Littérature russe








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8, le restaurateur trop oublié du réalisme russe et le premier peintre fidèle des mœurs oukraïniennes. Mais qu’il y a loin du fruste et naïf auteur des Deux Ivans et du Boursier à l’artiste consommé de Mirgorod ! Encore une fois, un Virgile a tiré de l’or du fumier d’Ennius. Virgile, disons-nous, et c’est avec intention : par endroits, avouons-le, Tarass Boulba fait plus songer à l’Énéide qu’à l’Iliade, — quoi qu’en veuille l’auteur, déjà grand admirateur d’Homère. Au reste, malgré ses défauts, ce roman historique l’emporte de beaucoup sur ceux qui ont pu lui servir de modèle, depuis Les Batteurs d’estrade de Marlinski9, jusqu’au Iouri Miloslavski de Zagoskine. Seule, la nudité classique de La Fille du capitaine peut contrebalancer la parure romantique de Tarass Boulba ; sur des plans différents, Pouchkine et Gogol sont déjà des égaux.

Vers la même époque Gogol publie Le Nez (1833), La Calèche (1835) ; deux bouffonneries qui, malgré le pittoresque de certains détails, ajoutent peu à sa gloire, mais où des traits satiriques, encore assez badins, commencent à pleuvoir sur les fonctionnaires, tant civils que militaires. Il écrit ses très curieuses Notes sur Saint-Pétersbourg (1835-1836), où se trouve développé le fameux parallèle que durent fort apprécier ses amis slavophiles entre Pétersbourg-homme et Moscou-femme. Il commence (1834) Le Manteau, auquel il ne donnera que plus tard (1839-1841) sa forme définitive. En dépit d’un dénouement fantastique, qui d’ailleurs prend valeur de symbole, c’est là, sans doute, avec les Propriétaires d’autrefois, la meilleure de ses nouvelles, celle aussi qui lui valut le plus d’imitateurs. Elle inaugure, sinon, comme on l’a dit, l’école « naturelle », du moins la littérature humanitaire et accusatrice, cette littérature d’humiliés et d’offensés, qu’en occident Dickens, en attendant George Sand, cultivait alors avec un rare bonheur, et qui aura en Russie une si grande fortune. À ce titre, le Dostoïevski des Pauvres Gens (1846) et le Pissemski de Péché de vieillard (1863) relèvent pareillement de Gogol ; en ce sens, le premier avait raison de dire : « Nous descendons tous du Manteau ».

Cependant, c’est surtout au théâtre que Gogol s’adonna au cours des années 1834-1835. Outre un essai manqué de drame historique, Alfred, emprunté à l’histoire d’Angleterre, il commence Les Joueurs — farce amusante mais féroce, où se manifeste son talent à dépeindre des fripons et Le Mariage, la mieux venue peut-être de ses pièces, de l’Ostrovski avant la lettre. Il ne terminera ces deux comédies qu’en 1842, mais achève dès 1836 celle sur laquelle il compte le plus pour assurer sa gloire : L’Inspecteur (Revizor). L’idée première lui en aurait été fournie par Pouchkine ; certaines scènes rappellent Le Voyageur de la capitale (1828) de son compatriote Kvitka-Osnovianenko10, et aussi Le Prince d’outre-Mer de Nariéjni. En tout cas l’aventure lui a paru propre à un grand dessein : attaquer le fonctionnarisme cette gangrène qui corrompt son cher régime patriarcal, faire rire à ses dépens, amener par là une réforme morale. N’est-ce pas le but propre de la Comédie ? Castigat ridendo mores. En fait c’est le sujet adouci et pour plus de sûreté transporté en province, de La Croix de Saint-Vladimir. Pourtant il faudra les instances de madame Smirnov et une intervention de Nicolas Ier pour que la comédie soit autorisée. Le public, et pour cause, s’obstine à ne voir en elle qu’une farce. La critique emboîte le pas au public. Seul le prince Viazemski11 loue convenablement la pièce, en faisant ressortir la force caricaturale de Gogol, ce « Teniers russe » ; le mot sera souvent repris. Biélinski12 renchérira et mettra l’auteur au-dessus de Molière ; ce qui est beaucoup dire. À parler franc, l’impression de farce persiste aujourd’hui. Farce de génie, si l’on veut, mais farce par trop bouffonne et par trop sinistre à la fois. Cette impression résulte, croyons-nous, d’une erreur d’optique commise par Gogol, et à laquelle on n’a peut-être pas suffisamment pris garde. Sur un fond de réalité outrée, poussée au noir, Gogol campe un héros Khlestakov à allure de Scapin. Et ce hâbleur, ce blanc-bec, qui tremble devant un aubergiste, mystifie toute une compagnie de fonctionnaires retors, dont le plus important et le plus dupé nous est représenté comme « point du tout sot » ! Il nous semble qu’à la réflexion Gogol a vu son erreur, car en traitant dans les Âmes Mortes une semblable aventure, il a eu soin de mûrir son héros. Tchitchikov ne dupe guère que des imbéciles ; les fines mouches ne se laissent point prendre à son manège, et si quelques honnêtes gens donnent dans le panneau, c’est que cet escroc a, ma foi, fort bon air. Tranchons le mot ; Khlestakov n’est qu’un fantoche, Tchitchikov est quelqu’un.
Quoi qu’il en soit, Gogol avait manqué son but. Il en éprouva une vive déception, dont l’écho se perçoit encore, six ans plus tard, dans la Sortie de théâtre (1842), et qui, pour le moment, lui fait hâter un départ depuis longtemps médité. Cette seconde fugue sera de plus longue durée que la première. Une ère nouvelle s’ouvre pour lui : il va devenir un éternel errant.

