Littérature russe








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE RUSSE —

Nikolaï Leskov

(Лесков Николай Семёнович)

1831 – 1895

LE VOYAGEUR ENCHANTÉ

(Очарованный странник)


1873

Traduction de Victor Derély, Paris, Albert Savine, 1892.
TABLE

I 3

II 21

III 33

IV 39

V 52

VI 73

VII 87

VIII 95

IX 104

X 119

XI 130

XII 145

XIII 154

XIV 166

XV 176

XVI 188

XVII 198

XVIII 203

XIX 211

XX 226



I


Au cours d’une navigation sur le lac Ladoga, tandis que nous allions de l’île de Konévetz à celle de Valaam, nous dûmes, pour les besoins du steamer, relâcher dans le port de Koréla. Plusieurs des nôtres descendirent à terre, curieux de visiter cette dernière localité, où les transporta un vigoureux attelage de petits chevaux finnois. Ensuite, le capitaine se disposa à rembarquer, et nous levâmes l’ancre.

Comme il était naturel après une excursion à Koréla, la conversation roula sur cette pauvre petite ville qui, en dépit de sa respectable antiquité, est bien la plus maussade qu’on puisse imaginer. Tout le monde à bord était de cet avis, et un des passagers émit à ce propos une observation dénotant un esprit enclin à la généralisation philosophique et à la plaisanterie politique : il ne pouvait comprendre, disait-il, pourquoi le gouvernement expédie à grands frais, dans des lieux plus ou moins éloignés, les gens dont la présence à Pétersbourg offre des inconvénients, alors qu’il existe à proximité de la capitale, sur les bords du lac Ladoga, un endroit comme Koréla qui, avec l’apathie de sa population et la morne tristesse de la nature environnante, réunit toutes les conditions voulues pour mater le libéralisme le plus récalcitrant.

— Je suis sûr, acheva ce voyageur, — que la faute ici est à la routine, ou, du moins, à l’insuffisance des renseignements sur la question.

Quelqu’un qui voyageait souvent dans ces parages répondit qu’à différentes époques plusieurs individus avaient été internés à Koréla, mais qu’aucun d’eux n’avait pu résister à un séjour prolongé dans ce pays.

— Un séminariste, en punition de quelque incartade, avait été envoyé ici comme clerc de chancellerie. Dans les premiers temps, le gaillard lutta contre la mauvaise fortune ; il espérait toujours que sa situation s’améliorerait. Mais ensuite il se mit à boire, et l’ivrognerie lui fit perdre l’esprit. Il adressa alors à l’autorité une supplique où il sollicitait comme une faveur d’être à bref délai fusillé, incorporé dans l’armée, ou, si on le jugeait impropre au service, pendu.

— Et quelle suite donna-t-on à cette demande ?

— M… n… en vérité, je l’ignore ; du reste, il n’attendit pas la réponse de l’administration : il se pendit de son propre chef.

— Et il fit très bien, approuva le philosophe.

— Très bien ? interrogea le narrateur, qui devait être un marchand et, de plus, un croyant convaincu.

— Mais certainement ! Du moins, la mort a été un débarras pour lui.

— Comment, un débarras ? Et dans l’autre monde, qu’aura-t-il trouvé ? Les suicidés souffriront toute l’éternité. On ne peut même pas prier pour eux.

Un sourire caustique fut la seule réponse du philosophe, mais contre lui et contre le marchand surgit soudain un nouvel adversaire, un défenseur imprévu du clerc de chancellerie qui n’avait pas attendu la permission du gouvernement pour s’infliger la peine de mort.

