir de la bouche du prêtre. « Pourquoi ? me disais-je ; sommes-nous maintenant eu guerre qu’il faille prier pour les prisonniers ? » À présent je comprenais la raison d’être de cette prière, mais je ne voyais pas du tout de quelle utilité elle était pour moi. Peu à peu, sans devenir positivement incrédule, je sentais ma foi chanceler et j’en arrivai à ne plus prier.

« À quoi bon, pensais-je, puisque cela n’avance à rien ? »

Mais un jour j’entendis soudain un bruit inaccoutumé dans le camp des Tatares.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je,

— Rien, me répondit-on, — il est arrivé deux moullahs de votre pays ; ils ont un sauf-conduit du Tsar Blanc et ils vont au loin prêcher leur religion.

— Où sont-ils ? repris-je vivement.

On me montra une tente et je m’y rendis aussitôt. Je trouvai réunis là un certain nombre de scheiks-zadis, de malozadis, de mamas et de derviches ; tous étaient assis à la turque sur des tapis de feutre ; debout au milieu d’eux se tenaient deux inconnus en qui, malgré leur costume de voyage, on devinait aisément des ecclésiastiques ; ils enseignaient la parole de Dieu à ces fripouilles.

En apercevant des Russes, je sentis mon cœur battre de joie, je me jetai à leurs pieds et j’éclatai en sanglots. Grande fut aussi leur satisfaction lorsqu’ils me virent prosterné devant eux ; tous deux s’écrièrent d’une commune voix :

— Eh ! quoi ? Eh ! quoi ? Voyez-vous, voyez-vous comme la grâce agit ? Elle a déjà touché un des vôtres et il renonce à Mahomet !

— Mais non, mais non, la grâce n’agit pas du tout, expliquèrent les Tatares. — C’est Ivan, un de vos compatriotes, qui est seulement en captivité chez nous.

Ces mots furent un véritable rabat-joie pour les missionnaires. Ils ne voulaient pas croire que j’étais russe, mais moi-même je confirmai les paroles des Tatares.

— Si, dis-je, — je suis Russe en effet ! Mes pères spirituels, ayez pitié de moi, soyez mes libérateurs. Depuis dix ans déjà je languis captif ici et voyez comme je suis estropié : je ne peux pas marcher.

Mais en vain je fis appel à leur compassion, ils me tournèrent le dos et se remirent à évangéliser leur auditoire.

Je me dis : « Pourquoi leur en voudrais-je ? Ces gens-là font leur service ; d’ailleurs, en présence des Tatares, il ne leur était peut-être pas facile d’en user autrement avec moi. » Sur cette réflexion, je me retirai, mais, choisissant une heure où ils étaient seuls dans leur tente, j’allai les trouver et leur racontai avec une entière sincérité toutes les misères de mon existence.

— Mes bienfaiteurs, achevai-je, — effrayez-les en les menaçant de la colère du Tzar Blanc : dites-leur qu’il ne permet pas aux Asiatiques de retenir de force ses sujets en captivité. Ou plutôt payez-leur une rançon pour moi, et je serai votre domestique. Depuis le temps que j’habite ici, la langue tatare m’est devenue familière, je pourrai vous rendre des services.

— Fils, me répondirent-ils, — nous n’avons pas d’argent pour payer ta rançon. Quant à effrayer les infidèles, nous ne le pouvons pas, car ils sont déjà assez mal disposés sans cela. Par politique nous nous faisons une règle d’être polis avec eux.

— Ainsi, répliquai-je, — à cause de cette politique je devrai passer toute ma vie prisonnier ici ?

— Peu importe, fils, le lieu où tu passeras ta vie, reprirent les ecclésiastiques, — tu n’as qu’à prier : la miséricorde de Dieu est grande, peut-être qu’il te délivrera.

— J’ai prié, mais je ne me sens plus le courage de le faire, j’ai perdu l’espérance.