Gogol quitte Pétersbourg le 6 juin 1836 en compagnie d’un ami d’enfance, A. S. Danilevski, emportant dans ses bagages le manuscrit d’une œuvre commencée quelques mois auparavant et qui va s’emparer de son esprit, de son cœur, de tout son être, au point de s’identifier avec lui.

« L’histoire des Âmes Mortes, écrira-t-il dans la Confession d’un auteur, c’est l’histoire de mon âme ».

Le sujet lui a été cédé bon gré mal gré, semble-t-il, par Pouchkine, vers l’automne de 1835. L’escroquerie qui sert de point de départ au poème aurait, paraît-il, été tentée par un aventurier aux environs de Mikhailovskoe, la propriété que possédait Pouchkine dans la province de Pskov13). Voici comment dans cette même Confession Gogol raconte l’affaire :
« ... Je ne puis affirmer que j’ai la vocation d’écrire. Je sais seulement que dans les années où je commençai à songer à mon avenir (et ce fut de bonne heure, alors que tous mes condisciples ne pensaient qu’aux jeux) l’idée de devenir écrivain ne me venait jamais à l’esprit ; cependant il me semblait toujours que j’acquerrais de la notoriété, qu’un vaste champ d’action m’attendait, que je ferais même quelque chose pour le bien commun. Je pensais simplement entrer au service de l’État, qui me procurerait tout cela avec le temps. Aussi la passion de servir était-elle très forte en moi, dans ma jeunesse. Elle dominait constamment toutes mes affaires, toutes mes occupations. Les premiers essais, les premiers exercices de composition, qui me façonnèrent à la pratique dans les derniers temps de mon séjour à l’école, étaient presque tous dans le genre lyrique et sérieux. Ni moi, ni ceux de mes camarades qui s’exerçaient pareillement à composer, ne croyions que je deviendrais un écrivain comique et satirique, bien que, malgré mon naturel mélancolique, j’éprouvasse souvent l’envie de plaisanter et même d’importuner les autres de mes plaisanteries. Pourtant mes appréciations les plus précoces sur les hommes décelaient l’art de constater les particularités — soit importantes, soit menues et ridicules — qui échappent à l’attention des autres. On me reconnaissait le don, non pas de parodier l’homme, mais de le deviner, c’est-à-dire de deviner ce qu’il doit dire dans tel ou tel cas, en conservant la tournure et la forme de ses pensées et de ses propos. Mais tout cela n’était pas couché sur le papier, et je ne songeais même pas à ce que je ferais de ce don.

