© Éditions de la Maisnie, 1987








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JEAN ROBIN 

HITLER

L’ÉLU DU DRAGON 

GUY TRÉDANIEL
ÉDITEUR
76, rue Claude-Bernard
75005 Paris
ISBN 2-85-707-244-9
© Éditions de la Maisnie, 1987

Du même auteur, chez le même éditeur 

René Guénon. Témoin de la Tradition (2e édition). Traduit en italien.
Les Objets Volants Non Identifiés ou la Grande Parodie. Traduit en italien.
Réponse de Nostradamus à M. de Fontbrune. Traduit en espagnol.
Rennes-le-Château, la colline envoûtée.
René Guénon, la dernière chance de l’Occident.
Les Sociétés secrètes au rendez-vous de l’Apocalypse. Seth, le dieu maudit.
La véritable mission du comte de Saint-Germain.
aux éditions Robert Laffont
Thèbes. Temples et Dieux du Nil.
en collaboration
« René Guénon », l’Herne.
L’État des Religions (Le Cerf / La Découverte).

 
Ceux qui trouvent sans chercher, sont ceux qui ont longtemps cherché sans trouver.

Un serviteur inutile, parmi les autres.
Mars 2009

Scan, ORC, Mise en page
LENCULUS
Pour la Librairie Excommuniée Numérique des CUrieux de Lire les USuels

Jean Robin — dont les patientes recherches trouvent
ici leur couronnement — est un des meilleurs
spécialistes actuels des sociétés secrètes et des
organisations initiatiques. Les commentateurs ont
souligné le sérieux et l’originalité de sa démarche et
on a pu dire a son sujet qu’il pousse ses explorations
jusqu’à ce lieu inconcevable où tous les antagonismes
intérieurs de l’histoire s’annulent ...


« Celui qui ne s’attend pas à l'inattendu ne trouvera pas la vérité. »
Blaise Pascal


« Le tonnerre allemand est vraiment allemand ; Il
prend son temps. Mais il viendra, et ce jour-là il éclatera comme
rien dans l’histoire n’a jamais éclaté. Le temps viendra... Un
drame se jouera qui fera ressembler la Révolution française
à une aimable idylle... N’en doutez point, le temps viendra. »
Henri Heine 


« Les hommes forts, les vrais maîtres, retrouvent
la conscience pure des bêtes de proie ; Monstres heureux, ils
peuvent revenir d’une effroyable suite de meurtres, d’incendies,
de viols et de tortures avec des cœurs aussi joyeux, des âmes aussi
satisfaites que s’ils s’étaient amusés à des bagarres d’étudiants... »
Friedrich Nietzsche 


« La Bête ne ressemble pas à ce qu’elle est.
Elle peut même porter une moustache comique. »
Vladimir Soloviev

Avertissement au lecteur 


Ceux qui nous font l’honneur et l’amitié de suivre nos travaux doivent savoir
qu’ils retrouveront ici certains thèmes qui nous sont « chers » — et qui
constitueront pour eux des redites dont nous les prions de nous excuser.
Elles nous ont paru néanmoins indispensables puisque, telles les pièces d’un puzzle
jusque-là éparses, ces thèmes récurrents ne pouvaient prendre leur véritable
signification eschatologique que dans le cadre de cette étude. Leur absence, ou le
renvoi systématique à nos précédents ouvrages, eût constitué de surcroît un manque
d’égards inadmissible pour nos nouveaux lecteurs.
Nous espérons donc que la solution choisie satisfera tout le monde, et qu’elle
contribuera surtout à l’intelligence d’un sujet extraordinairement grave et délicat.

