Temps d’histoires sur la Terre : itinéraires chamaniques








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« Se débarrasser de tout l’inutile » C’est l’impitoyable principe troisième de la discipline chamanique. Son pratiquant - ou prétendant - est invité à abandonner ses civilités, ses privilèges, ses habitudes, pour recentrer son corps et son esprit au milieu de la nature. Car trop d’artificiel tue l’essentiel, ignorant, oubliant dangereusement l’environnement et les rythmes naturels. D’où l’importance des rituels de dépouillement, de dénuement. Tant d’encombrements et de dépendances ligotent notre quotidien, tel un joli papillon dans la résine. Toute tentative pour s’en libérer sera donc honorée. Mais ce que certains chamanes nomment conduite impeccable est au-delà de la réussite ou de l’échec. C’est être en accord avec son théâtre intérieur, sa légende, son scénario personnel. Mais avant tout, cette conscience là doit être purifiée, clarifiée. C’est l’un des objectifs de tout sentier : déshabiller le disciple des ses étouffantes habitudes, de ses masques et costumes, de ses écorces superflues. Mettre son cœur à nu et offrir son corps aux nues. Mais hélas, le tout trop souvent freiné par la crainte de s’exposer. En réponse, le guerrier dispose de trois manières de pénétrer ce monde : en chasseur, traqueur ou rêveur.

Le chasseur se sert dans le monde pour lui-même. Il le piège et s’en nourrit abondamment.

Le traqueur observe le monde tel qu’il est. Il le connait et s’y déplace avec aisance.

Le rêveur imagine le monde autrement. Il le quitte facilement vers d’autres consciences.

Mais aujourd’hui, le chasseur s’est emparé abusivement du monde ordinaire dont il est principalement consommateur. C’est pourquoi il se détruit.

Car l’ultime piège est la puissance. Autrement dit, le pouvoir de dominer les autres. S’en protéger fait appel à la compassion, c'est-à-dire le partage des richesses du cœur.

L’histoire suivante explore ce qui vient d’être décrit.

Silence, on tourne !


Secrètement et discrètement, un rendez-vous me fut fixé très précisément à 8h, place de l’église de Rouffignac, prés des Eyzies. Un mot de passe confidentiel m’a été transmis afin d’être identifié sans erreur par le responsable de l’expédition. Pour ne rien cacher, disons qu’il s’agit de bivouaquer deux jours et une nuit dans une grotte préhistorique.

Une fois rentré là dedans, il sera impossible de s’en échapper. Le séjour engagé sera irréversible et le coût du stage irremboursable. C’est un contrat accepté et signé par les volontaires. Tous sélectionnés sur dossier. Lesquels dossiers d’office furent retenus, sachant, par la suite, que peu étant revenus.

Ce vendredi soir, la dernière fournée cuite, je dors deux heures, et peu avant minuite, je prends la deuch et en route pour le Périgord noir. A l’heure dite, le chargement dans la musette, le bonheur en bandoulière, j’attends assis sur le muret du petit cimetière qui borde la chapelle St Auroch. Peu après, une fourgonnette genre bétaillère s’arrête sans couper le moteur. Un type, cheveux longs et bandeau rouge, à la Che Guevara, vient vers moi :

  • La serviette est sur la table ! me dit-il, auquel je réponds de suite :

  • La soupe est dans l’assiette !

Une poignée de mains soude les deux bouts du parchemin.

  • Appel-moi « chef » ! si tu veux bien.

L’ordre est rond. Mais tiré un peu gros pour un Breton. Une sensation de traquenard me traverse le placard. Un frisson me grimpe au plafond. Il m’ouvre la trappe sur le coté de la camionnette bâchée. J’y trouve dans l’obscurité trois autres citoyens sans doute collectés dans les villages voisins. L’intérieur du véhicule, sans vitre ni lumière est totalement coupé du dehors.


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Destination inconnue.