C’était un voyageur qui faisait route avec nous depuis Konévetz, sans qu’aucun des autres passagers se fut encore aperçu de sa présence. Jusqu’à ce moment il avait gardé le silence et nul n’avait fait la moindre attention à lui, mais alors tous le regardèrent, surpris, sans doute, de ne l’avoir pas remarqué plus tôt. D’une taille colossale, cet homme avait un teint basané, un visage ouvert et d’épais cheveux frisés auxquels l’âge avait donné la couleur du plomb. Il portait la soutanelle des novices, avec la large ceinture de cuir en usage dans les monastères, et sa tête était coiffée d’un haut bonnet de drap noir. Était-ce un novice ou un profès ? Il aurait été impossible de le dire, car, en déplacement et même chez eux, les moines de ces îles sont loin de porter toujours la calotte et se contentent le plus souvent du bonnet. Notre nouveau compagnon de voyage qui, comme la suite nous l’apprit, était un personnage fort intéressant, paraissait avoir dépassé de quelques années la cinquantaine, mais c’était, dans toute l’acception du mot, un hercule : son extérieur rappelait le héros naïf et débonnaire des légendes russes, le vieil Ilia Mourometz, tel que celui-ci figure dans le beau tableau de Verechtchaguine et dans le poème du comte A.-K. Tolstoï. Il ne semblait guère fait pour porter la soutane ; on se l’imaginait plutôt chevauchant à travers bois, des chaussures de tille aux pieds, et humant paresseusement « l’odeur de la résine et de la fraise dans la sombre forêt de pins ».

Mais, nonobstant cette bonhomie et cette simplicité, il ne fallait pas être fort perspicace pour découvrir en lui un homme ayant beaucoup vu et, comme on dit, « beaucoup vécu ». Parfaitement à l’aise en société, son attitude était aussi exempte de timidité que de sans-gêne, et ce fut d’une agréable voix de basse qu’il prit la parole :

— Tout cela ne signifie rien, laissa-t-il négligemment tomber, mot par mot, de dessous ses épaisses moustaches retroussées à la hussarde. — Je n’admets pas votre opinion que les suicidés ne seront jamais pardonnés dans l’autre monde. Et quant à croire qu’il est inutile de prier pour eux, c’est aussi une erreur, car il y a un homme qui peut, de la façon la plus simple et avec la plus grande facilité, améliorer leur position.

On lui demanda quel était cet homme qui savait améliorer les affaires des suicidés après leur mort.

— Je vais vous le dire, répondit l’hercule en soutane. — Il y a dans l’éparchie de Moscou un petit prêtre de campagne, — un fieffé pochard qui a été sur le point d’être interdit, — eh bien ! c’est lui qui s’occupe d’eux.

— Comment donc savez-vous cela ?

— Mais je ne suis pas seul à le savoir ; la chose est connue de tout le monde dans l’arrondissement de Moscou, attendu que l’éminentissime métropolite Philarète a lui-même été mêlé à cette affaire.

Il y eut un instant de silence, puis quelqu’un observa que tout cela était assez sujet à caution.

Le moine ne s’offensa nullement de cette remarque.

— Oui, reprit-il, — au premier abord, en effet, cela semble peu croyable. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous en doutiez, quand Son Éminence elle-même a longtemps refusé d’y ajouter foi ? Mais ensuite, ayant acquis des preuves certaines du fait, le métropolite a vu qu’il était impossible de le contester, et il y a cru.

Les passagers manifestèrent le désir de connaître cette singulière histoire et, sans se faire prier, le moine commença le récit suivant :