Prologue 

Le samedi 24 juin 1922, vers onze heures moins le quart, une petite auto
décapotable rouge foncé, conduite par un chauffeur en uniforme, descendait
à allure modérée la Königsallee à Berlin, dans le quartier résidentiel du
Grünenwald. Sur la banquette arrière était assis un homme élégant au costume
strict, dont les yeux sombres ressortaient, étrangement vivants et intelligents, dans
un visage fin et mince, mais au front volontaire. Une seconde voiture, gris foncé,
plus grande mais également découverte, rejoignit la décapotable. A son bord, deux
hommes en manteaux de caoutchouc noir, la tête recouverte d’un capuchon qui
laissait tout juste entrevoir l’ovale de leur visage entièrement rasé.
La petite auto rouge roulait à ce moment au milieu de la rue, presque sur les
rails du tramway, comme si elle s’apprêtait à tourner. Le grand cabriolet gris, après
l’avoir doublée sur la droite, lui fit une queue de poisson, la serrant contre le trottoir
opposé. L’un des deux hommes en noir sortit alors un pistolet, visa le passager assis
à l’arrière de la voiture rouge et fit feu à plusieurs reprises. Puis son complice se
leva et, brandissant une grenade citron, la lança dans l’auto. Mais déjà, l’homme
au fin visage s’était écroulé sur son siège et restait étendu sur le côté. Tandis que la
voiture des assassins démarrait en trombe et filait par la Wallot Strasse, le chauffeur
de la décapotable rouge avait bondi sur le trottoir et appelait à l’aide. C’est alors
que la grenade explosa. L’homme étendu sur la banquette arrière fut littéralement
soulevé par le souffle et la voiture elle-même eut comme un haut-le-corps dérisoire.
Après quelques secondes de stupeur, des passants se précipitèrent, parmi lesquels
une jeune fille qui monta dans la voiture et soutint le blessé, sans connaissance. Le
chauffeur parvint à remettre son moteur en marche et, faisant demi-tour dans un
crissement de pneus, remonta à toute allure la Königsallee jusqu’au commissariat
tout proche.
Première victime juive du nazisme, le ministre allemand des Affaires étrangères.
Walther Rathenau, devait mourir après une courte agonie, veillé par sa fidèle
compagne et collaboratrice, l’Autrichienne Irma Staub, qui put recueillir ses
ultimes paroles : « Les Soixante-Douze qui mènent le monde... » Il désignait par là
les commanditaires de ses assassins, deux jeunes pangermanistes nommés Kern et
Fischer. Le premier avait déclaré à quelques compagnons dans les minutes précédant
le crime : « Si Hitler comprend que son heure est arrivée, il est bien l’homme que
je crois. »

