Littérature russe








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24. Il goûte particulièrement l’Imitation, dont il envoie un exemplaire à plusieurs de ses amis. Parmi ces derniers, ses préférences vont maintenant à ceux qui partagent ses vues : Joukovski, les Vielgorski, madame Smirnov, avec qui il passe à Nice l’hiver de 1843-1844, le comte A. P. Tolstoï qu’il rencontre à Paris au commencement de 1845. À tous il écrit des lettres édifiantes, où les sanglots du pêcheur repentant s’entremêlent aux conseils du directeur de conscience. Survient la rechute de 1845 : se croyant à l’article de la mort, Gogol se convainc de son indignité, brûle ses cahiers, renie son œuvre. « Mon amie, écrit-il le 25 juillet à madame Smirnov, alors que le sacrifice est déjà accompli, mon amie, je déteste tous mes anciens ouvrages et particulièrement les Âmes Mortes... Je sais fort bien que je suis par trop mauvais. Dans mon état actuel, tout ce que je fais ne vaut rien, sauf ce qui m’a été inspiré par Dieu ; encore ne l’ai-je pas fait comme il aurait fallu... »

Toute cette année Gogol se plaint de douleurs atroces, de frissons intolérables ; mais, après les premiers moments de désespoir, il en remercie Dieu : « Je crois, je sais que cette maladie m’a été envoyée pour mon bien. Il est par trop clair que Dieu m’accorde sa grâce. Mon âme et mon corps devaient souffrir ; autrement les Âmes Mortes ne seraient pas ce qu’elles doivent être ».

À la veille de l’An nouveau, cette oraison jaculatoire lui échappe :
1846
Seigneur, bénissez-moi à l’aube de cette nouvelle année. Faites que je l’emploie tout entière à un travail fructueux et bienfaisant, que je la consacre tout entière à Votre service et au salut des âmes. Soyez miséricordieux, déliez mes mains et ma raison, illuminez celle-ci de Votre souveraine lumière, accordez-lui la compréhension prophétique de Vos sublimes miracles. Que le Saint Esprit descende sur moi, qu’il parle par mes livres, qu’il sanctifie mon être en détruisant mes impuretés, mes vices, mes ignominies, et le transforme en un temple pur et sacré digne de Votre présence, Seigneur ! Mon Dieu, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi ! Mon Dieu, mon Dieu, souvenez-vous de Votre ancien amour ! Bénissez-moi, mon Dieu ! Donnez-moi la force de Vous aimer, de Vous célébrer, de Vous exalter et d’amener mon prochain à glorifier Votre Saint Nom !
Et, dès le commencement de cette année-là, tout en méditant un pèlerinage à Jérusalem dont il attend le plus grand bien, il se remet courageusement au travail. « Parmi les pires souffrances, écrit-il le 16 mars à Joukovski, Dieu m’a accordé des instants célestes, qui font oublier tout chagrin. J’ai pu travailler un peu aux Âmes Mortes ».

Cependant l’autodafé recule encore la publication de la seconde partie. Pourtant Gogol veut faire entendre sa voix. Il forme donc un recueil de ses lettres édifiantes, l’augmente de quelques missives du même genre adressées à des destinataires supposés, et charge Pletniov de publier le tout sous le titre de : Extraits d’une correspondance avec mes amis. Nous reviendrons ailleurs sur cet ouvrage. Haï par les fervents du « progrès », il demeurera longtemps cher à ceux pour qui la régénération de l’humanité dépend plus d’une réforme morale individuelle que d’un changement dans les institutions. À ce titre il devait plaire à L. Tolstoï, dont Gogol fut à certains égards le précurseur.

Le livre paraît, fort mutilé par la censure, le 21 décembre 1846 ; contre l’attente de l’auteur, il soulève une tempête de protestations. Parmi ses amis, seuls les « mystiques » l’approuvent ; les autres lui adressent des reproches, paternels du côté « slavophile » (lettre de S. Aksakov), véhéments du côté « occidental » (article de Biélinski dans le Contemporain). Très affecté, Gogol écrit à ce dernier pour lui expliquer ses intentions. En réponse, le critique, déjà atteint par la maladie qui devait l’emporter l’année suivante, lui envoie de Salzbrün (1847) une lettre quinteuse, violente, injuste. Indigné qu’on se soit trompé sur ses intentions jusqu’à soupçonner sa sincérité, Gogol compose alors (mai-juin 1847) un plaidoyer pro domo, auquel il donne le nom de Confession d’un auteur.