A ce point du récit, il devient utile de préciser quelques données précieuses à propos des conditions de cette expédition. Ce voyage est d’abord réservé aux hommes, sans mixité, même camouflée. Ce sera vérifié. Que par ailleurs tout élément d’identité est d’avance prohibé. Personne ne saura d’où vient l’autre, ni son nom, ni sa profession, ni âge, ni religion. Enfin, il est conseillé de n’emporter que le strict nécessaire. Evidemment, dans le camion, avec un règlement pareil, c’est vite réduit dans les conversations. Les portes verrouillées, l’engin fonce vers sa destinée.

L’un d’entre nous traîne une valise à roulettes, un autre est collé à son lit de camp pliant. Le troisième est assis sur sa glacière, le gaz camping sur les genoux. Enfermés comme des cafards, il me vient, hagard, cette pensée bizarre : je la récite.

« La soumission à une tyrannie est une grande voie d’éveil, par le pouvoir qu’elle nous offre de s’en débarrasser ». En l’occurrence, mon élan de départ s’est considérablement affaissé.

Prisonnier d’un fou qui n’a d’autre nom que le mien. Bien que depuis ce matin, c’est le nom de rien. Brutalement, notre carrosse se met à cahoter. Le troupeau secoué par les ornières fait sombre mine des destins incertains. La charrette qui vient de se vautrer, oblige ses habitants à s’embrasser. L’antiquité gîte sur le coté.

  • Allez ! Au pied. Sonne le chef en ouvrant la porte rouillée du corbillard.

Et c’est vrai, nous sommes bien au pied d’une impressionnante falaise. Manque le chien de garde pour assister le débarquement de cette transhumance. Le chef tape des mains comme pour réunir une bande de gamins. Il jette à terre une bâche en forme de grosse poche qu’il dénoue sur des choses très poilues. Il s’explique :

  • Vous allez virer vos costumes de civilisés pour vous enfiler ça sur le dos.

De fait, ce sont de vieilles peaux. Et les peaux de bêtes de ces horreurs-là ne semblent pas de leur première fête. Il précise :

  • Choisissez vos couleurs et vos odeurs. Ne laissez rien dessous.

Un bonnet de cul de lapin servira de couvre chef. La queue sur la nuque et les pattes sur les oreilles. Il continue d’aboyer :

  • Tout votre matériel : vêtements, provisions, papiers, resteront dans la camionnette.

Autant dire une épave ambulante bardée d’autocollants avariés de mentions « label rouge » et autre « viande certifiée » dont le tout, sans honte, s’écaille avec la peinture.

  • Maintenant que vous êtes dans la fourrure, je ne tolère désormais, aucun mot de votre vocabulaire habituel. Seuls les grognements, cris et autres bruits seront permis.

Il en fut ainsi que le chef l’a dit.

  • Rrrh ! me fait mon voisin, le regard en question.

  • Beuh ! lui réponds-je avec précision.

Mais au lieu de se taire, le chef en rajoute une dernière :

  • Vous allez vivre le mystère de la chrysalide. Cette peau est votre cocon. Et tournant son regard vers la falaise :

  • Vous entrerez là-bas en chenille pour en sortir en papillon.

Fallait le dire, on se serait auparavant bourrés d’une ventrée de choux, histoire de se faire des ailes vertes. Il doit lire dans mes pensées, à ce qu’il répond :

  • Et pas de chouchous parmi nous ! prévient-il en remettant à chacun un petit sac en panse de mouton, taille trousse de toilette pour nourrisson.

Lui-même porte sur le dos un colis de petits fagots et à la main, un bidon d’eau.

  • C’est, dit-il, pour nourrir grand-père feu et l’arroser de grand-mère eau.

Ce furent là ses dernières paroles. Bravo !

