Littérature russe








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14, un ami qui séjourna avec lui à Rome en 1841, note dans ses Mémoires que Gogol lisait alors les poésies de Pouchkine, Dante et l’Iliade, celle-ci dans la traduction de Gniéditch15. Retenons les deux derniers noms. Il y a des réminiscences d’Homère dans la première partie des Âmes Mortes, cette odyssée de la bassesse ; et Dante accentuera en Gogol l’idée de donner à son œuvre le nom de poème. Le mot lui a été conseillé par Pouchkine, qui sans doute eût traité le sujet dans la manière souple de son Oniéguine. Gogol semble bien n’avoir pas tout d’abord pris garde au terme ; mais il en comprend peu à peu la signification, qui s’impose à lui de plus en plus tyrannique. Quand paraîtra l’œuvre, il aura soin de faire imprimer le mot Poème en plus gros caractères que le titre, lui donnant ainsi toute sa valeur symbolique. Dante qui, vers la même époque, fournit à Balzac le titre de sa Comédie Humaine, donne sans doute à Gogol le fil conducteur qu’il cherche. Son poème sera une trilogie : et les trois cantiche marqueront l’ascension de « l’homme russe » s’élevant des boues de l’Enfer, à travers les sables du Purgatoire, jusqu’aux délices du Paradis. La lecture du vieux poète exerce sur l’esprit de Gogol une action parallèle à l’emprise, sur son cœur, de la Rome religieuse. Voilà la principale dette de Gogol envers l’Italie ; Chevyriov16 n’aura pas, nous le verrons, tout à fait tort de prétendre que si les Âmes Mortes n’avaient pas été écrites à Rome, elles eussent été autre chose.

Les Âmes Mortes seront dorénavant la grande pensée de Gogol. Durant ces années, il est vrai, il revoit Tarass Boulba, en lui donnant une note à la Walter Scott ; il termine Le Manteau, retouche son théâtre, refond Le Portrait, commence une nouvelle : Rome, demeurée inachevée, médite même d’autres ouvrages. Mais ce ne sont là que des répits dans la grave ascension qu’il s’est imposée. Au reste les deux derniers, nous l’avons vu, sont extrêmement précieux pour la connaissance de son état d’âme. Rome a un fort caractère autobiographique. « Il entra doucement (dans l’église), s’agenouilla en silence près des superbes colonnes de marbre et pria longtemps sans trop savoir pourquoi : probablement parce que l’Italie l’avait accueilli, parce que le désir de prier lui était venu, parce qu’il avait l’âme en fête. Et ce fut sans doute la meilleure des prières... » — « Tout confus il sentit maintenant le Doigt devant qui l’homme s’anéantit, le Doigt sublime qui trace d’en haut l’histoire universelle. » — Indubitablement Gogol prête ici à son héros ses propres sentiments et convictions.

Rome et Le Portrait peuvent donc être considérés comme écrits en marge des Âmes Mortes ; ces nouvelles illustrent la mentalité avec laquelle il entre dans son œuvre, comme d’autres entrent en religion. Annenkov a raison de dire : « Les Âmes Mortes furent la cellule monacale dans laquelle il lutta et souffrit jusqu’au moment où on l’en sortit privé de souffle ». Comme Flaubert, Gogol se réfugie dans l’art. Mais alors que l’ermite de Croisset, voyant dans l’art la fin de la vie, y trouve le repos désiré un repos tourmenté s’entend, mais enfin le repos le pèlerin de Rome, pour qui l’art n’est pas une fin, mais un moyen, une forme de l’ascèse, n’y trouvera bientôt que tourment. L’art, il est vrai, les tuera tous les deux. et aussi leur état pathologique ; mais, tandis que le Normand, splendidement païen, bénit le Dieu auquel il s’immole, le Slave, chrétien timoré, maudira, avant de monter sur le bûcher, l’Intercesseur auquel il a trop demandé.

En attendant, il semble marcher de gaieté de cœur vers son destin tragique. Il polit sans cesse son poème, car il attache à la forme plus d’importance peut-être qu’aucun Russe. Il connaît des heures de découragement. « Hélas ! mande-t-il à Pogodine, le 20 août 1838, ma santé est mauvaise... et mon dessein présomptueux... Ô mon ami ! que je voudrais avoir, encore quatre à cinq années de santé ! Ne pourrai-je accomplir ce que j’ai médité ?... Mais Dieu est miséricordieux. Il daignera sans doute prolonger mes jours. Je poursuis l’œuvre au sujet de laquelle je t’ai écrit (dans sa lettre du 30 mars 1837, citée plus haut) ; mais je travaille mollement, je n’ai plus l’ardeur d’autrefois... » Il connaît aussi des heures d’enthousiasme. D’après son propre témoignage, il s’arrête un beau jour dans une hôtellerie située entre Genzano et Albano ; là, « assis dans un coin, parmi l’atmosphère étouffante, le bruit des voyageurs, le choc des billes de billard, les allées et venues des garçons, il s’oublia dans un rêve magnifique et écrivit d’un trait tout un chapitre ».