— Ne t’abandonne pas au désespoir, car c’est un grand péché, me firent-ils observer.

— Je ne m’y abandonne pas ; seulement… Comment se fait-il que vous soyez si…… Je trouve vraiment cruel que vous, des Russes, des pays, vous refusiez de me venir en aide.

— Non, mon enfant, ne sollicite pas notre intervention ; nous sommes dans le Christ, et dans le Christ il n’y a ni Hellène, ni Juif : nos compatriotes, ce sont tous ceux qui écoutent notre voix. Pour nous, tous sont égaux, tous sont égaux.

— Tous ? demandai-je.

— Oui, tous : c’est ce que nous enseigne l’apôtre saint Paul. Là où nous allons, nous évitons les querelles… cela ne sied pas à notre caractère. Tu es esclave, eh bien ! que veux-tu ? Prends ton sort en patience, car l’apôtre saint Paul dit aussi que les esclaves doivent obéir. Mais rappelle-toi que tu es chrétien et que, par conséquent, nous n’avons pas à nous occuper de toi ; ton âme n’a pas besoin de nous pour entrer dans le paradis dont les portes lui sont déjà ouvertes, tandis que ceux-ci iront en enfer si nous ne les convertissons pas ; aussi est-ce à eux que nous devons songer.

Et ils me montrèrent un petit livre, en disant :

— Tu vois combien il y a de noms notés dans ce registre ? Ce sont toutes les conversions que nous avons opérées.

Je ne leur parlai plus et cessai de les voir. Je me trompe, il m’arriva de revoir l’un d’eux, mais par hasard. Un jour, un de mes fils accourut vers moi : « Papa, me dit-il, un homme est couché tout près du petit lac. » J’allai voir : je trouvai là un cadavre dont on avait écorché les bras jusqu’aux coudes et les jambes à partir des genoux. Les Tatares s’entendent à faire cela : ils pratiquent une section circulaire autour du membre à dépouiller, ensuite ils tirent et la peau se détache. La tête gisait à quelque distance du corps, le front était marqué d’une croix faite à coups de couteau.

« Eh ! pays, pensai-je, — tu n’as pas voulu t’occuper de moi et je te l’ai reproché ; mais tu as été jugé digne de recevoir la couronne du martyre. Pardonne-moi maintenant pour l’amour du Christ ! »

Je fis sur lui le signe de la croix, je joignis sa tête à son corps, puis, m’étant prosterné jusqu’à terre, je lui donnai la sépulture et je récitai une prière pour le repos de son âme. Ce que devint son compagnon, je l’ignore, mais, selon toute probabilité, il finit aussi par recevoir la couronne du martyre, car, quelque temps après, on put voir entre les mains des Tatares de notre horde beaucoup de petits icônes tout pareils à ceux qui avaient appartenu à ces deux ecclésiastiques.

— Ces missionnaires vont jusque dans les Rîn Peski ?

— Certainement, ils y vont ; seulement leur prédication ne produit jamais aucun résultat.

— Pourquoi cela ?

— Ils s’y prennent mal. C’est par la terreur, c’est en le faisant trembler qu’il faut amener l’Asiatique à la foi chrétienne, et eux ils prêchent à ces gens-là un dieu de douceur. Cette méthode ne vaut rien, car un dieu doux, un dieu qui n’est pas terrible, l’Asiatique s’en moque et il tue ses missionnaires.

— Mais le principal, apparemment, quand on va chez les Asiatiques, c’est de n’avoir sur soi ni argent ni objets de prix.

— Oui, il est bon de n’en pas avoir ; du reste, peu importe : ils ne veulent pas croire qu’on soit venu chez eux sans argent ; ils s’imaginent, en pareil cas, que le voyageur a enterré son magot dans quelque endroit de la steppe, et ils le mettent à la torture pour lui arracher le secret de sa cachette.

— Voilà des brigands !