« Cet enjouement, que l’on a remarqué dans mes premières œuvres, provenait d’un certain besoin moral. J’avais des accès de tristesse, inexplicables pour moi-même, et provoqués peut-être par mon état maladif. Afin de me divertir, j’imaginais tout ce que je pouvais en fait de ridicules. J’inventais des personnages et des caractères complètement comiques, je les plaçais mentalement dans les situations les plus burlesques, sans m’inquiéter pourquoi, ni à qui cela pouvait profiter.

« La jeunesse, durant laquelle aucune question ne se pose, m’y poussait. Voilà l’origine de mes premières productions, qui firent rire les uns aussi ingénument que moi, tandis que les autres se demandaient comment un homme intelligent pouvait concevoir de telles sottises. Peut-être qu’avec le temps cet enjouement eût disparu, mettant ainsi un terme à mon activité d’écrivain. Mais Pouchkine me fit envisager la chose sérieusement. Il m’engageait depuis longtemps à entreprendre un grand ouvrage ; finalement, une fois que je lui avais lu une scène peu étendue, mais qui le frappa davantage que tout le reste, il me dit : « Pourquoi, possédant le talent de deviner l’homme, de le dépeindre en quelques traits comme s’il était vivant, pourquoi ne commencez-vous pas un grand ouvrage ? C’est vraiment un péché ! » Puis il se mit à me représenter ma complexion débile, les infirmités qui pouvaient prématurément mettre fin à mes jours. Il me cita en exemple Cervantès qui, bien qu’auteur de nouvelles fort remarquables, n’aurait jamais occupé parmi les écrivains la place qui est maintenant la sienne, s’il ne s’était pas mis à Don Quichotte. Pour conclure, il me donna son propre sujet, dont il voulait tirer une sorte de poème, et qu’à l’entendre, il n’aurait jamais cédé à un autre. C’était le sujet des Âmes Mortes. (L’idée de l’Inspecteur lui appartient également.) Cette fois-ci je me mis à réfléchir sérieusement, d’autant plus qu’approchaient les années où, à propos de chaque acte, on se demande pourquoi et dans quel but on l’accomplit. Je m’aperçus que, dans mes œuvres, je riais sans rime ni raison. Si l’on rit, mieux vaut rire fort, et de ce qui est vraiment digne de raillerie. Dans l’Inspecteur, je décidai de rassembler en un bloc tout ce qu’il y avait, à ma connaissance, de mauvais en Russie, toutes les injustices qui se commettent dans les lieux et les cas où la justice est de rigueur, et de tourner en ridicule tout à la fois. Mais on sait que cela produisit un effet effrayant : à travers le rire, qui n’avait jamais été si bruyant chez moi, le lecteur sentit la tristesse. Je sentis aussi que mon rire n’était plus le même qu’auparavant ; que je ne pouvais plus être dans mes œuvres ce que j’avais été jusqu’alors ; que le besoin même de me divertir par des scènes ingénues avait pris fin avec mes jeunes années. Après l’Inspecteur, j’éprouvai plus que jamais le besoin d’une œuvre complète, qui ne renfermât pas seulement ce qui est digne de raillerie. Pouchkine trouvait que le sujet des Âmes Mortes me convenait, parce qu’il conférait pleine liberté de parcourir avec le héros la Russie entière, et de tracer une foule de caractères différents. Je m’étais mis au travail sans avoir fait un plan détaillé, sans me rendre compte de ce que devait être au juste le héros. Je croyais tout bonnement que le projet burlesque poursuivi par Tchitchikov me révélerait de lui-même des personnages et des caractères divers ; que mon goût inné pour le rire créerait spontanément les scènes comiques, que j’étais résolu à mêler aux scènes touchantes. Mais, à chaque pas, j’étais arrêté par une foule de questions : « Pourquoi ? dans quel but ? que doit signifier tel caractère ? que doit exprimer tel incident ? » — Que faut-il faire lorsque surgissent de telles questions ? Les écarter ? J’essayai ; mais elles se dressaient, inéluctables, devant moi. Ne sentant pas la nécessité de tel ou tel personnage, je ne pouvais m’enflammer pour la tâche de le représenter. Au contraire, j’éprouvais une sorte de dégoût ; tout ce que je produisais sentait l’effort, la contrainte ; et même ce dont je riais devenait triste.