Un geste, et la bande de poilus s’ébranle lourdement vers l’enfer qui l’attend. Notre costume à poils sert de bouclier sur cet interminable traversée d’un roncier. Une compagnie de perdrix affolées s’envole en ordre dispersé, la mémoire cellulaire réveillée par ce brutal retour du néolithique. Puis une traînée à flanc de rocher monte en pente raide jusqu’à l’entrée de la grotte sacrée.

Le chef mâchouille je ne sais qu’elle chique, qu’il ne cesse de piâchë (12), se la tirant parfois de la bouche pour se la fourrer dans un trou de nez, avant de s’en refaire une bouchée. Il pénètre le premier dans la saignée. Son bâton-torche brise le noir angoissant du couloir.


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Les passages sont serrés, des galeries dans tous les sens. Le groupe peine à respirer. Un silence poignant n’est troublé que par le glissement des peaux sur les parois. Allongé dans une passe trop basse, coincé, l’homme qui me suit demande sa mère. Faute de doudou, il me titine le gros doigt de pied.

Une ambiance plombée amène le groupe dans une salle hérissée de stalagues. Du bout des crocs de sorcières affamées, suintent des gouttes d’eau qui nous dégoulinent dans le dos. Il sera impossible de dormir autrement qu’accroupis sur les talons pour éviter l’humidité d’un sol mollasson.

Sans toucher à la torche qui fatigue, le chef allume un autre feu en frottant un bout de bois sur un autre. Toute pensée de l’un est mimée d’un tas de contorsions afin d’être péniblement et vaguement compris de l’autre. Il est entendu que chacun, tour à tour, sera gardien du feu, notre garantie de survie. Le chef vient de nous montrer comment procéder.

D’abord poser le bois debout dans le brasier, grommelant d’indescriptibles cros-mots qui pourraient vouloir dire :

  • Ô Grand-père feu, ancêtre de nos aïeux, rends-nous la vision, sacré vieux bison.

Puis il arrose le grand-père avec le goupillon trempé dans le bidon.

  • Feu grand-mère eau, source féconde, vite à boire à l’outre de ta vieille peau.

De petits gestes sauvages de solidarité cherchent à se manifester. Je partage quelques coques de pistaches contre des épluchures de saucisson sec.

  • Miam ! Grrr ! menace un autre qui n’a rien à croûter.

D’urgence le chef lui colle un morceau de bois à travers les dents. Apparemment, ce coupe-faim lui fait du bien.

Seule réponse à notre soif : lécher les parois humides de notre cavité. Le léchage : cet instinct primitif, cette fonction atrophiée car négligée dès notre naissance. C’est pourquoi, un retour à toutes sortes de lècherie quotidienne serait utile et profitable. Lécher son assiette pour éviter le lave-vaisselle. Ou se lécher les pieds après marcher serait d’un grand bienfait. Ce manque, cette carence, que ne connaissent les animaux, est ce qui fait aujourd’hui le succès de la glace esquimau.

Avant l’entrée en grotte, cette sorte de couvent de gestation, le chef avait suggéré son intention :

  • Chacun devra, à la sortie, identifier l’autre du nom et de la qualité d’un animal-totem, selon ses observations.

C’est ainsi que j’hériterai dans quelques heures du mystérieux surnom de « Furet majestueux ». Curieux !

Pour le moment, suivant le guide, l’exercice rituel consiste en une danse collective où chacun tente d’imiter l’animal dont il souhaite intégrer l’énergie vitale. Sorte de retour utériné à la source initiale.

Puis la horde entre dans la transe, excitée par les mimiques du chef pressé de jouer le dompteur de cette zoopsie (13). Je danse à quatre pattes, peu habitué, un peu gêné. Je cherche ma bête, car pour le présent, je ne suis pas encore baptisé.

Devant moi, celui que j’ai déjà nommé « coucou déniché » tente de s’envoler. Il décolle, mais manque de plumes, s’aplatit sur le nez. Le dernier à s’engager fut « bœuf dégoûté ». Car ce ragoût-là ne l’a guère enchanté. Il s’est contenté de gratter du pied, l’autre sabot lourdement planté sous un excès de kilo : le seul à s’amuser de cette paganité, fut « petit chat fripon ». Il saute sur les souris, puis les posent sur son cœur, et leur fait des ron-rons jusqu’à ce qu’elles soient endormies. Alors petit chat sourit. C’est fini !

