Temps d’histoires sur la Terre : itinéraires chamaniques








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Mythéorologie

Temps d’histoires sur la Terre : itinéraires chamaniques

Mythéorologie : ce mot vient de naître. Il plonge ses racines dans les sources grecques de notre étymologie. Mythos (l’histoire), Oros (la montagne) et Logos (la science), le tout pouvant se traduire ainsi : l’art de gravir l’insurmontable par notre propre histoire. Cette définition focalise l’essentiel de l’enseignement chamanique (1), fréquemment nommé : le sentier du guerrier ou la voie de la connaissance. Rien de militaire dans cette appellation première signifiant la quête, une discipline (2) accessible à qui veut en prendre le chemin. Le chamane est parfois un guide, souvent un guérisseur ou un sorcier. Et toujours un élément de la nature au service du vivant dans son environnement. Mais nos sociétés rationnelles l’ont chassé, persécuté, exterminé. Il en reste cependant quelques vestiges chez l’exorciste, le panseur et certains thérapeutes de notre modernité.
Car, le chamanisme est insaisissable et, par conséquent, souvent classé parmi de vagues et inquiétants mouvements dit ésotériques. Car un véritable chamane ne dira jamais qui il est, ni vraiment où il est.
Les histoires que je conte vous offrir sont des reliques de mes aventures parfois lointaines, toujours présentes. Des souvenirs d’expériences qui, en leur temps, fouillaient quelques raisons d’être dans le sensoriel mystérieux, voire le sensationnel dangereux. Ce que vous allez lire sont des comptes-rendus de trois escapades dites chamaniques qui, parmi d’autres, m’ont tirées vers elles, sans explications rationnelles. Celles que j’ai choisies de vous décrire sont mettent en relief certains grands principes de la discipline du guerrier.
Pour le chamane, la remémoration dans nos têtes est comparable à la rumination chez les bêtes. Le souvenir est une nourriture que la mémoire garde en panse. Un stock à l’état brut qui reste à digérer, sous peine de s’enkyster en graves toxicités. Les mémoires peuvent donc nourrir constamment ces moments que l’on appelle maintenant, dont le sens ne peut se lire qu’au présent et changer à tout moment. Ainsi que dans le gland, le chêne attend son temps. Le temps, ce présent sans épaisseur, ce voile invisible qui, à l’image de la page d’un livre en son recto verso, est à la fois ce qui fût et ce qui sera.
Mais le guerrier peut aussi être une guerrière. Toutefois chacun à sa manière. Car ce qui est parfois devant n’agit souvent que par désir arrière.

Enigmatique, certes, mais cependant, c’est le sens du mouvement : j’ai envie, donc j’agis (3). C’est l’art du guerrier, avec toute la conscience des possibles et des limites requises dans l’espace de cette discipline. Mais qu’est-ce donc que cette folie contrôlée ainsi nommée ? Selon une certaine vision, elle se concentre en deux sortes de diversions que sont les suivantes :

  1. Le danger redouté sur le sentier est la normalité. « C’est ce qui est normal qui rend les gens malades » disent les chamanes. Si la réalité n’est que le tapis brosse de nos potentialités. Une pelouse rasée de sa diversité.

  2. L’arme préférée du guerrier est la dérision : rire de soi-même. Une véritable thérapie qui ne serait, envers l’autre, que détestable moquerie.

Si le néo-chamanisme d’aujourd’hui est une sorte de fourre-tout, des passeurs en tous genres, malgré, œuvrent dans le même sens : rétablir des équilibres rompus, des harmonies perdues. Et parmi d’autres connexions : toucher les dimensions blessées et sacrées de l’être incarné. Rencontrer l’enfant qui a peur, et dont le cœur d’adulte cherche à être consolé. Enfin reconnaître l’élan du désir et l’autoriser à vivre ce qu’il est.

Cependant, le chamanisme n’adore aucune divinité, mais voit l’esprit dans tout ce qui existe (4).

« Pénétrer les yeux glacés de l’inconnu, toucher du bout des ailes, l’aigle dans les nuées ».

Voici donc mes histoires de fous précédées des principes dont elles sont l’illustration.

J’invite mes lecteurs à comprendre ces récits au-delà de la simple narration. Mais de les lire aussi, et si possible, dans leurs dimensions symboliques. Autrement dit, de tirer la signification en toutes descriptions.