Je m’aperçus alors que je ne pouvais écrire davantage sans un plan clair et précis. Je devais, au préalable, m’expliquer nettement le but, l’utilité, la nécessité de mon œuvre et m’éprendre ainsi pour elle de cet amour véritable, ardent, vivifiant, faute duquel le travail ne marche pas. Je devais me persuader qu’en créant, je remplissais précisément le devoir pour lequel j’avais été appelé sur terre, pour lequel j’avais reçu des capacités et des forces, et que, en le remplissant, je servais l’État tout comme si j’occupais un poste officiel. L’idée du service ne me quittait jamais. Avant d’embrasser la carrière d’écrivain, j’ai passé par de nombreux emplois, pour savoir auquel j’étais le plus apte ; mais je n’étais content ni du service, ni de moi, ni de mes chefs. J’ignorais alors combien il me manquait, pour servir comme je voulais. J’ignorais alors qu’il faut vaincre toutes les susceptibilités personnelles, oublier ses propres déboires, ne pas perdre un instant de vue qu’on a pris une place non pour son bonheur, mais pour celui des nombreuses personnes qui seront malheureuses si un homme de cœur quitte son poste. Celui qui désire servir la Russie en toute loyauté, doit, ce que j’ignorais alors, avoir pour elle un grand amour, un amour qui absorbe tous les autres sentiments. Il lui faut encore aimer l’homme en général et devenir un vrai chrétien, dans toute l’acception du mot. Aussi n’est-il pas étonnant que, ne possédant pas ces qualités, je ne pouvais servir comme je le voulais, bien que je brûlasse du désir de servir loyalement. Mais, dès que j’eus senti que je pouvais rendre autant de services comme écrivain que comme fonctionnaire, j’abandonnai tout : mes anciennes occupations, Pétersbourg, la société de gens sympathiques, la Russie même, pour examiner, au loin et dans la solitude, comment m’y prendre, comment montrer que, moi aussi, j’étais citoyen de mon pays et désirais le servir. Plus je méditais sur mon œuvre, plus je sentais qu’elle pourrait vraiment être utile. Plus je réfléchissais, plus je voyais qu’il me fallait, non prendre les caractères au hasard, mais choisir ceux-là seulement où sont plus profondément gravés nos traits essentiels, foncièrement russes. Je voulais surtout mettre en évidence les côtés supérieurs du naturel russe, qui ne sont pas encore appréciés équitablement par tous, ainsi que les côtés inférieurs, qui n’ont pas été suffisamment raillés et stigmatisés par tout le monde. Je voulais ne rassembler que des phénomènes psychologiques frappants, consigner les observations que j’avais faites depuis longtemps en secret sur l’homme, sans les confier à ma plume encore novice ; car, fidèlement représentées, elles eussent aidé à déchiffrer bien des choses dans notre vie. Bref, je voulais qu’en lisant mon œuvre, on vît involontairement se dresser le Russe tout entier, avec la diversité des richesses et des dons qu’il a en partage, surtout vis-à-vis des autres peuples, et aussi avec les multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples. Je pensais que le lyrisme dont j’étais doué m’aiderait à dépeindre ces qualités de manière à les faire aimer de tout Russe ; que la force comique dont j’étais également doué m’aiderait à décrire les défauts de telle façon que le lecteur les détestât, même s’il les trouvait en lui. Mais je sentais en même temps que tout cela n’était possible qu’en connaissant parfaitement les qualités et les défauts de notre nature. Il faut les peser, les apprécier judicieusement ; il faut s’en faire une idée claire, afin de ne pas ériger en qualité ce qui est un de nos travers, ni ridiculiser avec nos défauts ce qui est une de nos qualités. Je ne voulais pas gaspiller mes forces. Depuis que je m’étais entendu reprocher de rire non seulement du défaut mais de la personne qui en est atteinte, et en outre de la place, de la fonction même qu’elle occupe (ce à quoi je n’avais jamais songé), je sentais qu’il fallait être fort prudent en matière de rire. D’autant plus que celui-ci est contagieux et qu’il suffit à un homme d’esprit de railler un côté des choses, pour qu’à sa suite un individu stupide et obtus rie de l’ensemble. Bref, je vis clairement, comme deux fois deux font quatre, qu’avant de déterminer le fort et le faible de notre nature russe, nos mérites et nos travers, je ne pouvais me mettre à l’œuvre. Or, pour déterminer la nature russe, il convient de bien connaître la nature humaine et l’âme en général : sinon on ne parvient pas à ce point de vue d’où l’on aperçoit distinctement les défauts et les qualités de chaque peuple.