— Oui ; le fait est arrivé, pendant que j’étais là, à un vieux Juif venu on ne sait d’où, et qui voulait aussi les convertir. C’était un brave homme, évidemment plein de zèle pour sa foi, mais si déguenillé qu’on voyait toute sa personne à travers ses haillons. Il se mit à discourir sur la religion ; je crois que jamais je ne me serais lassé de l’entendre, tant il parlait bien. D’abord, je lui posai une objection : « Qu’est-ce que c’est, lui dis-je, qu’une religion comme la vôtre où il n’y a pas de saints ? » Mais il répondit qu’il y avait aussi des saints dans le judaïsme et il nous les fit connaître d’après le Talmud….. C’était fort intéressant. Ce Talmud, nous apprit-il, avait été composé par le rabbin Iavez-ben-Lévi, un personnage si savant que les pécheurs ne pouvaient supporter sa vue ; à peine l’avaient-ils regardé qu’ils étaient tous frappés de mort. C’est pourquoi Dieu le fit comparaître en sa présence et lui dit : « Eh ! savant rabbin Iavez-ben-Lévi ! C’est beau d’être aussi savant que tu l’es, malheureusement tous mes Juifs sont dans le cas de périr à cause de toi. Ce n’est pas pour cela que je leur ai fait traverser la mer et le désert sous la conduite de Moïse. Sors donc de ton pays et va demeurer là où personne ne pourra te voir. » Le rabbin Lévi se rendit à l’endroit même où était situé autrefois le paradis terrestre ; il creusa là un trou dans le sable et y resta enseveli jusqu’au cou pendant treize ans. Dans cette situation, il ne laissait pas, chaque samedi, de faire cuire un agneau pour son repas, et ce au moyen du feu que Dieu lui envoyait du ciel. Si un cousin ou une mouche se posait sur son nez pour lui sucer le sang, ces insectes étaient aussi dévorés par le feu céleste… L’histoire du savant rabbin plut beaucoup aux Asiatiques, mais, après avoir prêté une oreille attentive à ce récit, ils prièrent le Juif de leur dire où il avait caché l’argent qu’il avait apporté avec lui. Vainement il jura ses grands dieux qu’il n’avait pas d’argent, que le Seigneur l’avait envoyé sans autre viatique que la sagesse ; les Tatares n’en crurent rien et bernèrent le vieillard en le faisant sauter sur une peau de cheval couverte de charbons ardents. « Parle : où est l’argent ? » ne cessaient-ils de répéter. Quand ils s’aperçurent qu’il était devenu tout noir et qu’il ne proférait plus un mot, ils mirent fin à cet exercice ; « Assez, dirent-ils, nous allons l’enterrer jusqu’au cou dans le sable, peut-être qu’ainsi cela se passera. » Et ils firent comme ils l’avaient dit, mais le Juif n’en mourut pas moins et pendant longtemps on put voir sa tête noire émergeant du sable. À la fin, comme elle faisait peur aux enfants, on la coupa et on la jeta dans un puits desséché.

— Allez donc les catéchiser !

— Oui, c’est très dangereux, mais ce Juif avait tout de même de l’argent.

— Il en avait ?

— Oui ; dans la suite, les loups et les chacals déterrèrent ses restes, morceau par morceau ; ils déchiquetèrent le cadavre sans même en épargner les chaussures et mirent ainsi à découvert sept roubles que le défunt avait cousus dans les semelles de ses bottes. On les trouva plus tard.

— Mais vous, comment avez-vous pu vous évader de la steppe ?

— Ma délivrance est due à un miracle.

— Qui donc vous a miraculeusement sauvé ?

— Talafa.

— Qu’est-ce donc que ce Talafa ? Encore un tatare ?

— Non ; il appartient à une autre race, c’est un Hindou, et même pas un simple Hindou, mais le dieu de cette nation, descendu sur la terre.

À la demande générale, Ivan Sévérianitch raconta comme il suit ce nouvel acte de la tragi-comédie vécue par lui.
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