Chapitre 1
Plaidoyer pour une autre histoire 

Il fut le lieu de passage des forces de l’histoire, « le catalyseur de ces forces
qui se sont déjà dressées devant vous ; et, après cela, vous pouvez le
supprimer sans rien détruire de ce gui s’est fait par lui... Qu’il y ait dans
ces temps aveugles à toute réalité non numérable le « fait » qu’il faut bien nommer
« Adolf Hitler », c’est une effrayante ironie machinée par la Providence...
« Ah ! Vous ne croyez plus au mystère ? Eh bien ! Je pose ce fait dans votre
histoire : Expliquez-le, si vous pensez encore que cela suffit à vous en protéger... »
Ainsi parlait Denis de Rougemont. Et là, tout est dit, ou presque. Il ne reste plus,
pour cerner notre propos, qu’à compléter cette citation par celle du journaliste
Jacques Nobécourt qui écrivait dans l’hebdomadaire Carrefour en date du 6 janvier
1960 :
« L’hypothèse d’une communauté initiatique, sous-jacente au national-socialisme,
s’est imposée peu à peu. Une communauté véritablement démoniaque, régie par
des dogmes cachés, bien plus élaborés que les doctrines élémentaires de Mein
Kampf ou du Mythe du XXe siècle, et servie par des rites dont les traces isolées ne
se remarquent pas, mais dont l’existence semble indubitable pour les analystes (et
redisons qu’il s’agit de savants et de médecins) de la pathologie nazie. »
L’irréductibilité manifeste du nazisme aux critères « officiels » a il est vrai incité
certains historiens — dont le plus remarquable demeure René Alleau — à rechercher
dans les structures de l’imaginaire une explication à ce ténébreux surgissement, en
plein XXe siècle, de forces que l’on croyait à jamais bannies de l’univers de l’homme
civilisé. L’horreur dont l’Allemagne envoûtée revêtit le masque excédait par trop, en
effet, les limites étouffantes imposées par les seules analyses économiques, sociales
et politiques qui sont généralement censées rendre compte de la genèse du IIIe
Reich.
La thèse la plus communément admise selon laquelle Adolf Hitler n’aurait été
que le produit et l’instrument (finalement incontrôlé...) du grand capital allemand,
ignore délibérément les aspects fondamentaux du nazisme. Hitler lui-même en avait
prévenu dans Mein Kampf (Nouvelles Éditions Latines) : « L’État n’a absolument rien
de commun avec une conception ou un développement économique quelconque,
(...) La force essentielle d’un État ne coïncide que très rarement avec ce qu’on appelle
la prospérité économique, (...) La Prusse démontre avec une admirable netteté que
ce ne sont pas les qualités matérielles, mais les vertus idéales qui, seules, rendent
possible la formation d’un État. » Il allait, ce faisant, sur les brisées de Schiller : « Une
nation prend naissance avec sa mythologie... L’unité de sa pensée, qui correspond
à une philosophie collective, [est] offerte par sa mythologie ; c’est donc celle-ci
qui contient le destin de la nation. » Ajoutons sans plus tarder que les tragiques
contrefaçons et les dérisoires ersatz d’une mythologie à laquelle, nous le verrons.
Hitler lui-même ne croyait pas mais qu’il utilisa, nous situent d’emblée dans une
perspective inversée, parodique, dirait Guénon, et donc diabolique stricto sensu.
Si la conjoncture économique joua néanmoins son rôle, ce ne fut qu’à titre
subalterne, contingent. Simple terrain infectieux propice à l’apparition de cette
maladie de l’âme allemande. Et puis, n’oublions pas que, comme l’écrit William
L. Shirer (le Troisième Reich, t. I, éd. Stock, 1959) : « ...sans Hitler — doué d’une
personnalité diabolique, d’une intuition surnaturelle, d’une intelligence hors ligne,
d’une détermination inébranlable et impitoyable (...), d’une stupéfiante aptitude à
peser les hommes et les situations — il est presque certain qu’il n’y aurait jamais eu
de Troisième Reich. »
La voie est étroite, certes, entre une histoire officielle délibérément sourde aux
revendications d’un arrière-monde grimaçant, et une littérature de vulgarisation
pseudo-ésotérique exploitant un marché apparemment fructueux. Si nous nous
sommes résolu à braver à la fois les foudres des doctes et la colère des trafiquants
de swastikas, c’est que nous pensons bien détenir la « clef » qui ouvre la porte des
coulisses interdites du nazisme. Et cette clef, c’est Rathenau, et lui seul, qui nous l’a