« Dès lors l’homme et son âme devinrent plus que jamais l’objet de mes observations. Laissant provisoirement de côté tout ce qui était contemporain, je me consacrai à l’étude des lois éternelles qui mènent le monde et l’humanité. Je me mis à lire les ouvrages des législateurs, des moralistes, des observateurs de la nature humaine... »
De son côté, madame Smirnov note dans son Journal (Tome I, p. 45) : « Pouchkine a passé quatre heures chez Gogol et lui a donné un sujet de roman qui, comme Don Quichotte, sera divisé en chants. Le héros parcourra la province. Gogol se servira de ses carnets de route ».

Le 7 octobre 1835, Gogol écrit à Pouchkine : « J’ai commencé d’écrire les Âmes Mortes. Le sujet donnera un très long roman qui sera, je crois, très amusant. Je suis arrêté au troisième chapitre. Je cherche un bon homme de loi, avec qui je puisse me lier. Je veux, dans ce roman, faire voir toute la Russie, ne fût-ce que d’un seul côté. Je vous en prie, donnez-moi un sujet quelconque, amusant ou triste, mais purement russe. La main me démange d’écrire en même temps une comédie. »

Décidément Pouchkine est son pourvoyeur. Il semble bien que la fameuse lecture, à laquelle fait allusion la troisième lettre sur les Âmes Mortes (Cf. p. 464), ait eu lieu, durant l’hiver 1835-1836, dans le salon de madame Smirnov. Celle-ci relate à peu près dans les mêmes termes que Gogol l’impression produite sur le grand poète. Prévoyant les difficultés que ne manquerait pas de soulever la censure, Pouchkine l’aurait priée d’accorder à Tchitchikov la même protection que naguère à Oniéguine, le héros de son plus fameux poème. On verra que, le moment venu, madame Smirnov ne se dérobera pas à cette invitation. C’est chez elle également que Gogol aurait fait connaissance du prototype de Manilov.

Jusque là sans doute, le romancier ne s’est guère arrêté qu’au côté amusant de l’histoire. Les deux textes précités en font foi et aussi un passage des Souvenirs de Serge Aksakov, auquel notre auteur aurait affirmé n’avoir vu tout d’abord, dans les Âmes Mortes, « qu’une curieuse et amusante anecdote ».

Il commence donc son roman en manière de farce ; mais, comme nous l’avons vu à propos de l’Inspecteur, dont la composition ou tout au moins la mise au point date de la même époque, Gogol charge d’instinct les couleurs. Son rire se change volontiers en rictus ; d’où l’observation de Pouchkine qui, après avoir écouté les premiers chapitres, s’écria : « Mon Dieu, que notre Russie est triste ! » (Cf. p. 465). Cette exclamation donne à réfléchir à l’auteur. D’une part, il s’aperçoit qu’il peut tirer de l’anecdote davantage qu’il ne pensait, et, peu à peu, s’affirme en lui le dessein d’un grand ouvrage. D’autre part il craint que, traité comme il l’entendait tout d’abord, le sujet ne produise une impression douloureuse. Il voit « ce que signifie une œuvre sortie du tréfonds de l’âme » ; et bientôt, aux figures grimaçantes, il voudra faire succéder des visions apaisantes.