Quoi qu’il en soit, l’Inspiration, Muse divine, semble maintenant venir à lui à des intervalles plus prolongés et sous une forme plus éthérée. Le 17 octobre 1840, il signale à Pogodine « un réveil de l’inspiration longtemps endormie ». Et le mot : inspiration marque bien quel sens il compte donner à son poème. Une lecture attentive des Âmes Mortes rend apparents les changements de ton successifs. Le premier chapitre est écrit d’une plume légère, quasi badine ; l’auteur n’a pas l’air d’y toucher. Puis viennent les chapitres dialogués (II à V) rédigés à l’époque de l’Inspecteur et sans doute les mieux venus, le genre dramatique semblant particulièrement convenir au talent de Gogol : « Le roman n’est pas une épopée, mais un drame », affirmera-t-il dans un Manuel de Littérature retrouvé parmi ses cahiers et composé sans doute vers 1845. Enfin l’auteur revient à la forme narrative, où les passages réalistes cèdent de plus en plus la place aux effusions lyriques. Celles-ci empiètent même sur les chapitres déjà composés (les réflexions sur madame Korobotchka et sur Sobakévitch manquent dans la première rédaction ; les rêveries de Tchitchikov après la rencontre de la jeune inconnue, dans les deux premières). Elles envahiront au détriment de la composition le chapitre XI, remis plusieurs fois sur le métier assez malencontreusement et qui finit par devenir un véritable monstre.

L’éloignement dans lequel le poète est de la Russie ne peut qu’accentuer cette tendance lyrique. L’observation, déjà bien restreinte (on s’est avisé qu’avant la publication de la première partie des Âmes Mortes, ce Petit-Russien avait passé en tout et pour tout cinquante jours dans la province russe proprement dite) lui fait désormais totalement défaut et cède la place à l’intuition. Gogol aperçoit la Russie à travers la brume « d’un lointain merveilleux » ; il s’abandonne à l’inspiration, à ce doigt divin auquel son esprit religieux ne lui conseille déjà que trop d’obéir. L’aventure amusante qui a donné prétexte au poème prend désormais valeur de symbole : Tchitchikov n’est plus seulement un drôle s’appliquant à une escroquerie de haut vol ; c’est aussi Gogol à la recherche d’âmes vivantes et ne trouvant que des âmes mortes, à commencer par la sienne propre. En ce sens il n’a pas tort de dire dans ses Lettres sur les Âmes Mortes :

... On dirait vraiment que tout est mort, que les âmes vivantes ont, en Russie, cédé la place à des âmes mortes. (Lettre I).

... Si mes héros sont proches du cœur, c’est qu ’ils en sortent : toutes mes dernières œuvres sont l’histoire de mon âme... Aucun de mes lecteurs ne savait qu’en riant de mes héros il riait aussi de moi... (Lettre III).

... Mon domaine c’est l’âme et l’étude sérieuse de la vie... (Lettre IV).
Voilà pourquoi certaines réflexions détonnent à propos de Tchitchikov ou même dans sa bouche ; telles, par exemple, les apostrophes à la Russie, ou encore, au chapitre VI, l’admirable revue des défunts point culminant de l’œuvre, page sublime dont aucune traduction ne saurait malheureusement rendre l’envol.C’est qu’ici l’auteur, s’identifiant avec le héros, se laisse prendre à son rêve. Si la logique en souffre, notre plaisir en redouble. Conçue en roman réaliste, picaresque, l’œuvre s’achèvera en poème symbolique, moral, religieux. Elle gagnera en profondeur ce qu’elle perdra en précision. Du moins Gogol, en sa présomption, n’en doute pas. Le 28 décembre 1841, il écrit à Pogodine :

« Console-toi. La miséricorde divine est merveilleuse : me voilà en bonne santé. Plein d’entrain, je m’occupe de corrections et rectifications aux Âmes Mortes, et même de la suite. Je vois que le sujet devient de plus en plus profond. Je me prépare à publier le premier volume l’année prochaine, si la force divine qui m’a ressuscité le veut bien. Il s’est passé bien des choses en moi en un court intervalle... »