— À ce qu’on raconte, un doyen écrivit un jour à l’éminentissime vladika1 que le desservant de telle paroisse avait des habitudes d’intempérance qui le rendaient indigne d’exercer le ministère ecclésiastique. Cette dénonciation n’était que trop fondée. Le vladika cita l’accusé à comparaître devant lui à Moscou, procéda à une enquête et, s’étant convaincu que ce prêtre était réellement un ivrogne, il se décida à l’interdire. Le pope en conçut un violent chagrin, il cessa même de boire et ne fit plus que se lamenter : « À quelle extrémité me vois-je réduit ! pensait-il ; maintenant je n’ai plus qu’à me tuer ! c’est la seule chose qui me reste à faire : alors, du moins, le vladika aura pitié de ma malheureuse famille, il me nommera un successeur en lui imposant l’obligation d’épouser ma fille et de nourrir mes orphelins. » Bref, il résolut d’en finir avec la vie et fixa un jour pour l’accomplissement de son sinistre projet ; mais comme, au fond, c’était un brave homme, il se dit : « Allons, c’est bien, je vais mourir, mais je ne suis pas un animal : j’ai une âme, — où ira-t-elle après ma mort ? » Et, à partir de ce moment, sa tristesse devint encore plus amère. Sur ces entrefaites, le vladika rendit une sentence d’interdiction contre le pope reconnu coupable d’ivrognerie. Peu après, en sortant de table, le prélat prit un livre, alla se coucher sur un divan, et bientôt le sommeil s’empara de lui. Dormait-il ou était-il seulement assoupi ? Quoi qu’il en soit, il lui sembla tout à coup voir s’ouvrir la porte de sa cellule. « Qui est là ? » cria-t-il, pensant que c’était un laquais qui venait lui annoncer une visite. Mais, au lieu d’un domestique, s’offrit à ses yeux un vénérable religieux en qui son Éminence reconnut aussitôt le révérend père Serge.

— C’est toi, très saint père Serge ? demanda le vladika.

— C’est moi, Philarète, serviteur de Dieu, fit le visiteur.

— Que veut ta pureté de mon indignité ? reprit le métropolite.

Et le saint vieillard de répondre :

— Je viens solliciter une grâce.

— À qui m’ordonnes-tu de l’accorder ?

Le moine nomma alors le pope qui avait été interdit pour cause d’ivrognerie, puis la vision s’évanouit. « À quel ordre de faits rapporter cela ? se demanda à son réveil le vladika : est-ce un simple rêve, une hallucination, ou une apparition surnaturelle ? » Après avoir longuement examiné cette question, il estima dans sa haute sagesse qu’il avait été seulement le jouet d’un songe. Était-il admissible, en effet, que le père Serge, observateur si rigide de la règle monastique, pût s’intéresser à un prêtre oublieux des devoirs de son état ? Ainsi en jugea le métropolite ; il laissa donc l’affaire suivre son cours naturel et vaqua à ses occupations ordinaires jusqu’à l’heure où il avait coutume de se coucher. Mais à peine se fut-il endormi qu’il eut une nouvelle vision, et celle-ci le rendit encore plus perplexe que la première. Imaginez-vous un bruit terrible… si terrible qu’aucune parole ne pourrait en donner une idée… Au galop défile une foule innombrable de chevaliers ; leurs armures sont vertes, ainsi que les plumes de leurs casques, et leurs montures ressemblent à des lions qui seraient noirs. Un chef au visage hautain les précède ; il est équipé comme eux et tient en main un drapeau où, sur un fond sombre, se détache un serpent ; tous galopent dans la direction qu’il leur indique en agitant cet étendard. Tandis que le vladika contemple avec stupeur un tel spectacle, l’orgueilleux commandant crie à sa troupe : « Tourmentez-les, à présent, ils n’ont plus d’intercesseur ! » et il passe au galop, suivi de ses guerriers ; derrière eux, comme une bande d’oies maigres au printemps, se traînent des ombres lamentables qui toutes inclinent tristement la tête devant le vladika et lui disent d’une voix pleine de larmes : « Fais-lui grâce ! — seul il prie pour nous. » Sitôt levé, le métropolite envoya chercher le desservant ivrogne et lui demanda comment et pour qui il priait. Celui-ci, en présence de son supérieur, perdit contenance : « Vladika, balbutia-t-il, j’officie selon le rite ». Mais, pressé de questions par le prélat, il finit par avouer : « Pardonnez-moi, dit-il ; ayant moi-même une âme faible et me sentant porté au suicide, je prie toujours à l’offertoire pour ceux qui ont mis fin à leur vie et sont morts dans l’impénitence ». À ces mots, le vladika comprit ce qu’étaient ces ombres qu’il avait vues défiler en rêve, pareilles à des oies maigres ; il ne voulut pas réjouir les démons qui avaient hâte de les torturer, et il bénit le pope. « Va, lui dit-il, et ne pèche plus, mais continue à prier comme par le passé », et il le réintégra dans le ministère ecclésiastique. Eh bien ! un tel homme peut toujours être utile aux gens qui rejettent le fardeau de la vie, car, infatigable dans l’accomplissement de son audacieuse mission, il ne cessera pas d’importuner pour eux le Créateur, et celui-ci devra leur pardonner.