Cette nouvelle déception coïncide avec un nouveau deuil, la mort du poète Iazykov, qui fut longtemps son confident à l’étranger. Le 30 janvier 1847, il implore madame Smirnov : « Priez Dieu qu’il accorde la paix à mon âme. Les insomnies qui se prolongent depuis un mois, la nouvelle de la mort de Iazykov avec qui j’étais très uni, enfin le malheur qui a frappé mon livre... tout cela m’accable ».

Le coup est dur pour son orgueil, l’orgueil qu’il combat par l’humilité, sans s’apercevoir que cet abaissement exagéré n’est peut-être qu’une forme de sa superbe. Se tromperait-il donc sur sa mission ? Quelqu’un va le lui insinuer. De cette époque datent ses relations avec un prêtre de la petite ville de Rjev, au diocèse de Tver, le père Mathieu Konstantinovski, fanatique à l’ancienne mode russe. Peu à peu cet ecclésiastique prendra sur lui un grand ascendant, arrivera même à le persuader qu’en se croyant appelé à régénérer les hommes, il obéit à la voix du Malin, et que toute sa littérature est l’œuvre de Satan. Qu’il y renonce donc s’il veut sauver son âme !

Tout d’abord Gogol regimbe. Le 27 septembre 1847, il déclare au père Mathieu : « Je ne sais si j’abandonnerai la littérature, parce que j’ignore si c’est la volonté de Dieu. En tout cas, ma raison me dit de ne rien publier avant longtemps, avant que je sois mûri moralement et spirituellement ».

Dieu, sans doute, lui fera connaître Sa volonté à Jérusalem. Le pèlerinage a été plusieurs fois reculé, Gogol ne se croyant pas en état de grâce. Le 16 décembre 1846, il s’en plaignait à Iazykov : « Je crois que Dieu ne veut pas que je me mette en route cet hiver. Mon âme est encore loin de se trouver dans l’état requis pour que ce voyage m’apporte ce que j’en attends ». La veille même du départ, il se demande si son pèlerinage ne sera pas une profanation des Lieux Saints (lettre à Chévyriov du 2 décembre 1847) ; et de Malte, le 28 janvier, 1848, il se plaint à ce même Chévyriov de son effroyable tiédeur d’âme. Cette tiédeur le poursuit en Palestine. Il est permis de supposer qu’à cette époque, Gogol n’a pas encore « trouvé » Dieu. À son retour, il avoue, le 21 avril, au père Mathieu : « Je dois vous dire que je n’ai jamais été si peu content de mon état d’âme que pendant et après mon séjour à Jérusalem. Le seul résultat, c’est que j’ai compris davantage ma sécheresse et mon égoïsme... »

Le voici revenu pour toujours en Russie. Par Odessa, il a gagné Vassilievka, où il passe l’été en famille et se remet au travail. La réponse qu’il allait chercher en Palestine est affirmative : il doit continuer son œuvre civique. Et il s’aperçoit, un peu tard peut-être, qu’il ne saurait « mieux et plus commodément » la poursuivre qu’en Russie même. Le 16 mai, il mande à madame N. V. Chérémétiev : « La pensée de mon œuvre ne me quitte point. Tout comme autrefois, je désire qu’elle exerce une bonne influence, qu’elle incite beaucoup de gens à réfléchir, à revenir aux beautés éternelles... » Mais bientôt il se plaint de ne pouvoir « ni penser, ni écrire », et de souffrir de maux continuels. Il doit sans doute exagérer ; quand, en octobre, il arrive à Moscou et rend visite à S. Aksakov, celui-ci est, en effet, tout étonné de le trouver mieux portant que jamais.

