Littérature russe








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IV



Arrivé devant le tournebride, Tchitchikov ordonna d’arrêter pour deux raisons : les chevaux avaient besoin de repos, lui-même désirait se restaurer. L’auteur doit avouer qu’il envie beaucoup l’appétit et l’estomac de pareilles gens. Il n’a cure des grands personnages, pétersbourgeois ou moscovites, qui passent leur temps à composer le menu du lendemain ou du surlendemain, et ne peuvent le déguster qu’après l’absorption préalable d’une pilule, qui gobent huîtres, crabes et autres monstres, quitte à aller prendre les eaux à Carlsbad ou au Caucase. Non, ces messieurs n’ont jamais excité son envie. Mais les gens de moyenne noblesse, qui au premier relais se font servir du jambon, au second un cochon de lait, au troisième une darne d’esturgeon ou du saucisson à l’ail, pour ensuite, comme si de rien n’était, s’attabler à n’importe quelle heure et dévorer avec un bruyant et contagieux appétit une soupe au sterlet, à la lotte et aux laitances, accompagnée d’un vol-au-vent ou d’un pâté de silure69, ces messieurs-là sont vraiment dignes d’envie et favorisés du ciel ! Plus d’un grand personnage sacrifierait sans barguigner la moitié de ses paysans, la moitié de ses terres, hypothéquées ou non, avec tous les perfectionnements à la russe ou à l’étrangère, pour posséder l’estomac du monsieur de moyenne noblesse. Par malheur aucuns capitaux, aucune terre — avec ou sans perfectionnement — ne sauraient rendre possible cette acquisition.

Le cabaret, bâtisse en rondins noircis, accueillit Tchitchikov sous son étroit auvent hospitalier, supporté par des colonnettes torses semblables à d’anciens candélabres d’église. C’était l’habituelle izba russe, mais de plus grandes dimensions. Autour des fenêtres et au-dessous du toit, des corniches en bois blanc sculpté tranchaient sur la noirceur des murs ; des vases fleuris bariolaient les volets.

Tchitchikov grimpa l’étroit escalier ; arrivé sur un large palier, il se heurta, devant la porte qui s’ouvrit en grinçant, à une grosse vieille commère vêtue de percale voyante.

— Par ici, s’il vous plaît ! fit la bonne femme.

Il retrouva dans la pièce le décor coutumier des modestes auberges de grand chemin : un samovar embué ; des parois de sapin rabotées ; un buffet d’angle garni de tasses et de théières ; des œufs en porcelaine dorée suspendus à des rubans bleus et rouges devant les images ; une chatte et sa récente portée ; un miroir qui réfléchissait quatre yeux au lieu de deux et une galette au lieu d’un visage ; enfin, plantées derrière les icônes, des touffes d’œillets et d’herbes odoriférantes, tellement desséchées qu’on ne pouvait les sentir sans éternuer.

— Aurais-tu par hasard du cochon de lait ? demanda Tchitchikov à la commère plantée devant lui.

— Oui.

— Au raifort et à la crème ?

— Au raifort et à la crème.

— Fais voir ça.

La vieille s’en alla farfouiller, et revint avec une assiette, une serviette si empesée qu’elle se tenait debout comme une écorce desséchée, un couteau minuscule à manche d’os jauni, une fourchette à deux dents, une salière qui ne pouvait demeurer d’aplomb.

Notre héros, suivant sa coutume, lia aussitôt conversation et posa diverses questions à la cabaretière. Était-elle propriétaire ou tenancière de l’auberge ? que rapportait celle-ci ? ses fils vivaient-ils avec elle ? l’aîné était-il marié ? sa femme lui avait-elle apporté une belle dot ? le beau-père se montrait-il content ? n’était-il pas fâché d’avoir reçu peu de cadeaux de noce ? En un mot, il n’oublia rien. Il s’enquit, bien entendu, des hobereaux d’alentour, apprit qu’ils s’appelaient Blokhine, Potchitaïev, Muilnoï, le colonel Tchéprakov, Sobakévitch70.