1
Merci de votre attention.

Le trou du renard
« Trouver sa place » Tel est le premier principe de l’héritage ancestral de la tradition amérindienne (5). Retourner au centre de soi-même. Une autre expression analogue dirait de « choisir son champ de bataille ». Autrement dit, où mettons-nous notre énergie. Ce qui exige parfois une révision totale du départ de notre vie. Si toutefois à quelques moments de notre histoire, cette place fut soit refusée, volée ou sacrifiée à notre insu. Sans que personne n’en soit forcément coupable ou volontairement responsable. Sorte de blessure originelle (6).

Etre à sa place c’est se poser sans caricature à l’endroit qui est le sien : à table, en réunion, dans sa profession ou ses relations. Vivre ses propres personnages sans le regrettable costume de la copie, du clone, du singe ou du perroquet, répétant les mêmes choses de la même manière. Il s’agit à l’inverse de remâcher toute information afin d’en tirer une véritable création né de l’alchimie de l’être unique que tu es, que je suis. Tel un ricochet à la surface de la pensée, diffusant à chacun de ses bonds, les bienfaits de ses multiples ronds.

Mais le piège, dira le chamane : « C’est que, ordinairement, les gens cherchent trop à être aimés. » C’est le terrible besoin de reconnaissance, légitime, mais fatal, s’il est en locomotive de l’existence. Sa place est dans le dernier wagon de la récompense. « Le guerrier aime le monde, c’est tout. Qui il veut et quand il veut. » Un retour sans attente suite à l’œuvre accomplie. Et voici alors la peur, premier ennemi du guerrier sur le sentier. L’antidote sera le courage de continuer vers sa destinée.

Renaître en toutes circonstances de ce que fut l’instant d’avant. Ce sera donc le thème de cette première histoire. Retour sur image :


« Suis-moi ! » me dit l’homme que l’on dit shaman (7). Mais qui insiste à s’entendre nommer Nagual (8). Il m’invite à le suivre sans autre explication. Le camp d’une dizaine d’apprentis (9) est discrètement installé dans le bois de la hêtraie d’Is-s-tille, quelque part en Auxois Bourguignon. A l’orée de la forêt, un panneau prévient le visiteur : réserve de silence. Derrière sa pipe, accroupis, le Nagual observe la tombée de la nuit. Au premier vol de chauve-souris, il se lève, et sans se retourner, fixant le sentier il me prévient :

  • Tu colles tes pas dans les miens. Ton pied exactement au même endroit que celui que j’aurais quitté.

Puis il se lance au pas de course soutenu et régulier. Je le suis au plus près, les yeux rivés sur son rythme impeccablement cadencé. Une demi-heure durant, le souffle haletant, d’interminables circonvolutions me foutent le tournis dans l’esprit, l’œil divaguant. Quand brusquement, il bloque brutalement son corps qui me surprend. Je l’embouti. Presque aplati sur la chair en sueur de ses omoplates en saillies. Je me prends les pointes en plein nichons. Abasourdi par ces foutus airbags en promotion, je lui crache en vrai bon dieu dans le col de chemise. Mais - gros cochon - qu’il me rend d’urgence en flatulences d’une politesse à peine permise. L’effet de décollement et de reculement est immédiat.

  • C’est là ! dit-il, me montrant une vague direction.

Mais cette course en colimaçon, ma myopie sans lorgnons et puis cette collision, me laisse déboussolé dans une nuit sans lunaison. Je devine cependant son intention : m’étourdir de mille façons, et ainsi, m’interdire tout retour possible à la maison, sans son autorisation. Il me pousse vers ce qui semble être un énorme trou dans la terre. Une sorte de tanière.

  • Oui ! me répond-t-il, l’air content. Une impression muette et inquiète qui me caille le sang.

Je jette un œil là-dedans : un couloir sans fin et une odeur de chien.

  • Méfie-toi ! me dit-il, il est encore habité. Mais pour le moment, ils sont en chasse.


2
J’ai compris qu’il s’agit d’une nichée de renards. Je sais ce qu’il m’attend. J’en suis pétrifié. La nuit s’est écroulée sur la forêt qui murmure déjà l’inquiétant langage de l’obscurité. Evaporé dans mes pensées, j’entends le Nagual prêcher.

  • Tu vas pénétrer dans le ventre de la Terre-mère. Mais par respect pour elle, tu dois te déshabiller. Allez !