Le même jour, il mande à S. Aksakov, sur le mode sublime :

« Je vous écris maintenant, car je suis en bonne santé, grâce à la puissance merveilleuse de Dieu, qui m’a tiré d’une maladie dont, à vrai dire, je n’espérais plus guérir. Il s’est accompli bien des choses surprenantes dans mes idées et ma vie... Je procède actuellement à une véritable revision des Âmes Mortes. Je modifie, j’élague, je refais maints passages, et constate que l’impression ne peut s’effectuer en mon absence. Cependant la suite s’élabore dans ma tête avec plus de netteté et de majesté, et je vois maintenant qu’il peut en résulter quelque chose de colossal, pourvu que ma faible santé le permette. En tout cas, assurément, peu de gens savent à quelles idées vigoureuses et à quelles profondes manifestations peut conduire un sujet insignifiant, dont vous connaissez les modestes premiers chapitres. »

C’est le ton du Magnificat... Quia fecit mihi magna qui potens est. Le malheureux ne s’aperçoit pas qu’en déviant vers l’irréel cet irréel qui l’a toujours attiré il agit à l’encontre de son talent, à l’aise seulement lorsqu’il s’appuie, même pour s’envoler, sur la réalité. Le dédoublement du sujet nuit à l’harmonie générale ; cela est même sensible dès la première partie, et Gogol l’avouera dans la seconde des Lettres sur les Âmes Mortes. « Il fallait, reprochera-t-il à ses critiques, signaler quelles parties paraissent monstrueusement longues par rapport à d’autres, où l’écrivain s’est trahi lui-même en ne soutenant pas le ton adopté par lui... » etc. (Cf. infra [la deuxième des Quatre lettres]). Il est fatalement condamné à se perdre dans la convention et l’amphigouri.

Mais le sort en est jeté. Les Aventures de Tchitchikov sont désormais les Âmes Mortes ; le sous-titre l’emporte sur le titre.

Rien ne saurait distraire Gogol de son grand œuvre. S. Aksakov lui demandant, sur la prière de Pogodine, quelques pages pour la revue de celui-ci, le Moscovite, il répond d’un ton fort irrité, le 13 mars 1841 : « M’arracher, ne fût-ce qu’un seul instant à ma tâche sacrée, est pour moi une catastrophe. Qui connaîtrait ce dont il me prive ne me ferait pas une seconde fois semblable proposition... Je le jure, c’est un péché, un grand péché, de me détourner de mon œuvre. Seul peut le faire qui ne croit pas à mes paroles et demeure fermé aux pensées sublimes. Mon œuvre est grande, salvatrice. Je suis mort dorénavant à toutes les petites choses ».

Huit jours plus tôt (5 mars), il déclarait à ce même Aksakov :

« ... À présent je dois vous parler d’une affaire importante, mais Pogodine vous mettra au courant. Entendez-vous avec lui. Je demande en toute franchise qu’on me vienne en aide. J’en ai le droit, je le sens dans mon for intérieur. Oui, mon ami, je suis profondément heureux ! Malgré mon état maladif, qui s’est quelque peu aggravé, j’éprouve et je connais des minutes divines. Une œuvre merveilleuse s’élabore en moi, et mes yeux sont souvent pleins de larmes de reconnaissance. La sainte volonté de Dieu m’apparaît ici clairement : une inspiration pareille ne vient pas de l’homme ; il n’aurait jamais imaginé un tel sujet. Oh ! s’il m’était accordé encore trois ans avec des minutes aussi lucides ! Je réclame juste la vie nécessaire pour achever mon œuvre : pas une heure de plus ».

Si l’inspiration vient de Dieu, les moyens matériels doivent venir des hommes. Grâce à l’intervention de madame Smirnov, on fera plus d’une fois en haut lieu le geste nécessaire. Et Gogol, en acceptant ces subsides impériaux, estimera ne toucher que son dû : servant son pays à sa manière, il trouve juste d’être rémunéré par les représentants officiels de ce pays.