Il passe à Moscou l’hiver 1848-1849, lisant à haute voix, écrit-il à Pletniov le 20 novembre, des ouvrages « imprégnés de l’esprit russe » (notamment l’Odyssée dans la traduction de Joukovski, nous révèle Aksakov). Il veut « se rompre la tête de sons et de notes russes ». Il semble avoir accompli cet hiver-là une besogne fructueuse, car le 3 avril 1849, il prévient Pletniov : « Bien que je ne mène pas la vie que je voudrais et ne travaille pas comme il faudrait, je n’en remercie pas moins Dieu, car cela pourrait aller plus mal ». Le 14 mai, il dit à Joukovski attendre avec impatience le moment de lui lire « ce qu’il a pu composer parmi les hésitations et l’angoisse ».

En juin, il fait un séjour à Biéguitchevo, propriété de madame Smirnov, près de Kalouga. Il y donne lecture de plusieurs chapitres de la seconde partie dans leur nouvelle rédaction. Les auditeurs sont enthousiasmés. Madame Smirnov écrit à Ivan Aksakov que « le premier volume pâlit devant le brouillon du second » ; et dans ses mémoires, son frère, L. J. Arnoldi, affirme qu’à cette époque « le brouillon de la seconde partie était à peu près terminé et les deux premiers chapitres mis au point ».

Le 18 août, à Abramtsevo, domaine des Aksakov, situé près de Moscou, il lit le premier chapitre. Le vieil Aksakov est à la fois étonné et ravi de voir que Gogol n’a rien perdu de son talent. Bien mieux, celui-ci tient compte des observations qui lui sont soumises et revient faire une seconde lecture en janvier 1850. Le premier chapitre amendé paraît encore meilleur, et le second supérieur au premier. Émerveillé, S. Aksakov écrit à son fils Ivan : « Un art aussi parfait de montrer le côté sublime, humain, de l’homme vulgaire, ne s’est rencontré que chez Homère. Je suis désormais convaincu que Gogol peut remplir la tâche dont il semblait parler avec tant de suffisance dans son premier volume... Prions Dieu qu’il lui donne la santé et la force de mener à bien son œuvre sublime ». Un peu plus tard Gogol lit à ce bon juge les chapitres III et IV.

Du point de vue littéraire, l’année 1849 n’a pas été mauvaise pour Gogol. Les événements politiques lui inspirent, il est vrai, des craintes. Il regrette que « le sens artiste soit presque mort », et que la génération actuelle préfère se lancer dans une vaine agitation que « s’adonner à une lecture apaisante ». N’importe, l’œuvre avance ; on le sent au ton de ses lettres, et malgré les plaintes coutumières sur son état de santé. Il confie à madame Smirnov le 20 octobre : « Grâce à Dieu, je ne sens pas ma maladie, le temps s’envole en occupations » et le 6 décembre : « Ma santé n’est pas aussi bonne qu’il serait nécessaire à ma tâche quotidienne ».

Enfin, le 21 janvier 1850, il prévient Pletniov que « le brouillon de presque tous les chapitres est terminé, et que deux sont entièrement mis au net ». Cependant la fin n’est pas encore proche.

Les années 1850-1851 vont être consacrées à d’incessantes corrections. Au printemps de 1850, Gogol projette d’étudier la Russie en détail, ce pays lui paraissant « le lieu où l’on se sent le plus près de la patrie céleste ». L’automne de cette même année, il se croit près du but. « Il me faut passer l’hiver au chaud, écrit-il le 20 août à madame Smirnov ; et si Dieu m’accorde l’inspiration, le second volume sera terminé cet hiver ». Mêmes notes dans les lettres de cette époque adressées à Chévyriov et à Aksakov. Selon ses vœux, il passe l’hiver à Odessa ; mais la mise au point ne semble pas aller aussi vite qu’il le pensait. Il compte pourtant faire paraître son livre « au cours de l’été 1851 », écrit-il le 2 décembre à Pletniov ; « en automne », lui mande-t-il le 25 janvier. C’est que l’artiste est toujours vivace en lui, et qu’il veut donner à son œuvre le dernier degré de la perfection. « Je ne me dépêche pas, confie-t-il à madame Smirnov le 23 décembre ; un poème se compose comme un tableau. Il faut tantôt s’en éloigner, tantôt s’en rapprocher, veiller à chaque instant à ce que tel détail par trop criant ne nuise pas à l’harmonie générale ». S. Aksakov a raison : un écrivain qui conserve de telles préoccupations n’est pas encore mort pour la littérature.