Dorénavant, convaincu de l’importance de son œuvre future, sûr aussi du succès, Gogol jette sur ses travaux passés un regard de dédain. Le 28-16 juin 1836, il écrit de Hambourg à Joukovski :

« ... Comment ne pas remercier Celui qui m’a envoyé sur la terre ! De quelles sublimes sensations, inconnues du monde, ma vie est remplie ! Je le jure, ce que je fais n’est pas l’œuvre d’un homme ordinaire. Je sens en moi une énergie léonine ; j’ai conscience d’être arrivé à la jeunesse, après une enfance consacrée aux travaux scolaires. En effet, si l’on examine ma production avec une juste sévérité, qu’ai-je écrit jusqu’à maintenant ? Il me semble ouvrir un vieux cahier, où l’on remarque à telle page la négligence et la paresse, à telle autre l’impatience, la précipitation, la main timide et tremblante d’un débutant, l’espièglerie d’un polisson qui fait des fioritures, ce qui lui vaut la férule. Parfois, peut-être, apparaît une page que loue seul le maître, qui y aperçoit le germe du talent futur. Il est temps enfin de se mettre à l’œuvre. Oh ! quel sens frappant dans son obscurité ont eu toutes les circonstances de ma vie ! Combien salutaires ont été pour moi les contrariétés et les chagrins ! »

Il passe l’été en Allemagne et, l’automne venu, gagne la Suisse. Naguère impatient de quitter la Russie, il se prend maintenant à la regretter. « Tout, autour de moi, est étranger ; mais je n’ai dans le cœur que la Russie... Le temps des impressions est passé. D’ailleurs les Alpes et les vieilles églises gothiques ont seules retenu mon attention », écrit-il de Genève à Pogodine, le 22-10 septembre. Fuyant le rude climat genevois, il s’installe à Vevey et reprend les Âmes Mortes. « À Vevey, je suis devenu plus Russe que Français, parce que je m’y suis remis à mes Âmes Mortes, que j’avais failli abandonner. » Le froid le chasse à Paris, où il s’installe, 12, place de la Bourse. Le 12 novembre, il mande à Joukovski :

« ... Après avoir flâné cet été aux eaux, je suis allé passer l’automne en Suisse. J’avais hâte de m’installer et de me mettre au travail ; dans cette intention je me fixai aux environs de Genève. Je me mis à feuilleter Molière, Shakespeare et Walter Scott. Je continuai mes lectures jusqu’à ce que le froid m’en ôtât l’envie. Le froid et la bise me chassèrent à Vevey.

... L’automne finit par y être magnifique, rappelant l’été. Il faisait chaud dans ma chambre, et je m’attelai aux Âmes Mortes, commencées à Pétersbourg. Je remaniai tout ce qui avait été fait, méditai davantage le plan tout entier, et maintenant je le suis tranquillement, comme une chronique. La Suisse me fut dès lors plus sympathique ; ses montagnes aux tons gris, lilas, bleus et roses, plus légères et plus vaporeuses. Si je réalise cette œuvre comme elle doit l’être... quel immense et original sujet ! Quel bloc bigarré ! La Russie entière y figurera ! Ce sera mon premier ouvrage passable, une production qui illustrera mon nom... Chaque matin, en supplément au déjeuner, j’écrivais trois pages de mon poème, et le rire qu’elles provoquaient suffisait à adoucir ma journée solitaire. Mais enfin le froid gagna Vevey. Ma chambre n’était rien moins que chaude ; je n’avais pas pu en trouver une meilleure. Je me représentai alors Pétersbourg, nos maisons bien chauffées ; je vous revis encore plus nettement, tel que vous étiez lorsque vous m’accueilliez, me preniez par le bras en vous réjouissant de mon arrivée... Un ennui mortel s’empara de moi. Mes Âmes Mortes ne m’égayaient plus, je n’avais même pas assez de gaieté en réserve pour les poursuivre. Le médecin constata chez moi des symptômes d’hypocondrie, provenant des hémorroïdes, et me conseilla de me divertir ; voyant que j’en étais incapable, il me prescrivit de changer de résidence. J’avais eu jusqu’alors l’intention de passer l’hiver en Italie, mais le choléra y sévissait ; elle était couverte de quarantaines comme de sauterelles. Je ne faisais que rencontrer des Italiens, qui fuyaient le fléau et, dans leur frayeur, revêtaient des masques pour traverser leur pays.. N’espérant pas me divertir en Italie, je me rendis à Paris, où je ne comptais pas aller.