Vers l’été 1841, la première partie est terminée. Ses amis Panov et Annenkov la recopient : le travail prend fin au mois d’août. C’est la première rédaction définitive. En septembre, Gogol emporte, pour le faire éditer, le manuscrit à Moscou. Plein d’entrain, il écrit en cours de route à un autre ami, le poète Iazykov17, qu’« il lui souhaite des minutes aussi lumineuses que celles dont il jouit. » Et de Moscou, installé chez Pogodine dans le quartier reculé du Champ des Vierges, il invite le même Iazykov à venir le rejoindre. « Les journées sont toutes ensoleillées, l’air frais, automnal. Devant moi s’allonge une grande place vide : pas une voiture, pas une âme ; c’est le paradis ». Il a toute liberté d’esprit pour donner la dernière main à son œuvre. Il la fait encore recopier deux fois, tant est grand son souci de retouche. Finalement le manuscrit est remis, le 12 novembre 1841, au Comité moscovite de censure qui, à la grande indignation de l’auteur, soulève des difficultés. Dans une lettre à Pletniov, datée du 7 janvier 1842, Gogol raconte l’affaire en détail.
« ... Dès que Golokhvastov, qui présidait, eut entendu le titre : Les Âmes Mortes, il s’écria avec l’accent d’un Romain antique : « Non, jamais je ne permettrai cela ! L’âme est immortelle ; il ne peut pas y avoir d’âme morte ; l’auteur s’en prend à l’immortalité ! ». Le sage président finit pas comprendre à grand’peine qu’il s’agissait d’âmes recensées. Lorsque les autres censeurs et lui eurent saisi ce qui en était, la confusion redoubla. « Non ! s’écria le président, approuvé par la moitié des censeurs, non, on ne peut à plus forte raison autoriser cela, c’est une attaque contre le servage ! ». Enfin Snéguiriov vit qu’on était allé fort loin ; il assura ces messieurs qu’il avait lu le manuscrit, lequel ne contenait aucune allusion au servage, ni même les soufflets ordinaires, distribués aux serfs dans maints récits. Il s’agissait de tout autre chose ; l’action centrale reposait sur la perplexité comique des vendeurs et les roueries de l’acheteur, et sur le brouillamini général qui résultait d’un achat aussi bizarre ; c’était une série de caractères, la vie intérieure de la Russie et de certains de ses habitants, une collection de tableaux fort inoffensifs. Mais tout fut inutile.

« L’entreprise de Tchitchikov, s’écrièrent-ils tous, est un délit de droit commun. Certes, mais l’auteur ne le justifie pas, observa mon censeur. Soit, mais il l’a mis en scène, d’autres iront prendre modèle sur lui et acheter des âmes mortes ».

« Ce sont là des idées de censeurs asiatiques, c’est-à-dire des vieux fonctionnaires casaniers. Voici maintenant celles des censeurs européens, hommes jeunes revenant de l’étranger. « Quoi qu’il en soit (dit l’un d’eux, nommé Krylov), le prix que donne Tchitchikov deux roubles cinquante par tête — révolte l’âme. Évidemment ce prix n’est donné que pour un nom écrit sur le papier ; mais ce nom est une âme, une âme humaine ; elle a vécu et existé. On n’admettrait cela ni en France, ni en Angleterre. Aucun étranger ne voudrait ensuite venir chez nous ».

« Voilà les principaux points qui ont fait interdire mon manuscrit. Je ne vous parlerai pas des autres remarques, comme à propos du passage où il est dit qu’un propriétaire s’est ruiné en montant à Moscou une maison dans le goût moderne. « Mais l’empereur aussi se construit à Moscou un palais ! » objecta le censeur Katchénovski. Il s’engagea à ce propos entre les censeurs une conversation unique au monde. On souleva encore d’autres objections que j’ai honte de répéter ; et finalement le manuscrit fut interdit, bien que le comité n’en ait lu que trois ou quatre passages... »
Du coup voilà notre homme découragé. Lui qui tout à l’heure remontait le moral de ses amis, implore maintenant leur aide. Sur ces entrefaites, il fait connaissance de Biélinski. Dès 1835, celui-ci avait, dans le Télescope, salué en Gogol le poète de la vie réelle ; il avait loué en ses nouvelles la simplicité du sujet, la vérité parfaite du récit, l’originalité, le caractère populaire et, comme trait distinctif, « une verve comique toujours dominée par un profond sentiment de tristesse et de mélancolie ». Aux yeux de Biélinski, Gogol occupait dans les lettres russes la place laissée libre par la mort de Pouchkine. Cette appréciation ne devait pas déplaire à l’auteur « inspiré » des Âmes Mortes. Et comme le grand critique partait pour Pétersbourg, il lui confia son manuscrit pour le remettre au prince V. F. Odoïevski
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