— Ah ! tu connais Sobakévitch ? fit-il, pour aussitôt entendre que la vieille connaissait non seulement Sobakévitch, mais aussi Manilov, et que Manilov était beaucoup plus vélicat que Sobakévitch : venait-il à l’auberge, il commandait d’emblée un poulet, du veau, du foie de mouton s’il y en avait, en un mot goûtait à tout, tandis que Sobakévitch ne demandait jamais qu’un plat et encore exigeait pour le même prix une portion supplémentaire.
Tandis qu’il devisait ainsi, tout en expédiant le cochon de lait qui touchait à sa fin, le bruit d’une voiture l’amena à la fenêtre. Une britchka légère attelée à trois s’arrêtait devant le perron. Deux messieurs en descendirent : un grand blond en dolman bleu foncé ; un petit brun en simple caftan rayé. Dans le lointain s’en venait une méchante calèche vide, traînée par quatre haridelles à longs poils, harnais de cordes, colliers démantibulés. Le blond grimpa aussitôt l’escalier, tandis que le brun palpait quelque objet dans la voiture, en s’entretenant avec le domestique et en faisant des signes au cocher de la calèche. Tchitchikov crut reconnaître sa voix. Pendant qu’il le considérait, le blond avait eu le temps de trouver et d’ouvrir la porte. C’était un individu de haute stature, au visage sec ou plutôt usé, aux moustaches rousses, et dont le teint hâlé témoignait qu’il connaissait la fumée du tabac sinon de la poudre. Il adressa à Tchitchikov un salut poli, que celui-ci lui rendit aussitôt. Ils auraient sans doute lié plus ample connaissance, car la glace était rompue : tous deux s’étaient en même temps complimentés de ce que, la pluie ayant abattu la poussière, il faisait bon voyager par cette fraîcheur. Mais, à ce moment, le brun pénétra dans la salle, et, jetant sa casquette par terre, hérissa de la main son épaisse chevelure noire. C’était un gaillard de taille moyenne, solidement bâti, les joues vermeilles, les dents blanches comme neige, les favoris noirs comme jais. Son visage au teint de lys et de rose respirait la santé.

— Ah bah ! s’écria-t-il en levant les bras à la vue de Tchitchikov. Par quel heureux hasard ?

Tchitchikov reconnut Nozdriov, ce gentillâtre qui avait dîné avec lui chez le gouverneur, et s’était bientôt mis à le tutoyer, sans qu’il eût de son côté donné le moindre prétexte à cette familiarité.

— D’où viens-tu comme ça ? demanda Nozdriov qui, sans attendre la réponse, reprit : — Pour moi, mon cher, j’arrive de la foire où j’ai pris une fameuse culotte. Félicite-moi, jamais encore je ne m’étais si bien fait plumer ! J’ai dû louer des chevaux de paysan pour m’en retourner. Regarde par la fenêtre. — Il inclina lui-même si brusquement la tête de Tchitchikov qu’elle faillit heurter le châssis. — Tu vois, quelles rosses ! Elles ont eu grand’peine à se traîner jusqu’ici, les maudites ! J’ai dû monter dans sa britchka. — Il montra du doigt son compagnon. — Vous ne vous connaissez pas ? Mon beau-frère Mijouïev. Nous avons parlé de toi toute la matinée. « Tu verras, lui disais-je, que nous rencontrerons Tchitchikov ! »... Ah frère, quelle culotte ! Je suis rincé, nettoyé à fond : mes quatre trotteurs, tout ce que j’avais sur moi, y compris ma chaîne et ma montre... — D’un regard Tchitchikov se convainquit que Nozdriov n’avait plus en effet ni chaîne ni montre ; un de ses favoris lui parut même moins fourni que l’autre. — Et si j’avais eu seulement vingt roubles en poche, oui vingt roubles, pas davantage, j’aurais tout regagné et mis encore, foi d’honnête homme, trente mille roubles en portefeuille !

— Tu tenais le même langage quand je t’ai prêté cinquante roubles, interrompit le blond ; et tu les as aussitôt perdus.

— Parce que j’ai commis une bêtise. Si je n’avais pas, après le paroli, plié ce maudit sept71, je faisais sauter la banque.

— Tu ne l’as pourtant pas fait sauter, dit le blond.

— Non, parce que j’ai plié la carte à contretemps. Crois-tu donc que ton major joue si bien ?

— Bien ou mal, il t’a cependant ratiboisé.