— Pourquoi donc le devra-t-il ?

— Parce qu’il est écrit : « Frappez et l'on vous ouvrira » ; lui-même a ordonné cela et sa parole est immuable.

— Un mot, s’il vous plaît : n’y a-t-il que ce prêtre moscovite qui prie pour les suicidés ?

— Je ne sais, en vérité, comment répondre à cette question. Il ne faut pas, dit-on, prier Dieu pour eux, attendu que ce sont des révoltés ; mais il y a peut-être des gens qui en jugent différemment et qui ne leur refusent pas leurs prières. Au monastère de la Troïtza, le lundi de la Pentecôte, si je ne me trompe, il est même permis à tout le monde de prier pour eux. On récite à cette occasion des prières particulières. Ces prières sont admirables, très touchantes ; je crois que je ne me fatiguerais jamais de les entendre.

— Et on ne peut pas les dire les autres jours ?

— Je n’en sais rien. Il faut demander cela aux érudits ; ceux-là, je pense, doivent le savoir ; moi, comme ce n’est pas mon affaire, je n’ai jamais eu lieu de m’en informer.

— Mais, pendant la célébration des offices, vous n’avez jamais remarqué que ces prières fussent dites les jours ordinaires ?

— Non, je ne l’ai pas remarqué ; du reste, ici mon témoignage n’a pas grande importance, car j’assiste rarement aux offices.

— Pourquoi cela ?

— Mes occupations m’en empêchent,

— Vous êtes prêtre, ou diacre ?

— Non, je ne suis pas encore engagé dans les ordres, je porte seulement l’habit religieux.

— En tout cas, vous êtes moine ?

— N… oui ; en général, c’est ainsi qu’on me considère.

— C’est très bien d’être ainsi considéré, répliqua le marchand, — mais, quand on n’a que l’habit, on peut encore être fait soldat.

L’hercule en soutane ne se formalisa nullement de ces paroles et se borna à répondre, après être resté un moment songeur :

— Oui, on le peut, et il y en a eu, dit-on, des exemples ; mais je suis déjà avancé en âge ; j’ai cinquante-trois ans. D’ailleurs, le service militaire ne serait pas une nouveauté pour moi.

— Est-ce que vous avez servi dans l'armée ?

— Oui.

— Comme sous-officier, sans doute ? lui demanda le marchand.

— Non, pas comme sous-officier.

— En quelle qualité, alors ? Comme troupier, ou garde-magasin ?

— Vous vous trompez ; pourtant je puis dire que je suis un vrai militaire ; presque depuis mon enfance j’ai été mêlé aux choses de l’armée.

— C’est-à-dire que tu étais enfant de troupe ! reprit violemment le marchand.

— Vous n’y êtes pas.

— Eh bien ! que le diable devine ce que tu pouvais être !

— J’étais expert.

— Quo-o-o-i ?

— Expert, je veux dire que, me connaissant en chevaux, j’étais attaché au service des remonteurs pour les guider dans leurs acquisitions.

— Bah !