Je suis horrifié et déjà torse nu, mais il continue, me voyant tétanisé :

  • Je t’ai déjà dit et appris que toute véritable détente n’est possible qu’après une extrême tension. Et c’est par cette charnière, dans la fissure que pénètrent les meilleurs états de conscience.

Je reprends mes esprits en posant une bête question, hésitant à retirer le reste de ma vestiture :

  • Et cette conscience, pourrait-elle rentrée par la fissure du pantalon !

Ma réflexion semble énerver le patron qui me répond :

  • Et ta charnière, lâche t’elle ses bonbons, des fois !

Sans rire et fier de son génie, un calme serein revient vers lui. J’obéis ! Je retire pudiquement mon pantalon mais je garde le reste. A plat ventre, en marche arrière, je me glisse dans le trou de la fourrière. D’abord les pieds. Je relève la tête. Le Nagual n’est déjà plus là. Je crie tout bas :

  • Andouille !

S’est-il caché, ou est-il allé se coucher. Ou bien en train de m’observer ? Il m’abandonne au pire moment, seul et ridicule, l’air d’un ragondin en train de boucher ce trou de chien. Une bête croyance me fait dire que c’est sûrement un excellent traitement pour la santé de mon corps et le salut de mon âme. Puisque le destin me donne l’occasion de pénétrer mon être profond.

  • C’est réellement profond, me dis-je. Tâtant du bout des pieds l’espérance d’une extrémité dans la cavité. Et quand la nichée de renardeaux va se réveiller de son sommeil, je devrais sentir les boules de poils me lécher les orteils. Ou alors, à l’heure de la tétée, c’est la mère qui viendra me tirer les oreilles.

  • Serais-je la victime soumise à la volonté d’un fou ?

Pourtant, me prendre pour un naïf, j’en serais le premier étonné. D’habitude, j’ai de la volonté, mais là, de me voir dans ce trou, c’est mou de chez mou.

  • Fripouille !

Ma colère est à son comble alors que mon corps descend encore dans la catacombe.

Le Nagual, ce poltron ! Sauf pour poser comme un héron, une patte dans l’eau et l’autre à faire le beau. Je pousse des poignets et les fesses rentrent d’un coup. Ca gratte un peu le bijou. Je sens des trucs qui grouillent sur ma peau, comme des vers de terre ou des asticots. Je gueule plein pot :

  • Gargouille ! Crapouille ! Basse couille ! Oui, c’est de la haine et là c’est du costaud.

Tous ces géniteurs, ces dictateurs, dieu le père compris, la mère aussi, qui sèment la vie et la laisse à la dérive.

Ce Nagual d’horreur, oui je l’haine, et si tant, que maintenant je pleure sur mon malheur.

Alerte ! Je me sens observé. Peut-être par ce foutu faux-cul, mais sans doute par pire que lui. Des gémissements, des glapissements, de brusques sauts par petits bonds dans la fougère, me glace les artères.

Pauvre bête ! Déterrée par un déjanté de cette belle humanité. Pressée d’aller se coucher je l’imagine dans son fourré, le regard désespéré, observant sans rire, cette pitrerie de cinglés.

D’ailleurs personne ne rigole à l’heure qu’il est. Coincé dans ce caniveau, je me dis, qu’avec un certificat de boulanger, me mettre dans un pétrin pareil est une véritable empâtée. Et que de surcroit, titulaire d’un diplôme d’état d’assistant social, quelle démonstration pour un échantillon de cette société si bien habillée. Je pense affectueusement à ma vieille assistante chef, une femme charmante et dévouée qui m’estimait comme un garçon sensé et toujours centré. Me voir dans cette situation pourrait la chiffonner. Mais en l’état, la tête au dehors, je pourrais encore la saluer. Puisque tout le reste est maintenant neutralisé. Caché à la socialité.

Confidentiel ! Voilà. C’était son mot préféré.

  • Aïe ! D’un coup, la fraîcheur de la terre me quitte.

Un feu piquant me brûle toute la périphérie de l’esprit. Autrement dit : la peau, tout simplement. Un insupportable brasier me gratte la couenne tout comme si, tiens ! le derrière sur la chaudière.

Je sens que ma conscience va m’abandonner : m’évanouir ou m’endormir. Ma volonté est partagée entre tous les dangers : rester là ou sortir. Des odeurs de fauves embrassent les senteurs d’herbes frisées qui bordent l’entrée du terrier. Il me reste que le nez dehors pour respirer.