— La belle affaire ! répliqua Nozdriov. Moi aussi, j’aurais pu le battre. Mais qu’il essaie un doublet, nous verrons alors quel brelandier c’est ! Mais aussi, ami Tchitchikov, quelle noce nous avons faite les premiers jours ! Il faut dire que la foire a très bien marché ; les marchands eux-mêmes affirment n’avoir jamais vu pareille affluence. Tout ce qu’on avait amené de chez moi, je l’ai vendu au meilleur prix. Ah ! vieux frère, tu parles d’une noce ! Maintenant encore, rien que d’y penser... que le diable m’emporte !... ou plutôt quel dommage que tu n’y sois pas venu. Figure-toi qu’à trois verstes de la ville campait un régiment de dragons. Et tous les officiers, croirais-tu, — une quarantaine, mon bon, — nous ont tenu compagnie. Il y avait parmi eux un joyeux drille, le capitaine Potsélouïev : des moustaches, mon cher, longues comme ça ! sais-tu comment il appelle le vin de Bordeaux ? De la piquette. « Holà, garçon, criait-il, apporte-nous de la piquette ! » Et le lieutenant Kouvchinnikov72, quel gentil garçon ! Un fêtard achevé ! Nous étions inséparables... Quel vin nous a vendu Ponomariov ! Il faut te dire que c’est un fripon, et qu’on ne peut d’ordinaire rien acheter dans sa boutique. Il mêle à son vin toutes sortes de drogues — bois de santal, bouchon brûlé — et le teint même au sureau ; mais s’il consent à tirer de son arrière-boutique — le cabinet particulier comme il l’appelle, — une bonne vieille bouteille, alors, mon cher, on peut se croire dans l’empyrée. Il nous a sorti un Champagne auprès duquel celui du chef-lieu n’est que du kvass ! Un certain Cliquot matradoure73, comme qui dirait, vois-tu, du double Cliquot. Et encore une bouteille de vin de France étiquetée : Bonbon. Quel bouquet, mon cher ! Ça sentait le réséda et tout ce que tu voudras. Ah, quelle noce !... Un prince, arrivé après nous, a envoyé chercher du Champagne... Il n’en restait plus une bouteille : les officiers avaient tout sifflé ! Croirais-tu que pendant le dîner, j’en ai sablé dix-sept à moi tout seul ?

— Dix-sept ! Tu en es incapable, fit observer le monsieur blond.

— Parole d’honneur ! rétorqua Nozdriov.

— Tu auras beau dire, je te défie d’en boire seulement dix.

— Tiens-tu le pari ?

— À quoi bon ?

— Allons, parie le fusil que tu as acheté en ville !

— Je ne veux pas.

— Parions toujours !

— Jamais de la vie !

— Tu fais bien, car tu serais sûr de rester sans fusil, comme te voilà sans chapeau... Eh, Tchitchikov, comme je regrette que tu n’aies pas été des nôtres ! Kouvchinnikov et toi seriez devenus inséparables : tu te serais si bien entendu avec lui. C’est un autre gaillard que le procureur et tous vos pince-maille du chef-lieu, qui regardent à chaque kopek. Cela joue à tout ce que tu voudras : banque, pharaon, etc... — Eh, Tchitchikov, que t’en coûterait-il de venir ? Tu n’es, après cela qu’un lâcheur, un habillé de soie. Embrasse-moi, mon cœur ; je t’aime à la folie. Regarde, Mijouïev, le sort nous a réunis. Que m’est-il, que lui suis-je ? Il arrive Dieu sait d’où, j’habite ici... Ah ! que d’équipages il y avait, frère !... Et tout cela en grand... J’ai joué à la loterie, gagné deux pots de pommade, une tasse de porcelaine, une guitare ; mais au second coup, j’ai tout reperdu... et six roubles par-dessus le marché... Ah ! quel luron, si tu savais, que ce Kouvchinnikov ! J’ai couru avec lui presque tous les bals. Il y avait une dame en grand tralala, ruches et falbalas, Dieu sait quoi encore !... Je songeais à part moi : « Que le diable m’emporte ! » Mais mon animal de Kouvchinnikov s’assied auprès d’elle, se met à lui débiter en français une kyrielle de compliments... Crois-moi, si tu veux, il ne dédaignait même pas les femmes du peuple, il appelle cela cueillir la fraise... Et quel choix de poissons, de balyks74. De pures merveilles ! J’en rapporte un ; heureusement que j’ai eu la bonne idée de l’acheter quand je n’étais pas encore à sec !... Mais où t’en vas-tu comme ça ?

— Chez quelqu’un.

— Au diable ce quelqu’un ! Viens-t’en chez moi !

— Impossible, impossible, une affaire m’attend.

— Une affaire ! Farceur !