— Oui, c’est par milliers que se comptent les chevaux qui ont été achetés sur mes conseils et que j’ai rendus maniables. Par exemple, il y a de ces bêtes qui se cabrent, se jettent brusquement à la renverse et mettent leur cavalier dans le cas d’avoir la poitrine défoncée par l’arçon de la selle, mais avec moi pas une ne pouvait se livrer à ces excentricités.

— Comment donc les domptiez-vous ?

— Je… je faisais cela très facilement parce que c’est un don particulier que je tiens de ma nature. Dès que j’ai sauté sur le dos d’un cheval, sans lui laisser le temps de se reconnaître, je lui empoigne l’oreille de toute ma force avec la main gauche, et de la main droite je lui assène un coup de poing sur la tête entre les oreilles, tout en grinçant des dents d’une façon terrible, si bien que parfois la cervelle et le sang se montrent par les naseaux de l’animal, — cela suffit : il est dompté.

— Eh bien ! mais après ?

— Après, vous mettez pied à terre, vous le caressez, vous vous campez devant lui pour qu’il vous voie bien et qu’il grave votre image dans sa mémoire, ensuite vous remontez en selle et vous le faites trotter.

— Et, après cela, le cheval sera docile ?

— Oui, car le cheval est intelligent, il comprend à quel homme il a affaire et ce que cet homme pense à son sujet. C’est parce que les chevaux comprennent cela que moi, par exemple, ils m’ont toujours aimé et apprécié. À Moscou, au manège, il y avait un cheval qui ne se laissait monter par personne ; le drôle avait pour habitude de happer le genou de son cavalier et dès qu’il l’avait saisi entre ses dents, il ne faisait qu’une bouchée de la rotule. Plusieurs individus avaient été tués par lui. À cette époque se trouvait à Moscou l’Anglais Rarey, le « roi des dompteurs », comme il s’appelait : eh bien ! ce scélérat de cheval faillit le dévorer aussi et, en tout cas, le perdit de réputation. Rarey ne dut son salut, dit-on, qu’à une genouillère en acier qu’il portait et qui le protégea contre les morsures de l’animal, autrement c’était fait de lui ; mais moi, je réduisis cette bête à l’obéissance.

— Racontez-nous, s’il vous plaît, comment vous vous y êtes pris.