Notre retour à la torche pourrait même s’appeler un défilé de torchons. Sales et mouillés à casser tout désir à la première lessiveuse rencontrée.

La camionnette est là, en toute fidélité, se gonflant des flancs pour ses héros fatigués. Notre première tâche fut de rouler la bâche.

Et c’est décapotés que nous prenons la route des Champs Elysées. Mais avant de grimper dans le carrosse d’honneur, je m’arrête devant le marchepied. Une pensée vient de m’inviter :

  • Merci « chef » ! dis-je au guide de cette traversée.

  • Appelle-moi « frère » ! si tu veux bien.

Nos bras s’explosent les uns dans les autres.


Cheminant, chamanant.

Sans marche arrière, ni panne de vent.



Daniel TESTARD

Quily - Octobre 2012

Notes


  1. Chamanisme : d’origine sibérienne, ce terme fut entr’autres, vulgarisé, au XXe siècle, par la littérature de Carlos Castaneda à propos des sorciers « yaquis » du Mexique. Auteur de L’herbe du diable et la petite fumée.

  2. Discipline : j’ai décrit en d’autres papiers, le sens que j’attribue à ce mot, en opposition à celui de contrainte. C’est respectivement la définition de choisir ou de subir.

  3. L’envie d’agir : c’est le principe dynamique de la relation Venus - Mars en astrologie. C’est dans un conte, la princesse et le chevalier.

  4. Distinction : il est utile de différencier l’animisme, le paganisme et l’athéisme. Le premier voit un esprit en toute expression de la nature. Le second est une position exclusive de la chrétienté à l’encontre du polythéisme. Le dernier nie l’existence de toute déité.

  5. Tradition amérindienne : d’autres chamanismes, comme le druidisme celtique font état de cheminements similaires. Ainsi dans la description de la Rouelle de Taramis.

  6. Blessure originelle : dans un thème natal astrologique, il s’agit là de l’archétype relié à l’astéroïde Kiron, centaure de la mythologie grecque. En psychologie, c’est un lieu sensible de notre psyché.

  7. Chamane : s’écrit aussi Shaman. Etrange voisinage phonétique et scriptural avec le mot Samhain, fête celtique dédiée aux esprits, équivalence de la Toussaint chez les Chrétiens. Ces deux phonèmes, quasi-anagrammes, signifient l’un et l’autre cette connexion entre les mondes du visible et de l’invisible.

  8. Nagual : c’est l’esprit d’un lieu, d’un être, de toute chose. Sa polarité est le Tonal, ou la forme manifestée. Par analogie, le centre de la roue et sa périphérie.

  9. Apprenti : adepte ou élève en formation dans la discipline chamanique, engagé sur le sentier du guerrier ou la voie de la connaissance.

  10. Voir : en tant que vision au-delà des yeux du corps physique. Tout le monde peut voir disent les chamanes, à condition de faire le choix d’une discipline et de s’y tenir.

  11. Lune et Soleil : en termes de psychologie Jungienne, il s’agit de l’anima et de l’animus. Quand l’un se voit dans l’autre, ignore son être dans l’ombre, et envie, par projection, la lumière ou les qualités de son opposé.

  12. Piâchë : en patois gallo : mastiquer bruyamment.

  13. Zoopsie : vision hallucinatoire d’images d’animaux.



PS : Ce papier vous est offert par la nature. Evitez de le jeter après lecture. Faites-le circuler et vous en serez remerciés.

Prochaine publication de votre gallopain : « Astrologos Mystérium ». Rendez-vous fin 2012.

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Si vous souhaitez le publier, ce texte est disponible sur le site www.sacreschants.com.
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