Au printemps 1851, après un séjour à Vassilievka, il revient à Moscou, rapportant peut-être la seconde partie terminée. En tout cas les lettres de cette période ne soufflent mot des Âmes Mortes. Pendant l’été, sa santé faiblit. Invité au mariage d’une de ses sœurs, il se met en route, mais rebrousse chemin dès Kalouga. Il va pourtant voir les Aksakov et visite les monastères des environs de Moscou. De retour dans cette ville, il écrit à S. Aksakov qu’il s’est remis, cahin-caha, au travail : Le temps me fait défaut, comme si le Malin me le volait ».

Dans toutes les lettres de l’automne et de l’hiver, il se plaint de n’avoir que très peu de minutes sereines. Il ne compte plus que sur l’aide de Dieu. Cependant, au début de 1852, il lit à Chévyriov les deux premiers chapitres, en le priant de n’en révéler le contenu à personne, probablement parce qu’il compte encore les retoucher. Le 2 février, il implore Joukovski : « Demandez à Dieu que mon travail soit vraiment consciencieux, et que je sois jugé digne de chanter dans la mesure de mes forces une hymne à la beauté céleste ».

Il semble donc que, depuis l’été 1851, l’aggravation de son état physique ait amené une recrudescence de son malaise moral. L’idée de la mort le hante à nouveau ; il désire avant tout sauver son âme ; et les doutes sur la valeur morale de son œuvre se font plus pressants. En octobre 1851, il confesse à madame Aksakov qu’il ne publiera pas la seconde partie : il la trouve mauvaise et doit la refaire entièrement. Mais a-t-il vraiment l’intention de la refaire ? Alternant avec les objurgations de ses amis, la voix du père Mathieu lui intime de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Et Gogol désemparé lutte avec Satan, sans trop savoir quelle forme revêt, pour le tenter, l’esprit du mal. L’empêche-t-il de donner à son livre la forme définitive, qui lui permettrait de réformer ses compatriotes et de chanter son hymne à la beauté céleste ? Lui présente-t-il, au contraire, comme un instrument de salut ce qui n’est peut-être qu’un moyen de perdition ? Qui en décidera ? Dieu seul. Et Gogol, encore ébranlé par la mort de madame Khomiakov sœur de Iazykov et femme d’un de ses amis du groupe slavophile, cherche un dernier refuge dans l’ascèse.