— Sérieusement, une affaire, et urgente encore.

— Tu mens, je parie ! Voyons, dis-moi chez qui tu vas ?

— Chez Sobakévitch.

À ces mots, Nozdriov partit d’un de ces formidables éclats de rire, dont connaissent seuls le secret les solides gaillards qui s’esclaffent en tressaillant des bajoues et en découvrant toutes leurs dents blanches comme sucre, tandis qu’à deux pièces de là leur voisin se réveille en sursaut et s’écrie, les yeux écarquillés : « Ah ça ! qu’est-ce qui lui prend, au compère ! »

— Qu’y a-t-il de risible ? dit Tchitchikov assez mécontent de cette hilarité.

Mais Nozdriov continuait de s’esclaffer, tout en murmurant : — Pitié, pitié, je vais crever de rire !

— Il n’y a là rien de plaisant ; je lui ai donné parole de l’aller voir, reprit Tchitchikov.

— Mais en arrivant chez ce fesse-mathieu, tu oublieras la joie de vivre ! Je connais ton caractère... ; tu te trompes fort si tu crois trouver là-bas gros jeu et bonne bouteille. Allons, mon cher, au diable Sobakévitch ! Viens-t’en chez moi. Tu verras mon balyk. Cette fripouille de Ponomariov m’a assuré avec force courbettes : « Je vous l’ai réservé ; vous pouvez courir toute la foire, vous n’en trouverez pas un semblable. » Mais c’est un coquin fieffé. Je le lui ai dit en face : « Écoute, le fermier des eaux-de-vie et toi, vous êtes les plus insignes fripons que je connaisse ! » Il n’a fait qu’en rire, le gredin, en caressant sa barbe. Kouvchinnikov et moi déjeunions tous les jours chez lui... Ah, j’oubliais, il faut que je te montre quelque chose ; mais je te préviens, je ne le céderai pas pour dix mille roubles. Holà, Porphyre, cria-t-il par la fenêtre à son domestique, qui tenait d’une main un couteau et de l’autre une tranche de balyk qu’il avait réussi à chaparder en furetant dans la britchka. — Holà, Porphyre ! Apporte la bête !... Tu vas voir cet amour de chien, poursuivit Nozdriov en se retournant vers Tchitchikov. Je ne l’ai pas acheté, mais volé ; son maître ne voulait pour rien au monde s’en dessaisir. Pourtant j’ai été jusqu’à lui offrir la jument alezane que j’ai, tu te rappelles, échangée à Khvostyriov... (Tchitchikov ignorait aussi bien Khvostyriov que la jument alezane.)

— Monsieur ne désire rien ? dit à ce moment la vieille, en s’approchant de lui.

— Rien... Ah ! nous nous en sommes donné, mon cher !... Ou plutôt si. Je prendrais bien un verre. Qu’as-tu en fait d’eau-de-vie ?

— De l’anisette, répondit la vieille.

— Va pour l’anisette.

— Donne-m’en aussi un verre ! dit le blond.

— Au théâtre, une mâtine d’actrice chantait comme un canari ! « Eh ! disait Kouvchinnikov, assis à côté de moi, ce serait le moment d’aller à la cueillette aux fraises !... » Il y avait bien, je crois, plus de cinquante baraques... Fénardi a fait la roue quatre heures durant.

À ce moment, Nozdriov daigna prendre le petit verre des mains de la vieille, qui le remercia en s’inclinant profondément.

— Ah, ah, amène-le, pose-le par terre ! s’écria-t-il, à l’arrivée de Porphyre porteur du chien, Comme son maître, le domestique était affublé d’une sorte de caftan ouaté, mais plus malpropre. Il déposa par terre l’animal qui, étirant ses quatre pattes, se mit à flairer le sol.

— Voilà le mâtineau ! fit Nozdriov en soulevant par la peau du cou la petite bête, qui poussa un cri plaintif. — Eh mais ! tu n’as pas exécuté mes ordres, reprit-il en s’adressant à Porphyre et en examinant le ventre du chien. — Tu ne l’as pas peigné.

— Mais si, je l’ai peigné.

— Alors, d’où viennent ces puces ?

— Je n’en sais rien. De la britchka sans doute.

— Tu mens, tu mens ! Tu n’as même pas songé à le peigner. Et qui pis est, tu lui en as sans doute cédé des tiennes. Regarde-moi, Tchitchikov, quelles oreilles ; tâte-les un peu.