... Paris n’est pas si mal que je pensais et, chose excellente pour moi, les lieux de promenade y abondent ; aux Tuileries, aux Champs-Élysées, il y a de quoi marcher toute la journée. Sans m’en apercevoir je prends beaucoup d’exercice, ce qui m’est présentement indispensable. Dieu a étendu ici sa protection sur moi et a fait un miracle en m’indiquant un appartement chaud, au midi, avec un poêle. Je suis enchanté. La gaieté est revenue. Je travaille aux Âmes Mortes avec plus d’entrain et de courage qu’à Vevey. Il me semble tout à fait être en Russie : j’ai devant les yeux tout notre milieu, nos propriétaires fonciers, nos fonctionnaires, nos officiers, nos moujiks, nos izbas, bref, toute la sainte Russie. L’idée que j’écris les Âmes Mortes à Paris me paraît drôle... Un autre Leviathan se prépare. Un frisson sacré m’agite, rien qu’en y songeant ; est-ce un commencement d’inspiration ? Je savoure des minutes divines... mais... je suis maintenant plongé dans les Âmes Mortes. Mon œuvre est gigantesque et ne sera pas terminée de sitôt. De nouvelles classes et bien des personnages divers se dresseront contre moi ; mais qu’y puis-je ? C’est ma destinée d’être brouillé avec mes compatriotes. Patience ! Quelqu’un d’invisible écrit devant moi d’une baguette puissante. Je sais que mon nom sera plus heureux que moi, et que peut-être les descendants de ces mêmes compatriotes, les yeux humides, se réconcilieront avec mes mânes.

... Ne concevez-vous pas des cas qui peuvent se présenter lors de l’achat d’âmes mortes ? Ce serait une aubaine pour moi, car votre imagination aperçoit sûrement ce qui échappe à la mienne. Parlez-en à Pouchkine ; peut-être découvrira-t-il quelque chose de son côté. Je voudrais épuiser complètement le sujet. Je possède des matériaux dont je n’avais aucune idée auparavant ; néanmoins vous pouvez encore m’apprendre beaucoup, car chacun voit les choses à sa façon.

Ne parlez à personne du sujet des Âmes Mortes. Vous pouvez en communiquer le titre à tout le monde, mais trois personnes seulement : vous, Pouchkine et Pletniov, doivent savoir ce dont il s’agit... »
Au printemps de 1839, Gogol peut enfin se rendre en Italie, pour laquelle il se prend d’un bel amour d’artiste et de méridional. Il y passe le plus clair des années 1837-1841, interrompant son séjour pour des saisons à Bade ou à Marienbad, et pour un voyage forcé en Russie, où l’appellent des affaires de famille (de septembre 1839 à mai 1840). Descendu à Moscou chez Pogodine, il lit les Âmes Mortes chez S. Aksakov ; à Pétersbourg il demande l’hospitalité à Joukovski et fait semblable lecture chez un ami d’enfance, N. J. Prokopovitch. À cette époque, les six premiers chapitres sont terminés, les cinq autres doivent encore être revus. En revenant, il tombe malade à Vienne. « Mourir parmi les Allemands » lui paraît une horrible perspective, et il se sauve au plus tôt à Rome (25 septembre 1840).

À chaque retour dans son pays d’élection, ce sont des transports d’enthousiasme. « Qui a été en Italie dit adieu au reste du monde ; qui a connu le ciel ne veut plus redescendre sur la terre... ». — « Ma belle Italie, personne au monde ne me séparera de toi. Tu es ma terre natale... » — « On s’éprend de Rome fort lentement, mais une fois qu’on l’aime, c’est pour la vie. Il n’est pas de plus beau sort que de mourir à Rome. Ici l’homme se sent de toute une verste plus proche de Dieu » (1837) — « Il n’y a qu’à Rome qu’on trouve le bonheur et la joie » (1838) — « Si on m’offrait des millions et des dizaines de millions à la seule condition de quitter Rome, je ne les accepterais pas » (1839) — « Si vous saviez, dit-il à ses amis de Moscou en 1839, si vous saviez comme, à Rome, s’emplissent les incommensurables espaces vides de notre vie ; comme on s’y sent près du ciel ! Mon Dieu, mon Dieu ! Rome, mon admirable Rome ! Infortuné qui t’a quittée pour deux mois ! Heureux qui, ces deux mois écoulés, se met en route pour revenir à toi ! »