donnée.
Puisque nous répudions le primat de l’économique, est-ce donc dans les
« structures de l’imaginaire » évoquées tout à l’heure que nous commencerons notre
descente aux enfers ? Non pas si l’on entend ces structures au sens « nominaliste »,
c’est-à-dire comme de commodes abstractions. Ce qui n’est guère plus satisfaisant
que la plate explication économico-politique, cette dernière fût-elle agrémentée
d’un zeste d’« irrationalisme germanique », fourre-tout où l’on jette les éléments
inclassables du dossier. Que dit donc René Alleau ?
« L’angoisse allemande devant l’absence d’un statut légitime international,
devant la misère, la honte, l’inflation, le chômage, la contraignait à lutter contre
cette aliénation réelle en lui opposant une concentration, et pour ainsi dire, une
récapitulation des ressources mythiques les plus lointaines et les plus constantes de
son passé. » (Hitler et les Sociétés secrètes, éd. Grasset, 1969.)
Il y a quelque ambiguïté dans cette formulation, qui peut sous-entendre en
somme que les Allemands de la défaite et de l’humiliation se seraient volontairement
réfugiés dans un univers imaginaire, pour échapper à la cruelle réalité quotidienne.
Il convient donc de préciser ce qu’il faut entendre par « ressources mythiques », et
de mesurer leur pouvoir d’intervention dans ce qu’il est convenu d’appeler la vie
ordinaire.
Une première approche du subconscient met en valeur la puissance potentielle
des pulsions qui, plus ou moins clairement, visent à renverser les obstacles
s’opposant à un retour instinctif à l’origine, à ce non-temps mythique assimilé par
la métaphysique hindoue à l’éternel présent. Sur le plan individuel, ce processus
ramène à l’enfance, et sur le plan collectif, à l’Âge d’Or. Mais chez Hitler, la démarche
est parfaitement consciente, si l’on en juge d’après cette déclaration à Rauschning
(Hitler m’a dit, éd. Aimery Somogy, 1979) :
« Naturellement, je sais aussi bien que tous vos intellectuels, vos puits de science,
qu’il n’y a pas de race au sens scientifique du mot... Eh bien, moi qui suis un homme
politique, j’ai besoin aussi d’une notion qui me permette de dissoudre l’ordre établi
dans le monde et d’opposer à l’histoire la destruction de l’histoire. Comprenez-vous
ce que je veux dire ? Il faut que je libère le monde de son passé historique. (...) Pour
accomplir cette tâche, la notion de race est tout à fait utilisable. Elle bouleverse les
vieilles idées et ouvre des possibilités de combinaisons nouvelles. »
Ces propos recoupent étrangement ceux d’un maître hindou contemporain.
Uppalari Gopala Krishnamurti — dit « U.G. » — qui déclare quant à lui : « L’état
naturel [c’est-à-dire l’état originel] ne survient qu’à la faveur d’une mutation
biologique ». Ce qui n’est contradictoire qu’en apparence car cette mutation a en fait
pour objectif, non un progrès, mais l’« atomisation » de superstructures mentales
réputées aliénantes. Et « U.G. » de préciser : « Ce qui est nécessaire pour l’homme,
c’est de se libérer de la totalité du passé de l’espèce humaine et pas seulement de son
passé individuel. Autrement dit, vous avez à vous libérer de ce que chaque homme
avant vous a pensé, ressenti et expérimenté : C’est, pour vous, la seule possibilité
d’être vous-même. Tous mes propos n’ont d’autre but que de mettre en lumière
l’unicité de chaque individu. La culture, la civilisation (quel que soit le nom que vous
lui donniez) a toujours essayé de nous enfermer dans un certain cadre ; l’homme
n’est pas du tout un homme : Il est à mon sens un animal unique et il demeurera
un animal unique aussi longtemps qu’il subira le fardeau de la culture. » (C’est la
première fois, ce n’est pas la dernière, que nous voyons un certain hindouisme
« subversif » rejoindre l’essence pseudo-philosophique du national-socialisme.)
Le retour aux origines constitue donc un aspect de ce que les Grecs nommaient
la catharsis, c’est-à-dire une voie de purgation des passions, le mot étant pris au
sens étymologique d’angoisse et de souffrance. Mais il convient d’élargir le champ
de nos investigations au sein de la sphère mythique où s’alimente le phénomène
hitlérien.
Les mythes et archétypes socio-historiques sont en effet au principe de toute