Justement voici le carême. Gogol s’épuise en jeûnes, en mortifications. Le 7 février, il se confesse et communie sans trouver le calme désiré. Le 11, il assiste aux complies dans l’oratoire du comte A. P. Tolstoï, chez qui il habite. Rentré dans sa chambre, il prie longuement. « À trois heures du matin, raconte Pogodine, il appela le jeune domestique qui le servait et lui demanda si les autres pièces de son appartement étaient chauffées. La réponse fut négative. « Alors, dit-il, donne-moi mon manteau ; suis-moi ; j’ai quelque chose à faire ». Un bougeoir à la main, il gagna son cabinet de travail, en se signant dans chaque pièce qu’il traversait. Il ordonna au domestique d’ouvrir le poêle, en faisant le moins de bruit possible pour ne réveiller personne, et de lui donner un portefeuille déposé dans le secrétaire. Il en tira une liasse de cahiers qu’il jeta dans le poêle, après y avoir mis le feu avec sa bougie. Alarmé, le petit domestique tomba à genoux, suppliant : « Que faites-vous, monsieur ? Arrêtez ». — « Cela ne te regarde pas, répliqua Gogol. Prie ! »Tandis que le gamin tout en pleurs continuait ses supplications, la flamme s’éteignait, après avoir seulement mordu les coins des cahiers. Ce que voyant, Gogol dénoua la ficelle, disposa les feuillets de façon à ce qu’ils prissent bien feu, ralluma le bûcher, s’assit sur une chaise, et attendit patiemment que tout fut consumé. Alors il fit un grand signe de croix. Revenu dans sa chambre, il embrassa le gamin, s’étendit sur un canapé et se mit à pleurer. » Le dernier sacrifice était consommé. Le lendemain, il est vrai, Gogol dit au comte A. Tolstoï : « Comme l’esprit du mal est puissant ! Je voulais brûler des papiers inutiles, et j’ai brûlé les chapitres des Âmes Mortes que je désirais laisser à mes amis en souvenir de moi ». Sans doute voulait-il donner le change. Le récit de Pogodine, qui le tenait du domestique, et que confirment d’ailleurs les mémoires du Dr Tarassenkov, un des médecins de Gogol, ne laisse persister aucun doute sur la préméditation. Mais il est permis d’en avoir sur les motifs auxquels Gogol obéit. Mécontentement de son œuvre, ou désir de se libérer de toute vanité terrestre ? Les deux explications sont plausibles. Cependant, étant donnés les sentiments qui animent Gogol en cette crise suprême, nous opinerions plutôt pour la seconde hypothèse. Les larmes qu’il verse, une fois l’acte accompli, montrent que le sacrifice a été douloureux ; mais il y a eu sacrifice. Délibérément Gogol renonce au monde, foule aux pieds son orgueil, et par là même sauve son âme.

Dorénavant, il ne songe plus qu’à Dieu. Épuisé de jeûnes et de macérations, il doit bientôt s’aliter et refuse de se laisser soigner. Des médecins assez ignorants lui imposent un traitement peu approprié. Le 18 février, il communie, des larmes de joie aux yeux. Le 20, comme il repousse toute nourriture, les médecins décident de le nourrir de force. Le jour même, il entre en agonie ; le 21 au matin, il s’éteint.

On a retrouvé dans ses papiers ces lignes écrites quelques jours avant sa mort :
Si vous ne devenez pas semblables à des enfants, vous n’entrerez point dans le royaume de Dieu25.

Pardonnez-moi mes péchés, Seigneur ! Liez de nouveau Satan par la force mystérieuse de l’invincible Croix !

Quel acte accomplir pour que mon cœur conserve éternellement le souvenir conscient et reconnaissant de la leçon reçue ?
À cette question, Gogol nous semble avoir répondu par son holocauste. Il s’est fait humble pour entrer dans le royaume de Dieu, de ce Dieu qu’il était en vain allé chercher à Jérusalem, et qu’il trouve enfin dans la solitude nocturne de sa chambre. Comme Pascal, Gogol a eu sa « nuit ».

En 1848, il écrivait à un de ses amis : » Dites-moi pourquoi, au lieu de demander à Dieu le pardon de mes péchés, j’éprouve le désir de prier pour le salut de la terre russe, pour que la paix y remplace le trouble, et l’amour la haine ? ». Durant ses derniers jours il a jugé que le soin de son propre salut devait passer avant le salut de la terre russe. Sa mort n’est-elle pas un vivifiant exemple, et ne laisse-t-il pas à ses amis ce très beau testament spirituel :
« Que chacun accomplisse son œuvre, en priant en silence. La société ne sera régénérée que lorsque chacun en particulier s’occupera de soi et vivra chrétiennement, en servant Dieu selon ses moyens et en s’efforçant d’exercer une bonne influence sur son entourage. Tout s’arrangera alors ; des rapports normaux s’établiront d’eux-mêmes entre les hommes ; les limites légales de tout seront fixées. Et l’humanité progressera... Ne soyez pas des âmes mortes, mais des âmes vivantes. Il n’y a pas d’autre porte que celle qu’a indiquée Jésus-Christ, et quiconque veut s’introduire autrement est un larron et un brigand. »
Ne soyez pas des âmes mortes. C’était, en effet, tout ce qu’il voulait dire. Les variations qu’il eût brodées sur ce thème auraient peut-être ajouté à sa gloire littéraire, sans que leur vertu renforçât la définitive brièveté de ce sublime précepte. Du point de vue artistique, il est permis de déplorer la crise où sombra peut-être le génie de Gogol. Cependant, si nous envisageons les choses du point de vue religieux qui fut incontestablement le sien durant ses dernières années nous devons reconnaître que, plus par son exemple que par son œuvre, il atteignit le but auquel il tendait. Et ce but nous paraît bien résumé en ce verset d’Isaïe : Et delebitur fœdus vestrum cum morte, et pactum vestrum cum inferno non stabit. — Votre alliance avec la mort sera rompue et votre pacte avec l’enfer ne subsistera plus.
Ne soyez pas des âmes mortes. Si l’on prend la peine d’y réfléchir, telle est bien l’épigraphe que peut, même inachevé, porter le chef-d’œuvre de Gogol.