On le voit, dans cette Italie de ses rêves ne lui adressait-il pas dès l’adolescence une poésie enflammée ? c’est surtout Rome qui l’attire. La Rome antique, la ville éternelle évoquée à travers ses ruines. La Rome papale aussi, ses lentes cérémonies, son parfum vieillot. Rome est la ville où l’on peut rêver, mais surtout celle où l’on peut prier. Une lettre adressée en 1837 à l’une de ses élèves, madame Balabine, est datée de l’an 2588 ab Urbe condita ; il s’en dégage pourtant une odeur plutôt chrétienne.

« Votre lettre si touchante m’a paru si bien refléter votre âme, que je me suis décidé à me rendre aussitôt dans une de ces belles églises romaines que vous connaissez, une de ces églises, emplies de ténèbres sacrées, que le Saint Esprit semble visiter sous forme d’un rais de Soleil tombant de la haute coupole ; deux ou trois silhouettes agenouillées paraissent encore donnez des ailes à la prière et à la méditation. J’ai voulu y prier pour vous, car on ne prie vraiment qu’à Rome ; dans les autres villes on fait semblant ».

Un moment, il semble pencher vers le catholicisme. À Paris, il s’est lié avec Mickiewicz et Zaleski ; à Rome, il subit l’influence du jésuite polonais Kaicewicz et de la princesse Zénaïde Volkonski, fervente catholique, qui, l’hiver 1837-1838, se lia à Paris avec madame Smirnov et l’attira dans le cercle de Lamennais et de madame Svetchine. En Russie, on prend peur, et Gogol croit bon de rassurer sa mère : « Vous avez eu raison d’affirmer que je ne changerai jamais de religion. La religion catholique et la nôtre n’en faisant qu’une, il n’y a aucune raison de changer ». Au fond, ce que Gogol aime dans le catholicisme, c’est le côté extérieur poétique, le côté « Génie du christianisme ». Mysticisme tout esthétique ; religiosité plutôt que religion. Et religiosité morbide. Rome, ville morte, développe en lui la peur et aussi le goût de la mort. Ce bizarre sentiment ne le quittera plus. La mort de Joseph Vielgorski, un jeune compatriote au chevet duquel il passera plusieurs nuits en 1839, l’affecte profondément. L’écho des sentiments qui l’agitèrent durant ses Nuits à la Villa vibre comme un tintement de glas, à travers quelques pages retrouvées dans ses papiers.

Déjà la mort de Pouchkine que Gogol apprit à sa première arrivée à Rome avait été pour lui un coup terrible. Dans des lettres adressées à Pletniov et à Pogodine à quinze jours de distance (16 et 30 mai 1837) il déplore cette perte en termes à peu près identiques. « Tout le bonheur de ma vie a disparu avec lui. Je n’entreprenais rien sans son conseil. Je n’écrivais pas une ligne sans me le figurer devant moi... L’œuvre à laquelle je travaille actuellement m’a été inspirée par lui, c’est sa création... et je n’ai pas la force de la poursuivre ». Il se fait pourtant un point d’honneur de la continuer. « J’ai le devoir, écrit-il le 18/6 avril à Joukovski, de terminer le grand ouvrage que j’ai promis à Pouchkine de mener à bien ; l’idée lui en appartient, et c’est pour, moi un héritage sacré. »
Pouchkine l’avait vivement incité à parfaire son instruction négligée ; Gogol se souvient de ses conseils. D’après madame Smirnov, il aurait affirmé un jour à Joukovski avoir lu, sur le conseil de son grand ami, « les Essais de Montaigne, les Pensées de Pascal, les Lettres Persanes de Montesquieu, les Caractères de La Bruyère, quelques tragédies de Racine et de Corneille, La Fontaine, les Contes de Voltaire, tout Molière et le Don Quichotte en français ». À Rome, il continue ses lectures. Un important passage supprimé par la suite de la première rédaction des Âmes Mortes cite parmi elles Shakespeare, l’Arioste et Fielding, mais oublie Lesage qu’il a dû certainement pratiquer (Cf. note 173.) P. Annenkov
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