civilisation, en qualité de supports des valeurs morales et philosophiques. A
commencer par le Mythe majeur et multiforme du destin véritable de l’homme :
mythe du « bon sauvage », parent de celui du Paradis perdu ; mythe du changement
et du Progrès illimité — ou de son antithèse par arrêt catastrophique de l’Histoire ;
mythe de la supériorité aristocratique due à la race, à la faveur divine ou au destin ;
mythe de la « Civilisation » opposée à la « Barbarie » ; Etc.
La seconde catégorie mythique est constituée par les prototypes des conquérants,
des saints, des chevaliers, des martyrs de toutes les causes — et a contrario par
ceux des traîtres et des maudits. Mais le type primordial reste celui des « grands
monarques », des « empereurs endormis » et des « imâms cachés » parousiques,
promis à la restauration des empires et des paradis perdus, à la fin des temps...
Très souvent, nous venons de le voir, chaque mythe sécrète son antithèse, son
double inversé, son ombre portée — engendrant ainsi un affrontement de valeurs
tout aussi important que le mythe lui-même, et qui lui confère de puissantes
résonances. Il s’agit là d’un aspect particulier de l’ambivalence des symboles.
Voulons-nous un premier indice de ce « pouvoir d’intervention » des mythes
civilisateurs évoqué tout à l’heure ? L’Histoire elle-même nous le fournit, qui
fermente au sein des empires, vifs ou morts, comme pour conforter la perspective
archétype. En Europe, le limes romain n’a-t-il pas laissé une marque indélébile ?
Est-ce un hasard si le tracé actuel du rideau de fer correspond à peu près aux limites
de l’expansion romaine en Occident ?
La psychanalyse, quant à elle, ne converge que partiellement avec l’Histoire,
relativement à ce climat fondamental. Ainsi, pour Jung, il existe trois couches
psychiques : la conscience, l’inconscient personnel et l’inconscient collectif. Ce
dernier niveau, de tous le moins rationnel, contiendrait la totalité du passé des
sociétés à l’état latent mais agissant, formant un inépuisable réservoir de griefs et de
revendications qui alimente toutes les formes d’agressivité collective, « L’inconscient
collectif, dit Jung, compte une forte précipitation de tout le vécu humain, jusqu’en
ses débuts les plus sombres. Mais ce n’est pas une précipitation morte ; ce sont des
systèmes de réactions vivantes. »
Toutefois, comme l’a bien vu le regretté Éric Muraise, à qui il nous plaît ici de
rendre hommage, l’incapacité où se trouve la psychanalyse de distinguer nettement
entre différentes catégories de mythes et d’archétypes — certains « complexes »
n’ayant rien d’universel — nous renvoie à la problématique médiévale des universaux,
qui va nous servir de critère insurpassable pour apprécier la qualité objective des
mythes.
Le problème des universaux, aussi antique qu’inépuisable, connaît trois solutions,
qui n’ont jamais varié :
— Celle des idéalistes avec Platon, pour qui les individus ne sont que les ombres
d’archétypes réels, autonomes, qui leur préexistent. C’est la position Universalia
ante rein.
— Celle des réalistes avec Aristote, pour qui les individus seuls ont une pleine
réalité, les archétypes trouvant en eux l’unique possibilité de se réaliser. C’est la
position Universalia in re.
— Celle des nominalistes avec Guillaume d’Occam, pour qui les individus
sont seuls réels, les archétypes n’étant que des abstractions, un simple système de
classement. C’est la position Universalia post rem.
La position idéaliste autorisera l’hypothèse selon laquelle il existe des mythes
et archétypes ayant au moins une apparence de vie autonome et capables de
s’emparer périodiquement des groupes. Ce qui, répétons-le, n’a rien à voir avec
l’inconscient collectif jungien, simple accumulation de « strates géologiques »
dépourvues de toute autonomie, et dont les réactions seraient purement instinctives
et en quelque sorte « mécaniques ». Selon l’adaptation de la position idéaliste que
nous envisageons ici, nous aurions au contraire affaire à des idées et des passions
contagieuses, indépendantes des moyens techniques de diffusion qui ne font
qu’exciter le phénomène sans en être le premier moteur. Ces passions, douées d’une
vie propre et supposée consciente, engendreraient des comportements « sauvages et
déraisonnables » chaque fois que l’humanité traverse une crise, et susciteraient des