  • Oui ! Voilà, j’y suis. Me dis-je. Oui ! Là sont les premiers instants de ma vie.

Des vagues de brumes colorées viennent caresser les mèches de mes pensées ébréchées. Un rêve m’emporte dans un vieux tronc d’arbre pourri. Je suis un ver. Une vrillette probablement. Puis de ce ver sans aile sort un papillon qui vole en l’air. Une vielle mémoire d’épuisette me chatouille encore les antennes. Je les rentre. Magnifique ! C’est qu’à la veille de l’ère du Verseau, elles sont maintenant télescopiques.

C’est à ce moment là que je me réveille. Deux mains puissantes me tirent par les épaules. Je me laisse glisser dans le rouge de la terre et le souffle de la poussière. Une force sans violence me dépose délicatement sur l’herbe mouillée par la rosée du matin. La bouteille d’eau à la main, une présence encore inconnue m’arrose tout du long, récitant une espèce de formule :

« Au nom de la terre d’où tu viens, de son fils que tu es… »

L’incantation continue. Je suis nu comme l’enfant Jésus. Car le reste qui m’habillait est resté coincé dans le fond du trou.

  • Tout neuf ! Me chuchote une voix qui m’est familière. Il est 6h00 du matin, la pleine lune se couche à l’horizon ouest. Exactement tel que fût le jour où je suis né, brutalement dans les fers. Pourtant, cet homme n’en sait rien, mais il l’a vu (10) semble t-il.

  • Alors ? Me demande fièrement le Nagual.

  • Plein de puces, des boutons partout, fis-je en me brossant les flancs.

Le drame hélas ! - Un coup du renard sans doute énervé - mon pantalon reste désespérément introuvable.

Une jupe de fougères et l’affaire est dans le sac. Voilà !

Retour au campement dans un silence étonnant.


3

Les garrigues occitanes
« Occuper son temps à n’importe quoi » C’est le surprenant et très énigmatique second principe de ce mystérieux cheminement. Ce qui ne veut pas dire « tuer le temps » en d’inutiles et futiles occupations. La sagesse signifiée dans cette expression est que le quoi (la forme) est sans réelle importance en l’absence du comment qui l’anime. Un invisible qui féconde toute activité de son pouvoir de création, de stimulation et d’imagination. C’est pourquoi une relation, une profession, une chanson portera l’ombre ou la lumière de l’intention qui la traverse. Car l’esprit chamanique focalise son attention sur cette force inépuisable et monumentale qu’est l’intention. Aussi claire et précise que soit l’intensité du désir, d’autant sa manifestation sera possible, son auteur totalement investi par la direction qu’il aura choisi. Or, la grandeur d’une mission est un gâchis en l’absence de sens et de signification. Mais l’acte aussi simple et anodin soit-il est une bénédiction pour l’âme inondée d’émotions. C’est pourquoi, aussi respectable qu’honorable, toute initiative engagée doit être terminée. Car toute chose inachevée est un poison stocké, enkysté dans la psyché, et que le corps va rejeter en somatismes inexpliqués.

Cependant, un piège guette toute entité qui s’accorderait la certitude d’être arrivée à l’altitude de ses capacités. Cet orgueil débordant peut être identifié sous le terme de suffisance. A quoi répond sa polarité bienfaisante qu’est l’humilité. Mais bien considérer que ce comportement là n’est en rien comparable avec l’apitoiement sur soi, l’autre ennemi (avec le besoin de reconnaissance) de tout guerrier sur son sentier. C’est alors la victime subissante, impuissante qui ne quête que pitié, ne guette que piété, attitudes épuisantes. Celles de la lune jalouse du soleil, ou de tout luminaire éclipsant l’autre (11).

L’histoire qui va maintenant se dérouler est une occasion d’y méditer.

Ambiance !


Les consignes étant formelles et sans appel, c’est en défilé que nous irons vers la clairière sacrée. Sur le sentier boisé, et pendant toute la durée du parcours, le groupe, une douzaine d’apprentis, devra chanter. L’air sera improvisé, chacun le sien, selon ce qui vient. Mais impérativement, insiste le sorcier :

  • Vous devez tenir le chant sans lâcher la voix, pour quelques raisons que ce soit. Mon tambour viendra rythmer le pas de la marche cadencée.