Évidemment, à une première lecture, il apparaît surtout comme la peinture dans le cadre commode du roman picaresque du régime patriarcal russe à son déclin. Soulignons : du régime patriarcal, de ce régime que rongent la canaillerie des fonctionnaires, la sottise des hobereaux et la paresse de leur valetaille. Toutes les autres classes, depuis l’aristocratie jusqu’au peuple, sont absentes de l’œuvre : l’on ne saurait en conséquence considérer celle-ci comme un véridique portrait de la Russie d’il y a cent ans.

Si l’on envisage les Âmes Mortes de ce point de vue, on peut trouver intéressant d’en rechercher les sources. Elles doivent se ramener à trois courants principaux :

I° Pour le ton général : les grands écrivains que Gogol se propose pour modèles (Cf. p. 41). — Cervantès doit occuper parmi eux la place d’honneur ; il faut évidemment y ajouter Lesage et peut-être même Sterne et Jean-Paul.

II° Pour certains détails : les imitateurs russes de ce Lesage, entre lesquels il suffira de citer ici :

a) Nariéjni, dont l’Aristion (1822) offre en pan Tarass un Pliouchkine avant la lettre ; dont encore le Gil Blas russe ou Les Aventures du Prince Gavril Sémionovitch Tchistiakov (1814) inspire probablement à Gogol son premier titre.

b) Boulgarine, dont l’Ivan Vyjiguine (1829), lui fournit bel et bien, quoi qu’on ait dit, le prototype de Kostanjoglo sous les traits de Rossianinov (ch. XX), tandis que Glazdourine (ch. XXI) apparaît à la fois comme une ébauche de Nozdriov, de Pétoukh, voire de Sobakévitch.

III° Les observations personnelles de Gogol.

— Observations d’ailleurs restreintes, mais complétées par celles que lui soumettent généreusement ses amis. On a pu mettre des noms sur certains personnages (surtout dans la IIe partie). Et dans ses Souvenirs, L. J. Arnoldi raconte que Gogol avait la manie d’interroger en voyage les gens qu’il rencontrait, garçons d’auberge y compris (trait qu’il donnera à Tchitchikov). Certains de ses carnets de note se rapportant aux années 1841-1842-1846 — ont été retrouvés. Devançant en cela nos naturalistes, l’auteur des Âmes Mortes a fait passer dans le livre plusieurs pages des cahiers. Ces passages peuvent se grouper sous les diverses rubriques que voici :

Administration Agriculture Élevage (chiens, ours, etc.) Commerce des céréales Construction des izbas Ornithologie Ichtyologie Flore Chasse Pêche Instruments de ménage Cuisine Métiers Costumes Jeux divers (cartes notamment) Noms d’hommes Surnoms d’animaux Enseignes de cabarets Coutumes populaires Proverbes et dictons.