mouvements qualifiés par H. Kahn, de « romanesques, implicitement messianiques
et totalitaires », Et cela d’une manière d’autant plus efficace qu’ils trouvent pour
les incarner en termes incandescents des personnages eux-mêmes romanesques et
passionnés. Raymond Abellio, dans Heureux les Pacifiques, en a esquissé la typologie
par la bouche d’un de ses héros : « ...La vérité ne s’incarne pas aujourd’hui au niveau
de la politique, elle le fait bien plus haut. Ce n’est pas un Parti qu’il faut créer, mais
un Ordre. (...) » Et encore : « Pour qu’une telle société fonctionne, il suffira d’un
homme. L’épicentre n’est pas un lieu, c’est un homme qui est en communication
avec les forces cosmiques et divines et les transmet aux autres. (...) »
Comme l’avoue très significativement Ernst von Salomon dans les Réprouvés (éd.
Christian Bourgois) : « Nous n’agissions pas, les choses agissaient en nous... Lorsqu’on
nous demandait : que voulez-vous au juste ? nous ne pouvions pas répondre, (...)
Ce que nous espérions s’exprimait en un langage muet... Nous cherchions autour
de nous l’homme capable de prononcer le mot libérateur... » (Ainsi le mythe du
« destin véritable » attendait-il son héros archétype.)
Il existerait donc des « universaux mentaux » susceptibles d’expliquer la
« météorologie » politique et la psychologie des peuples. Le mécanisme des grandes
peurs historiques, les états d’âme propres aux tenants des causes pour lesquelles on
se fait égorger, selon la formule pascalienne, l’explosion des révolutions et violences
généralisées (l’Europe de 1848 ou de 1917) relèveraient alors de la puissance de
certains courants, de certaines ondes psychiques. Léon Daudet devait les caractériser
de manière quasi platonicienne : « Ils sont chargés de vie, pensée, émotions... Ils
sont latents, mais nous constatons leurs effets... Ils relient les humains les uns aux
autres et leur course incessante de l’animé vers l’inanimé, nous permet de nous
comprendre les uns les autres à l’aide du langage, de comprendre les animaux,
les végétaux, les minéraux eux-mêmes et les hiérarchies et les lois qui régissent
l’univers. »
Ces universaux mentaux tenteraient leur percée dans notre monde à la manière
des gaz et liquides sous pression, recherchant une issue. Toutefois, selon René
Guénon, « (...) les courants mentaux sont soumis à des lois, parfaitement définies, et
la connaissance de ces lois permet une action bien autrement efficace que l’usage de
moyens tout empiriques ». Cette possibilité de manipulation nous renvoie — bien
au-delà des lois censées régir la psychologie des profondeurs — à cette perspective
satanique dans laquelle se situe le phénomène nazi.
Considérés ainsi, les universaux mentaux sembleront peut-être à certains par trop
magiques ; mais il se trouve que le professeur A. Ratzler, de l’Institut universitaire
d’Études européennes de Genève, évoquant la crise de la conscience européenne et
les mythes du Barbare et du Bon Sauvage, adopte des expressions parentes de celles
du polémiste Léon Daudet. Il parle en effet d’une « tradition latente souterraine...
douée d’une force d’expansion quasi autonome... [d’un] parti pris viscéral... et
qui surgit dans les crises depuis la fin de la Renaissance ». C’est donc bien de
nos universaux qu’il est question. S’ils se manifestent de façon particulièrement
éclatante depuis la fin de la Renaissance, c’est parce que la civilisation médiévale,
comme la chinoise, l’égyptienne ou la romaine, s’estimait « arrivée » et avait décidé,
ainsi que l’écrit Toynbee, d’« arrêter l’Histoire ». Nous dirons plus précisément que
la dimension temporelle n’était encore que rythme harmonieux et prévisible au
sein d’une infinitude spatiale, et l’espace — ou la simultanéité — prédominait sur
l’expérience de la durée et du changement. Tandis que depuis la Renaissance, la
civilisation européenne, tout en « rapetissant » la planète, s’est identifiée au Progrès,
au Devenir, dans une sorte de fuite en avant qui suscite périodiquement de graves
inquiétudes, elles-mêmes génératrices d’accès de fièvre.
La solution idéaliste revêt donc décidément un intérêt certain, en expliquant ces
crises cycliques directement inspirées par les mythes majeurs de la civilisation : Et