— J’ai été aidé par le secours de Dieu, car, je vous le répète, je suis doué pour cela. Ce mister Rarey qui s’intitule le « roi des dompteurs » et tous ceux qui avant lui s’étaient ingéniés à se rendre maîtres de ce cheval n’avaient eu recours qu’aux rênes pour lutter contre sa férocité ; c’est en le tenant de court qu’ils voulaient l’empêcher de lancer sa tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Moi j’imaginai un procédé tout opposé. Lorsque l’Anglais Rarey eut renoncé à sa tentative, je dis : « Ce n’est rien, c’est la chose la plus simple, attendu que ce cheval est tout bonnement possédé du diable. L’Anglais ne peut pas comprendre cela, mais moi je le comprends, et je mettrai fin à cette possession. » L’autorité donna son consentement. Alors je dis : « Menez-le au delà de la barrière Dragomiloff. » On obtempère à ma demande ; nous le conduisons par la bride dans le voisinage de Phili, où, l’été, les messieurs vont en villégiature. Je vois là un vaste espace découvert qui semble fait à souhait pour la circonstance et incontinent je me mets à l’œuvre. Je m’élance sur le dos de cet anthropophage, sans chemise, pieds nus, n’ayant sur moi qu’un large pantalon et une casquette, mais autour de mon corps nu je portais en guise de ceinture un ruban qui avait touché la châsse du valeureux prince de Novgorod, Vsévolod Gabriel, un saint pour qui j’avais une grande dévotion à cause de sa bravoure ; sur cette ceinture était tissée sa devise : « Je ne céderai mon honneur à personne. » Je ne m’étais muni d’aucun instrument particulier, je tenais seulement dans une main un solide fouet tatare terminé par une boule de plomb du poids de deux livres, et dans l’autre un simple pot de terre contenant de la pâte liquide. J’enfourche donc ce cheval et les quatre valets d’écurie venus avec moi lui détournent la tête en le tirant par la bride chaque fois qu’il essaie de mordre l’un d’eux. Mais ce diable, s’apercevant que nous sommes conjurés contre lui, se met à hennir, à hurler ; la sueur ruisselle sur tout son corps, il tremble de colère et veut me dévorer. À cette vue, je dis aux palefreniers : « Ôtez-lui vite la bride, à ce coquin ! » Un tel ordre les stupéfie, ils n’en croient pas leurs oreilles et me regardent avec de grands yeux. « Qu’est-ce que vous attendez ? reprends-je, ne m’avez-vous pas entendu ? Ce que je vous ordonne, vous devez l’exécuter sur-le-champ ! » — « À quoi penses-tu, Ivan Sévérianitch ? répondent-ils (dans le monde on m’appelait Ivan Sévérianitch Flaguine) ; comment se peut-il que tu nous ordonnes de lui ôter la bride ? » À ces mots, je commençai à me fâcher, car je sentais le cheval se démener furieusement sous l’étreinte de mes genoux. « Débridez-le ! » criai-je de nouveau. Ils ouvrirent encore la bouche pour répliquer, mais alors, exaspéré, je me mis à grincer des dents et ils obéirent tout de suite, après quoi chacun se sauva où il put. Au même instant, je fais au cheval la surprise de lui briser mon pot sur le front ; la pâte dégouline dans ses yeux et dans ses naseaux. Il est saisi, se demande ce que cela veut dire. Prestement j’ôte ma casquette et, la tenant de la main gauche, je la passe et repasse vivement sur les yeux de l’animal pour y faire encore mieux pénétrer la pâte, en même temps je lui caresse le flanc avec mon fouet… Il fait mine de se cabrer, mais je continue à promener ma casquette sur ses yeux de façon à lui troubler complètement la vue, et je lui cingle l’autre flanc… Bref, je n’y vais pas de main morte, je ne le laisse pas respirer ; à l’aide de ma casquette je lui barbouille de pâte tout le chanfrein, je l’aveugle, je l’épouvante par mes grincements de dents et, de chaque côté, je lui laboure les flancs à coups de fouet pour qu’il comprenne que ce n’est pas une plaisanterie… Il le comprit, ne s’obstina plus à rester en place, et partit comme un trait. Mais plus il courait, le cher ami, plus les coups pleuvaient sur sa carcasse, si bien qu’à la fin nous nous fatiguâmes tous deux de cet exercice : moi, j’avais une courbature dans l’épaule et je ne pouvais plus lever le bras ; quant à lui, il avait singulièrement ralenti son allure et tirait la langue d’une belle longueur. Quand je m’aperçus qu’il demandait pardon, je sautai aussitôt à terre, je lui essuyai les yeux, puis empoignant sa crinière : « Halte, viande de chien ! » lui dis-je, et je le courbai vers le sol. Il tomba alors à genoux devant moi, et, à partir de ce moment, se montra aussi docile qu’on pouvait le souhaiter ; il se laissait monter, trottait au gré de son cavalier ; seulement il ne tarda pas à mourir.

— Il est mort ?

— Oui ; c’était une créature trop fière ; en fait il s’était bien soumis, mais il n’avait pas pu, évidemment, vaincre son caractère… M. Rarey, ayant entendu parler de cela, me proposa d’entrer à son service.

— Eh bien ! vous avez servi chez lui ?

— Non.

— Pourquoi donc ?

— Que vous dirai-je ? D’abord, j’étais avant tout expert ; mon métier consistait proprement à choisir les chevaux et non à les dompter ; or, lui, il avait besoin d’un dompteur. Ensuite, cette proposition, ce que je suppose, n’était de sa part qu’une ruse assez canaille.