C’est l’automne et les garrigues ont la mine desséchée par la chaleur de l’été passé. Le départ est sonné depuis l’ancien potager du Prieuré de Marcevol, sur le plateau d’Arboussol, situés sur les hauteurs des Pyrénées Orientales, en plein pays Cathare. Nous pénètrerons également sur le territoire voisin de Terrerach, où nos alliées les mégalithes, accueilleront nos ritualités.

La marche est à peine engagée que ma voisine, juste devant est déjà dans une transe avancée. Elle vient de se retourner, arc-boutée devant mon nez, le corps haute pression prêt à cracher :

  • Arrête ton chant de dominicain !


4
Sa colère me reproche de chanter un air trop doux. Elle piétine nerveusement des deux pieds, écrasant d’énervement ma tendre et agaçante mélodie. Le sorcier qui conduit la procession lui tapote le front de son manchon à tambourin, récitant des incantations dans un charabia qui de suite déclenchent un gros chagrin. D’un coup de menton, il me fait signe de reprendre ma chanson. Je sors alors des sons de cochons dans la crainte qu’elle reprenne ses hallucinations d’effarouchée. Mes groïnements aimantent deux sangliers qui traversent en accéléré l’écart qui me sépare de ma survoltée. Les deux boules grises à peine passées, voilà qu’elle se roule en une hérissée qui déboule dans les pattes du sorcier. Bousculé par cette espèce de fêlée, il poursuit malgré, sa marche à pied, mais à quatre pattes en petits sauts répétés. La fille le suit, tentant de l’imiter et le tout disparait dans l’obscurité des fourrés.

Couverte par les chants et positionnée à l’arrière de la méharée, la scène s’est déroulée sans gêner les innocents qui, docilement, marchent devant.

En plein milieu d’un bois de chênes verts, le sentier s’ouvre sur une petite clairière. Un ordre du patron, et le groupe fait le rond pour les instructions. Au milieu du cercle, le sorcier fixe chacun et chacune d’un regard pointu avec la même intensité soutenue.

  • Je vous préviens ! dit-il, personne ne gagnera rien à faire le malin.

  • A qui pense-t-il ? me dis-je, sans oser répondre à ma propre question. Mais je reste sur une intuition.

Car il me semble à présent comprendre le sens de la sortie. Il sera probablement question de limites et d’interdits. La loi semble au programme de cette soirée-là. Le sorcier continue sa prédication :

  • Voilà ce que vous allez faire. Vous venez de parcourir un territoire dont ce sentier marque la clôture. Ce qui est sur votre gauche est à l’intérieur de cette zone délimitée. Tout ce qui se trouve à droite de cet espace est dangereux et là je ne peux garantir votre sécurité.

Il fait semblant d’attendre d’éventuelles remarques. Bien conscient de l’inquiétude qui saisit le groupe, il goûte le temps de cette satisfaction. Dans une posture calculée et relâchée, il poursuit ses effets :

  • Dans ce périmètre, vous allez construire votre univers unique et personnel. Votre description du monde. Il sera fait d’un centre et d’une périphérie. Isolez-vous et servez-vous des matériaux qui vous entourent.

La nuit est maintenant franchement noire et la zone terriblement escarpée. Il fait des pauses, récitant entre temps une sorte de litanie sourde et monotone. Puis il poursuit :

  • Soyez prudents ! J’irai visiter l’un après l’autre pour le récupérer après son exploit. Et je précise : ceci n’est pas un exercice. Maintenant éparpillez-vous !

La nuit est profonde, l’air est doux, sans vent, sans autre mouvement que le silencieux déplacement des apprentis tâtonnants, en quête de leur propre lieu.

C’est alors que soudain, et aussi brutalement que soudain, un fracassant craquement de bois sec déchire l’épais silence d’une odeur de catacombes. Une abominable terreur s’écrase pesamment sur une peur déjà bien grasse. Puissamment, la panique s’empare de la clique, prise d’une liquéfiante courante endémique.

Le sorcier ne semble guère s’inquiéter de ce pétrifiable incident, comme s’il l’avait lui-même préparé, anticipé. La bande est totalement dispersée. Deux hommes se tiennent par la main. Une femme rampe à travers les genévriers - et pourquoi - des lunettes de soleil sur le nez. Un autre, raide comme un piquet, allonge à grands gestes des signes de croix depuis la tête jusqu’au pubis. Un copain se glisse sous la célébration, se couchant en position, la bouche ouverte sous le robinet de la bénédiction.

  • Vite le cercle, la marche et la voix ! crie le sorcier qui reprend son tambour.