d’abord par celui du destin véritable, qui conditionne ce que le professeur Ratzler
traduit par l’hypostase du Barbare, opposé au Civilisé, et quel que soit le niveau
culturel de celui qui ne s’intègre pas à la définition du destin véritable. Celui-ci
partage l’humanité en deux groupes : Ceux qui relèvent de cette définition et les
autres » qui en sont exclus. Ces autres sont les Barbares, quel que soit, redisons-le,
le degré de raffinement de leur civilisation, qui ne saurait en aucun cas compenser
leur aliénation ontologique. Par définition, ce sont des pervers ou des déshérités,
infirmes mentaux ou machiavéliques tireurs de ficelles, païens ou pécheurs qu’il
faudra réduire ou séduire pour leur bien. Ainsi se justifie la farouche profession de
foi du Schatov de Dostoïevski :
« Un peuple ne reste un peuple qu’aussi longtemps qu’il a son dieu propre et
qu’il réprouve avec une énergie sauvage tous les autres dieux du monde ; aussi
longtemps qu’il croira à son dieu, il pourra vaincre et chasser les autres dieux. Dès
qu’un grand peuple cesse de croire qu’il est l’unique détenteur de la vérité — son
unique et exclusif détenteur — dès qu’il ne croit plus qu’il est le seul appelé, le seul
capable de ressusciter et sauver le monde par sa vérité, il cesse immédiatement
d’être un grand peuple et n’est plus qu’une expression géographique. »
Dans cette logique, toute civilisation « totalitaire » implique la présence du
Barbare à ses portes, voire même au sein de la cité, à l’état de « 5e colonne ».
Pour Hitler, le Barbare était le Juif, et la Civilisation était aryenne :
« Ce serait une vaine entreprise que de discuter sur le point de savoir quelle
race ou quelles races ont primitivement été dépositaires de la civilisation humaine
et ont, par suite, réellement fondé ce que nous entendons par humanité. Il est
plus simple de se poser la question en ce qui concerne le présent et, sur ce point,
la réponse est facile et claire. Tout ce que nous avons aujourd’hui devant nous
de civilisation humaine, de produits de l’art, de la science et de la technique est
presque exclusivement le fruit de l’activité créatrice des Aryens. Ce fait permet de
conclure par réciproque, et non sans raison, qu’ils ont été seuls les fondateurs d’une
humanité supérieure et, par suite, qu’ils représentent le type primitif de ce que
nous entendons sous le nom d’« homme ». L’Aryen est le Prométhée de l’humanité,
(...) Si on le faisait disparaître, une profonde obscurité descendrait sur la terre ; en 
quelques siècles la civilisation humaine s’évanouirait et le monde deviendrait un
désert. » (Mein Kampf.)
Hitler, de surcroît, était obsédé par l’idée d’un tournant de l’Histoire, et ce n’est
pas par hasard que l’expression suprême de l’Opéra était à ses yeux le final du
Crépuscule des Dieux. « Lorsque sur la scène de Bayreuth, le château des Dieux
s’effondrait au milieu du tumulte de la musique, il saisissait toujours dans l’obscurité
de la loge la main de Winifred [Wagner] assise à côté de lui pour y déposer un baiser
ému. » (Joachim Fest, le Führer, t. II, éd. Gallimard, 1973.)
De fait, selon Rauschning, il prophétisait un bouleversement de la planète « que
nous autres, non-initiés, ne pouvions comprendre dans son ampleur. Acquérir
la « vision magique » lui apparaissait comme le but de l’évolution humaine, (...)
Une espèce nouvelle s’annonçait, qui allait refouler l’ancienne humanité. De même
que, suivant l’immortelle sagesse des vieux peuples nordiques, le monde devait
continuellement se rajeunir par l’écroulement des âges périmés et le crépuscule des
dieux, de même que les solstices représentaient, dans les vieilles mythologies, le
symbole du rythme vital, non pas en ligne droite et continue, mais en ligne spirale,
de même l’humanité progressait par une série de bonds et de retours. (Hermann
Rauschning, op. cit.)
S’opposant directement à l’eschatologie judéo-chrétienne, qui postule une
« assomption » de l’Histoire, il s’inscrivait ainsi de plein droit dans une perspective
antéchristique. Que si l’on préférait accorder désormais au seul marxisme ce statut
infamant, au double titre de sa persistance hic et nunc et de son athéisme militant,
nous rétorquerions que le nazisme lui aussi, dans ses structures d’action vivantes