— À quoi bon ? je vois bien sans cela qu’il est de bonne race, rétorqua Tchitchikov.

— Non, non, tâte-lui les oreilles.

Pour lui complaire, Tchitchikov palpa les oreilles et déclara :

— Oui, ce sera une belle bête.

— Et quel nez froid. Touche-le voir.

Pour ne pas l’offenser, Tchitchikov s’exécuta.

— Un flair superbe !

— Un vrai doguin. Il y a longtemps que j’en guignais un. Allons Porphyre, emmène-le !

Porphyre saisit le chien sous le ventre et le reporta dans la calèche.

— Écoute, Tchitchikov, reprit Nozdriov ; il faut que tu m’accompagnes. J’habite à cinq verstes d’ici. Nous serons chez moi en un clin d’œil ; de là, tu pourras, si le cœur t’en dis, filer chez Sobakévitch.

« Après tout, se dit Tchitchikov, je puis bien aller chez ce Nozdriov. Il vaut bien les autres, et par-dessus le marché, le voilà décavé ! Il me paraît prêt à tout ; j’en tirerai bien pied ou aile ».

— Soit, acquiesça-t-il. Mais à une condition : tu ne me retiendras pas ; mon temps est précieux.

— À la bonne heure ! Laisse-moi t’embrasser, mon cœur. — Nozdriov et Tchitchikov s’embrassèrent. — Ce sera charmant ; nous allons, tous trois, faire route ensemble.

— Ah ! non, dit le blond ; je prends, quant à moi, congé ; j’ai hâte de rentrer.

— Tu dis des bêtises, beau-frère.

— Je t’assure, ma femme sera fâchée. Demande une place à monsieur dans sa britchka.

— Jamais de la vie ! Je ne te laisse pas partir.

Le blond appartenait à la catégorie des pseudo-volontaires. À peine ouvrez-vous la bouche que les gens de cette sorte sont prêts à discuter ; vous ne croiriez jamais qu’ils puissent admettre une idée contraire aux leurs, traiter un sot d’homme d’esprit, emboîter le pas à qui que ce soit ; mais finalement, ils admettent ce qu’ils ont repoussé, traitent un sot d’homme d’esprit, emboîtent le pas au premier venu, en un mot taillent bien, mais cousent mal.

— Ta-ra-ta-ta ! reprit Nozdriov, tranchant court à un nouvel essai d’objection. Il prit la casquette du blond, la lui enfonça sur la tête, et l’entraîna dans son sillage.

— Et pour l’anisette, monsieur ?... fit la vieille.

— Ah ! parfait, parfait, ma bonne ! Veux-tu payer, beau-frère ? Il ne me reste plus un kopek en poche.

— Combien te doit-on ? demanda le beau-frère.

— Une bagatelle, monsieur, quatre-vingts kopeks en tout.

— Vraiment ! Donne-lui en cinquante, cela suffit.

— C’est bien peu, monsieur, dit la vieille qui accepta pourtant la pièce avec reconnaissance et courut même leur ouvrir la porte. Elle n’était pas en perte, ayant demandé quatre fois le prix de l’eau-de-vie.

Les voyageurs montèrent en voiture. La calèche de Tchitchikov roula de front avec celle où Nozdriov et son beau-frère avaient pris place ; tous trois purent ainsi converser en cours de route. La guimbarde de Nozdriov, tirée par les rosses villageoises, les suivait de très loin. Porphyre y trônait avec le mâtineau.