— Comment, une ruse ?

— Il voulait s’approprier mon secret.

— Est-ce que vous le lui auriez vendu ?

— Oui, je le lui aurais vendu.

— Alors qu’est-ce qui empêcha la conclusion de l’affaire ?

— C’est que… lui-même sans doute eut peur de moi.

— Faites-nous le plaisir de nous raconter encore cette histoire.

— C’est une histoire qui n’a rien de bien curieux. Il me dit seulement : « Révèle-moi ton secret, mon ami, je te le paierai une forte somme et je te prendrai chez moi en qualité d’expert. » Mais, comme je n’ai jamais pu tromper personne, je lui réponds : « Que parlez-vous de secret ? C’est une bêtise. » Naturellement l’astucieux Anglais prend mes paroles pour une simple défaite. « Eh bien ! poursuit-il, si tu ne veux pas, comme cela, dans ton état normal, me dire ton secret, nous allons boire du rhum ensemble. » Là-dessus, nous nous attablons en face l’un de l’autre et nous buvons force rhum. Bientôt, sous l’influence de l’ivresse, le visage de l’Anglais devient tout rouge. « Allons, commence-t-il d’une voix pâteuse, apprends-moi ce que tu as fait avec le cheval. » — « Voici… » lui dis-je ; en même temps je serre les dents, je le regarde de l’air le plus effrayant possible ; mais, comme je n’avais alors aucun pot de pâte sous la main pour compléter ma démonstration, je saisis un verre et je fais le geste de le lui lancer à la figure. Rarey n’a pas plus tôt aperçu mon mouvement qu’il plonge sous la table ; de là il ne fait qu’un saut jusqu’à la porte et disparaît. Depuis lors nous ne nous revîmes plus.

— C’est pour cela que vous n’êtes pas entré à son service ?

— C’est pour cela. D’ailleurs, comment y serais-je entré ? Depuis cette affaire, il craignait même de me rencontrer. Et pourtant j’aurais volontiers accepté sa proposition car, avant la scène que je viens de vous raconter, il me plaisait beaucoup ; mais sans doute on n’échappe pas à sa destinée, et j’étais appelé à suivre une autre carrière.

— Quelle était donc, suivant vous, votre carrière ?

— Je ne sais, en vérité, comment vous répondre… J’en ai vu de toutes les couleurs ; j’ai eu des hauts et des bas, j’ai été captif et j’ai fait la guerre ; j’ai battu des hommes et on m’a estropié ; enfin, mon existence a été plus accidentée peut-être que celle de bien d’autres.

— Et quand êtes-vous entré dans un monastère ?

— Il n’y a pas longtemps, c’est seulement quelques années après les aventures de ma vie.

— Vous vous sentiez aussi appelé à cela ?

— M….. n…… n….. je ne sais comment expliquer le fait… du reste, il faut croire que j’y étais appelé.

— Vous dites cela comme si vous n’en étiez pas bien sûr ?

— Mais comment voulez-vous que j’en sois sûr quand il y a tant de circonstances de ma vie passée qui restent incompréhensibles pour moi ?

— À quoi cela tient-il ?

— C’est que beaucoup de mes actions ont été accomplies en dehors de ma propre volonté.

— Et en vertu de quelle volonté ?

— À cause d’une promesse faite par ma mère.

— Qu’est-ce qui vous est donc arrivé par suite de cette promesse ?

— J’ai perdu toute ma vie, sans pouvoir me perdre moi-même.

— Vraiment ?

— C’est ainsi.

— Racontez-nous, s’il vous plaît, votre existence.

— Soit, je puis raconter ce dont je me souviens. Seulement, il faut pour cela que je prenne à partir du commencement.

— Tant mieux, ce n’en sera que plus intéressant.

— Oh ! je ne sais pas si cela aura grand intérêt ; enfin, écoutez.
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