Car en effet, et soi-disant, le rythme d’une marche cadencée et chantée aurait, parait-il, le pouvoir d’éloigner les agents nocturnes de la malédiction.

Pour le moment c’est le chaos. Le sorcier, grimpé sur une vieille souche, se met à brailler d’une voix perchée :

  • Vous êtes des poules mouillées ! Votre gardienne, c’est la nuit. Et vous la déchirez !

  • Cocorico ! ose dangereusement l’un des apprentis dont je vous laisse deviner l’identité.

C’est l’affront ! Et qui, je le sais, risque la sanction. Attention. Le coq descend de son perchoir. Mais rien ne dit qu’il va becquer le poulailler. Une lourde chape de silence laisse le temps au groupe de se remettre en ordre. Il me vient une sorte de prière :

  • « O père de toute puissance, laisse ton fils oser la désobéissance. O père de toute clémence, aussi bien tracé que soit ton chemin, laisse-le défricher le sien. » Et Amen, si tu veux bien. Si ça va de le dire comme ça.

D’une première ébauche, mon univers fut d’abord piétiné, saccagé sous les coups de bottes furieux du sorcier. Sans raison. Sa casquette, la visière en arrière, m’énerve. Je marmonne :

  • Sans les plumes de la queue, la crête ne fait pas le coq ! Et vlan !

Je prie, je crie :

  • Seigneur que ma volonté soit faite !

Mais le sorcier s’est déjà noyé dans la nuit. Pour répondre à cet acte de vandalisme, j’imite sa démarche de crapaud, la tête penchée sur le côté comme un poulet qui cherche à te fixer. J’avance en tortillon parmi les ombres. Et là je me prends en pleine poire un tronc de sapin. Aïe ! où derrière s’est caché le sorcier lui-même. Il est collé au tronc, la tête en bas et les pattes en l’air. J’ignore sa présence et son manège, et je fais trois fois le tour du sapin en sauts de kangourou, avec les cris de singe qui vont avec. L’arbre répond en horribles grincements :


  • 5
    Frit ! frit ! frit ! friiiiiiit ! (es).

C’est une thérapie, j’en conviens, et j’en sens déjà un grand bien. Car j’ai une vieille angoisse. Celle de revenir un jour sur Terre en forme de patate fermière, avec la crainte d’être rongé par un mulot.

Oui ! déjà ça va mieux. Car désormais, je donne un sens à cette éventuelle réincarnation : une frite. Et la friture ne me fait pas peur si toutefois et surtout ces frites-là pouvaient cuire dans la graisse de sorcier. Je le dis tout haut : bien fait ! Parce que c’est vrai.

Puis tranquille je me dirige au hasard, sans trop savoir, ailleurs que dans ce coin-là, choisir l’empire qui sera le mien, bâtir l’image de mon bonheur, un lieu en mon honneur, merci seigneur de mon cœur. Et ho ! Malheur ! Voilà mon pied glissant, puis tout mon corps dévalant, mes mains se crispant au tout venant, dévissant verticalement vers le gouffre qui m’attend.

Je m’arrête là, pantelant. Le souffle coupé, le visage griffé, un rêve broyé, une carrière brisée, une vie gâchée, la fin d’une odyssée. Les cigales ont brusquement cessé de se gratter les pattes. J’entends, serré dans la tristesse d’un gamin, le chant du groupe s’évaporer dans le lointain.

Je suis perdu, pendu. Orphelin, abandonné des miens. L’éternité se glisse dans mon corps pétrifié. Je suis verglacé. Des douleurs insurmontables me suggèrent de me laisser tomber dans le vide abyssal. Fatal. Interminablement, ainsi des heures durant. Crucifié. Puis le jour revient et l’aube manifeste enfin ses premiers besoins. De très loin le chant du coq, des pleurs de chiens. Et confusément, dans mon délire, des appels : « Daaa-nieeel », directement venant du ciel. Très certainement.

Et puis pourquoi, une dernière fois, le son de mon prénom se pose à mes côtés. Le sorcier est là derrière, debout sur le sentier, à deux ou trois mètres sous mes pieds. Sans ravin, ni rien.

Mais côté droit du périmètre autorisé.

Immanquable remarque qui fut la seule qu’il me fasse observer.

Assis l’un et l’autre sur nos autorités, tendrement, nos regards viennent se croiser.

Sans pitié.

D’amitié.

Les grottes de Cro-Magnon
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