Soit dit en passant, la lecture de ces cahiers nous a été extrêmement précieuse pour élucider certaines difficultés que soulève la langue des Âmes Mortes, langue d’un grain spécial, farcie de provincialismes et de « gogolismes ».
Tout cela est exact. Cependant si, dans une seconde lecture des Âmes Mortes, on s’abandonne moins au plaisir esthétique qu’à la recherche de la pensée de l’auteur, on s’aperçoit vite que l’œuvre est bien, en sa première partie la seule terminée et par conséquent la seule sur laquelle nous puissions porter un jugement équitable, — le poème de la platitude, de la bassesse humaines. La faculté maîtresse de Gogol il le reconnaît dans la IIIe lettre sur les Âmes Mortes, — c’est de donner à la vulgarité un relief si puissant que les plus infimes détails sautent tout de suite aux yeux.

C’est, dirions-nous, de voir les défauts à travers une loupe et, par un procédé d’ailleurs classique, de les accumuler sur un personnage, qui devient la synthèse, le symbole du travers étudié. Les objets eux-mêmes sont vus en fonction de ce travers, et s’harmonisent avec le caractère de son propriétaire. « ... En un mot chaque objet semblait dire : « Je suis aussi un Sobakévitch en mon genre ». Dans cinq chapitres consécutifs (II à VI) revient la description d’un manoir ; si on lit ces descriptions avec un plaisir toujours nouveau, c’est évidemment parce que chaque fois l’auteur se renouvelle, c’est surtout parce que chaque phrase ajoute au portrait moral de l’individu. Les noms eux-mêmes, presque tous rares, étranges, bien qu’empruntés à la réalité, sont très souvent des symboles. Cette particularité, qui donne tant de saveur à l’œuvre, défie malheureusement la traduction. Contentons-nous de signaler que, par exemple, Korobotchka, qui veut dire « corbillon », s’applique merveilleusement à une petite vieille économe et ratatinée ; que Nozdriov, qui dérive de nozdria, narine, convient on ne peut mieux à ce gaillard joufflu, prêt à savourer bestialement toutes les jouissances ; que Sobakévitch, qui vient de sobaka, chien, campe définitivement le lourd, brutal et pataud personnage ; que chez tout Russe enfin, le nom de Manilov éveille aussitôt des idées de douceur fade, et celui de Pliouchkine des idées d’aplatissement. Par ailleurs, dans les autres chapitres (I, VII-X), la petite ville fait si bien corps avec ses habitants, qu’on se demande qui, du décor ou des acteurs, l’emporte en trivialité.

C’est ce caractère synthétique qui, en dépit de leurs traits russes, confère aux personnages une variété profondément humaine. Nous nous intéressons plus à l’histoire de leurs âmes qu’à l’aventure à laquelle ils se trouvent mêlés. Un Tchitchikov, un Manilov, un Pliouchkine, un Sobakévitch, une Korobotchka se rencontrent partout ; Nozdriov lui-même, le plus russe de tous, a des équivalents dans d’autres pays.

Par contre, les personnages de la seconde partie n’ont guère qu’une valeur locale ; seul Pétoukh le mieux réussi de cette seconde galerie, le seul aussi qui porte un nom « parlant » : le Coq s’élève jusqu’au type. C’est que, d’une part ils sont étudiés à traits plus rapides. Gogol ne fait guère qu’esquisser certains thèmes que reprendront ses successeurs. Tentietnikov et aussi Platon Ivanovitch Platonov revivront dans les « hommes de trop » de Tourgueniev, et aussi dans le magistral Oblomov de Gontcharov ; Stchédrine peindra des Khlobouïev autrement hauts en couleur, tels le Strounnikov du Bon vieux temps de Pochékhonié ; si irréelle qu’elle paraisse à prime abord car Gogol, ce chaste, est impuissant à animer des figures de femmes Oulineka n’en est pas moins, à l’examiner de plus près, la première silhouette de ces jeunes filles décidées, volontaires, dont la vie russe devait un peu plus tard fournir tant d’exemples, et la littérature tant de portraits ; il suffira ici de citer l’Hélène de Tourgueniev (À la veille).