et agissantes, continue d’étendre son ombre sur le monde — nous l’allons montrer
contre les sceptiques — et que pour être antéchristique, une doctrine (ou plutôt, en
l’occurrence, un courant mental) se doit précisément de n’être point matérialiste,
mais pseudo-spiritualiste. Ce que n’est pas le marxisme (au moins officiellement...),
mais ce qu’est le nazisme.
Car comme l’écrivait René Guénon dans le Règne de la Quantité et les Signes
des Temps (éd. Gallimard), les représentants du « Satellite sombre », ou si l’on
préfère les serviteurs de l’Antéchrist, « ne peuvent jamais être des mécanistes ni des
matérialistes ». En effet, après avoir enfermé l’homme dans une sorte de coquille
étanche qui lui procurait une relative impression de sécurité, lui interdisant toute
communication avec des domaines supérieurs mais le protégeant d’une certaine
façon des influences dissolvantes du psychisme inférieur et de ses courants mentaux,
le matérialisme passe le relais au néo-spiritualisme, dont le rôle est de percer
par le bas la coquille, permettant ainsi aux puissances de dissolution assimilées
symboliquement aux hordes de Gog et de Magog, de pénétrer dans notre monde.
Cette seconde phase est d’autant plus dangereuse qu’elle donne à certains l’illusion
de s’opposer au matérialisme (voir la croisade antibolchevique d’Hitler) et de
réintroduire la spiritualité, alors qu’il s’agit d’une spiritualité à rebours qui ne peut
aboutir qu’à une communication avec les états inférieurs de l’être.
Entendons-nous bien : notre propos n’est évidemment pas d’assimiler Hitler
purement et simplement à l’Antéchrist, mais de le désigner comme un précurseur,
récapitulant en lui certains thèmes mythiques qui appartiennent en propre à
l’eschatologie démoniaque. Nous pourrions dire, en usant de la terminologie
hindoue, qu’il fut un avatar partiel de l’archétype antéchristique. Néanmoins, ce
livre montrera clairement, du moins nous l’espérons, qu’il s’agissait bien d’une
préfiguration directe.
Si l’on assimile le déroulement de l’Histoire au processus du Grand Œuvre
alchimique, on pourra risquer une analogie entre la tragédie hitlérienne et la phase
de l’œuvre au jaune — la xanthosis des Grecs et le citredo des Occidentaux. Comme
le dit Jean Parvulesco dans un entretien accordé à Arnold Waldstein, « son vécu est
celui d’une sorte de long rêve éveillé, d’un sommeil vertigineusement limpide où
ce qui doit venir se trouve comme déjà donné, mais donné comme dans un miroir
(...). » Cependant, il est trop évident que ce n’est pas de rêve mais de cauchemar
qu’il est ici question, et que le passage « de l’autre côté de la ligne fatale », ainsi
préfiguré, ne peut s’assimiler qu’à l’ultime saut dans le vide, au terme d’un processus
de désintégration satanique.
Et comme il est bien connu que le diable n’invente rien mais qu’il imite, cette
contrefaçon de spiritualité que fut le nazisme utilisa à des fins ténébreuses les
immenses « ressources mythiques » véhiculées par la Queste du Graal. Celle-ci ne
constitue-t-elle pas le terreau où s’enracina la plus haute spiritualité de l’Occident
chrétien ? Il était donc logique, selon l’adage latin corruptio option pessima, qu’elle
servît de support à la négation la plus absolue des valeurs spirituelles. Cette
tragique collision entre la sphère des archétypes platoniciens — récupérés à des
fins inavouables — et la réalité politique du XXe siècle, fut suscitée de façon quasi
mathématique, à l’image du mouvement des corps célestes dont les rencontres sont
programmées, du cœur ténébreux de l’espace, par d’infinies et rigoureuses ellipses.
Si l’on se souvient des possibilités de manipulation évoquées plus haut, est-on
habilité à parler de « plan diabolique » ? Sans ignorer les dangers de l’« Histoire
conspirationnelle », nous sommes contraint de répondre par l’affirmative. Les faits
sont suffisamment éloquents et, bien loin de vouloir les exploiter abusivement
a priori, nous nous sommes cru obligé dans ce préambule de fournir quelques
grilles de lecture, faute de quoi la charge explosive qu’ils recèlent risquerait d’en
désorienter plus d’un. Et puis, il est toujours dangereux d’ouvrir une trappe sur les
abysses infernaux, sans quelques précautions préalables...

 
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