Les propos de nos voyageurs présentant peu d’intérêt, mieux vaudra dire quelques mots de Nozdriov, qui ne jouera peut-être pas le dernier rôle dans notre poème.
Le lecteur, sans doute, connaît déjà Nozdriov de vue : semblables gens ne sont pas rares. On les appelle de bons vivants ; ils passent dès l’enfance pour de francs camarades, ce qui ne les empêche pas d’être souvent rossés. Leur visage exprime toujours la droiture, l’audace. Ils brusquent la connaissance, vous tutoyent dès l’abord, semblent vous donner toute leur amitié, mais il arrive communément que, dès le soir, ils se collettent avec vous au cours d’amicales agapes. Ils sont bavards, noceurs, farauds, batailleurs. À trente-cinq ans, Nozdriov était resté le même qu’à dix-huit ou vingt : un fêtard. Le mariage ne l’avait pas changé, d’autant plus que sa femme partit bientôt pour l’autre monde, en lui laissant deux bambins dont il n’avait que faire ; une accorte servante en prenait soin. Il ne pouvait passer plus d’une journée chez lui. Son flair percevait à des dizaines de verstes les foires, bals, assemblées ; il s’y précipitait, discutait, tempêtait autour du tapis vert, car il adorait les cartes, comme tous ses pareils. Son jeu n’était pas très correct, nous l’avons vu au premier chapitre : il aimait corriger la fortune et savait plus d’un tour. Bien souvent la partie se terminait par une danse ; on le rossait à coups de bottes ; on tiraillait ses épais favoris et il n’en ramenait au logis qu’un seul, en fort piteux état. Mais telle était la vitalité de ses robustes joues que les favoris repoussaient vite, plus drus qu’auparavant. Et, ce qu’il y a de plus étrange, ce qui même n’est possible qu’en Russie, c’est que, bientôt, comme si de rien n’était, il se rencontrait avec les amis qui l’avaient si bien étrillé.

Nozdriov était, dans un certain sens, un personnage historique : où qu’il se trouvât, il lui arrivait toujours quelque histoire ; les gendarmes l’expulsaient ou ses amis le jetaient poliment dehors. En dehors de ces cas extrêmes, il connaissait des aventures qui n’adviennent point à d’autres : il s’enivrait à ne plus pouvoir que rire ; il entassait tant de hâbleries qu’il finissait par en rougir lui-même. Il mentait sans nécessité aucune ; il prétendait à propos de bottes posséder un cheval rose ou bleu de ciel, et débitait tant de sornettes que ses auditeurs s’éloignaient en murmurant : « Tu nous en contes de belles ! » Certaines gens ont la rage de faire des vilenies à leur prochain, souvent sans aucune raison. Un monsieur haut gradé, des plus décoratifs, plaque à la poitrine, vous serre la main, vous tient des propos élevés, pour aussitôt vous faire en public une crasse, une crasse plus digne d’un gratte-papier que d’un monsieur portant plaque à la poitrine et tenant des propos élevés ; vous demeurez stupide, et ne pouvez que hausser les épaules. Nozdriov avait lui aussi cette manie. Plus vous pénétriez dans son intimité, plus il vous jouait de vilains tours ; il répandait sur votre compte de stupides cancans, vous faisait manquer un mariage, une affaire, sans pour cela se croire votre ennemi. Bien au contraire, s’il vous rencontrait par la suite, il se montrait empressé, vous disait même : « Ah ça ! vieille canaille, pourquoi ne viens-tu jamais me voir ? »

Nozdriov était un vrai maître Jacques. Il vous proposait de partir n’importe où, fût-ce au bout du monde, de vous lancer dans n’importe quelle entreprise, d’échanger n’importe quoi contre tout ce que vous vouliez. Fusil, chien, cheval, tout était pour lui objet d’échange, mais sans la moindre pensée de lucre. C’était le fait d’une infatigable versatilité. S’il avait la chance de tomber à la foire sur un nigaud et de le plumer au jeu, il dépensait jusqu’au dernier sou son gain dans les boutiques, achetant tout ce qui lui tombait sous les yeux : harnais, pastilles du sérail, châles pour la nourrice, étalon, raisin de Corinthe, lavabo en argent, toile de Hollande, fleur de farine, tabac, pistolets, harengs, tableaux, aiguisoirs, pots, bottes, vaisselle en faïence. Il emportait rarement ces objets au logis, les perdait souvent le jour même avec un autre joueur plus heureux, cédait par-dessus le marché sa blague et sa pipe — et, le lendemain ses quatre trotteurs avec la calèche et le cocher. Il courait alors, réduit à un simple caftan court, à la recherche d’un ami qui consentît à le prendre dans sa voiture.

Tel était Nozdriov. D’aucuns trouveront peut-être ce caractère rebattu, et diront qu’il n’en existe plus de semblable. Hélas ! ils se tromperont étrangement. Les Nozdriov ne disparaîtront pas de sitôt. Il en existe beaucoup parmi nous ; mais, comme ils ont sans doute changé d’habit, les esprits superficiels ne les reconnaissent point.
Cependant les trois véhicules arrivaient au perron de Nozdriov. La maison ne décelait aucun préparatif de réception. Perchés sur un chevalet, au beau milieu de la salle à manger, deux ouvriers blanchissaient les murs, en fredonnant une interminable chanson
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