D’autre part Gogol, en quête de « l’homme russe » à proposer en exemple à ses compatriotes, n’arrive pas à le trouver. Les deux grandes théories qui se partagent alors les esprits lui semblent futiles. Il n’en voit d’ailleurs que les travers : si le colonel Kochkariov est une caricature assez injuste des occidentaux, Vassili Platonov, prôneur des boissons et des modes nationales, est une moquerie à l’égard des slavophiles. Un seul homme inspire du respect à Gogol ; il en fait le propriétaire idéal ; il met dans sa bouche un hymne aux travaux des champs, la plus noble des occupations ; et cet homme est un Grec d’origine ! On a trouvé, il est vrai, l’original du personnage, qui serait un certain Bernadaki, dont l’auteur des Âmes Mortes a fait successivement Bernajoglo Gobrojoglo Skoudronjoglo Kostanjoglo. Soit ! Gogol n’en a pas moins vu qu’à l’époque où il écrivait, ce parangon des vertus « bourgeoises » n’aurait su être un Russe pur sang. De même, dans les romans précités, Gontcharov, ayant à décrire semblable individu, en fera un Allemand, Stolz ; et Tourgueniev, ayant besoin d’un professeur d’énergie, choisira un Bulgare, Insarov. Au reste, dans sa candeur, Gogol dote le personnage d’une qualité bien russe en lui faisant prêter, contre simple quittance et sans intérêts, dix mille roubles au premier venu : c’est là une générosité dont les Kostanjoglo ne sont guère coutumiers ! Gogol ne paraît pas avoir vu que, loin de travailler à consolider son cher régime patriarcal, les gens de cette sorte en devaient être les plus impitoyables destructeurs.

Dans le second fragment destiné peut-être à la troisième partie, Gogol a enfin trouvé deux Russes à proposer en exemple à ses compatriotes. Là aussi il aurait eu des modèles : le fermier Stolypine pour Mourazov, et le comte A. P. Tolstoï ou monsieur Smirnov pour le gouverneur général. La vertu de ces hommes de bien était sans doute peu efficace, car leurs effigies sont bien ternes. Si, comme le veut Tikhonravov (voir note 193), ce fragment doit être considéré comme antérieur au premier, on comprend que Gogol l’ait abandonné ; qu’il ait, par la suite, désespéré de dépeindre des honnêtes gens, faute de modèles, ou faute de talent adéquat à cette tâche.

Toutefois si, littérairement parlant, le morceau est faible, il n’en laisse pas moins la réconfortante impression morale que voulait l’auteur, et mérite de clore le poème tel que nous le possédons. Passons condamnation sur le gouverneur général, qui n’est décidément qu’un fantoche ; mais Mourazov, à bien l’examiner, n’est pas un porte-parole indigne des grandes vérités qu’il devait sans doute proclamer. L’auteur en a fait un fermier des eaux-de-vie, et le choix de cette profession n’a pas manqué de paraître ridicule. Peut-être n’a-t-on pas assez pris garde à cette phrase de la IIIe lettre sur les Âmes Mortes : toutes les fonctions sont saintes. Qui sait si Gogol n’a pas voulu montrer que la vertu pouvait se trouver là où l’on n’est pas accoutumé de la chercher d’ordinaire ? Quoi qu’il en soit, ce vieillard, d’origine populaire, porte en lui la grande force du peuple russe : l’esprit chrétien, la croyance en la rémission des péchés par l’expiation. Il a déjà remis dans la bonne voie son commis et Khlobouïev, de simples dissipateurs. Et, sans nul doute, il devait rendre le même service à Tchitchikov, en qui Gogol voit une force et qu’il ne saurait consentir à considérer comme une force perdue. C’est un drôle, un voleur ; mais Jésus n’a-t-il pas dit au larron repentant : Amen dico tibi : hodie mecum eris in Paradiso26 ? Le criminel n’est pas un coupable, mais un égaré qu’il faut ramener dans la bonne voie. On sait quelle fortune cette doctrine devait avoir dans la littérature, comme d’ailleurs dans la vie russes. En cela aussi Gogol est un précurseur : il constitue la première hypostase de la trinité littéraire, que compléteront Tolstoï et Dostoïevski.

Henri Mongault.

1925.


Couverture dessinée par Gogol pour les Âmes Mortes.

(Reproduit d'après la seconde édition conforme à la première).
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