Littérature québécoise








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Pierre Saurel

Le cadavre regardait la télé




BeQ

Pierre Saurel

Le Manchot # 5

Le cadavre regardait la télé

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 400 : version 1.0

Le cadavre regardait la télé
Édition de référence :

Éditions Québec-Amérique, 1980.

Collection Le Manchot

gracieuseté de Jean Layette

Éditions Police Journal

I



Coup de pouce


Marianne Tanguay releva la tête. Ses beaux cheveux blond cendré étaient défaits et ses paupières étaient rouges. Elle avait pleuré, mais ses yeux brillaient d’une lueur étrange ; une sorte de feu furieux les animait.

Elle joignit les deux mains, cherchant à calmer ce tremblement continu. Puis, ses lèvres frémirent : on aurait dit qu’elle voulait parler mais que sa bouche était incapable de prononcer les mots qui voulaient sortir d’elle.

Le vieil Euclide Raymond la prit dans ses bras, la serra contre lui et Marianne laissa glisser sa tête sur l’épaule du brave homme.

– Pleure, pleure, ma petite. Ça va te faire du bien, ça va te vider.

Mais les sanglots semblaient s’étrangler dans la gorge de Marianne et Euclide eut soudain peur qu’elle ne s’étouffe. Il la repoussa d’un geste brusque.

– Bon, c’est assez, Marianne !

Mais elle paraissait incapable de l’écouter. Elle était perdue au fond d’elle-même.

Euclide hésita. Lui, un homme doux, incapable de faire du mal à une mouche, il lui fallait faire quelque chose dont la seule idée le révoltait.

– Il le faut, murmura-t-il.

Et il gifla Marianne. Mais la gifle n’avait aucune force. C’était presque une caresse.

Retenant son souffle, il la gifla encore, à la volée. Cette fois, Marianne poussa un petit cri. Euclide comprit que c’était bien là le seul et unique moyen, et une troisième gifle fit tomber la jeune femme sur le fauteuil.

– Excuse-moi, ma petite, excuse-moi. Je ne veux pas te faire de mal.

Marianne avait subitement cessé de pleurer. Elle regardait maintenant Euclide avec des yeux fixes et dénués d’expression. Son visage s’était détendu, perdant son expression de furie exaspérée.

– Il faut que tu te calmes, tu m’entends ? Ne m’oblige pas à téléphoner à Bernard.

Elle poussa un cri et se leva du fauteuil comme mue par un ressort.

– Oh non !

Elle prit le bonhomme aux poignets :

– Non, non, Euclide, ne faites pas ça. Je suis prête à tout... mais pas ça, vous ne devez pas dire la vérité à Bernard. Jamais !

– Pourtant, des fois, je me demande si ce ne serait pas la solution.

– Non, non ! Oh ! tenez, je regrette de vous avoir appelé, de vous avoir mis au courant.

Mais Euclide était content de lui, il avait obtenu le résultat désiré. Maintenant, Marianne pouvait parler – et, surtout, elle pouvait écouter. Il la prit par la main et la fit asseoir sur le sofa.

– Assieds-toi près de moi, dit-il. Depuis que j’ai reçu ton appel, j’ai eu le temps de réfléchir. Ça m’arrive encore d’être capable, malgré mon âge !

– Euclide, demanda brusquement Marianne, qu’est-ce que je vais faire ? Ma vie est ruinée.

– Allons, allons, rien n’est jamais fini. Faut pas voir tout en noir. Moi, j’ai peut-être aperçu une lueur au bout de ce sombre corridor qui te semble sans issue.

Il fit une pause. Pendant un long moment, on n’entendait plus que la respiration oppressée de la jeune femme. Puis il dit lentement, en appuyant sur chaque syllabe :

– Robert Dumont.

Marianne le regarda. Elle cherchait à comprendre où cet homme, qu’elle aimait comme un véritable père, voulait en venir.

– Robert Dumont ? Je ne comprends pas.

– Ne me dis pas que tu as oublié ce policier manchot qui...

– Oh ! C’est de lui que vous parlez ?

– Je sais que tu ne veux pas mêler la police à cette histoire. Mais c’est justement pour ça que j’ai pensé à monsieur Dumont. Il n’est plus de la police officielle. Il a ouvert sa propre agence. Il est devenu enquêteur privé.

– Je sais tout ça, fit Marianne. Je crois même en connaître plus que vous, Euclide. Vous n’avez pas lu les dernières nouvelles concernant cet homme ?

– Je viens de te le dire. Je sais qu’il a quitté la police et...

– Le Manchot songeait à se marier. Mais la femme qu’il aimait a été assassinée. J’ai lu un article sur lui, pas plus tard qu’il y a deux jours. Un journaliste a cherché à obtenir une entrevue. Ç’a été impossible. Le Manchot est devenu un type hargneux, il en veut à tout le monde. On dit même qu’il est impossible avec ses clients. En un mot, il a perdu goût à la vie. Si on suit les conseils du journaliste, si on veut obtenir des résultats, on va avoir avantage à s’adresser ailleurs.

Euclide était désarçonné. Il était clair qu’il n’était pas au courant des dernières nouvelles.

– Je vais quand même aller le trouver. Je me souviens comme il avait été compréhensif, comme il t’avait aidée. Un homme ne peut pas changer aussi brusquement. Il reste sûrement du bon au fond de lui.

Le brave homme se mit à rire.

– J’ai le tour, tu sais. Quand je suis arrivé ici. tantôt, tu parlais de suicide, tu parlais de meurtre...

Marianne avait serré les poings. Elle murmura entre ses dents :

– Je suis encore d’avis que ça serait la meilleure solution. Il accepterait de me recevoir. Oh ! que c’est avec plaisir que je lui tirerais une balle entre les deux yeux.

Euclide faillit se fâcher.

– Et tu crois que ça arrangerait les choses ? Tu serais accusée de meurtre, on brasserait toute cette boue... Non seulement tu ne sauverais rien, mais tu rendrais les autres malheureux et toi, tu finirais tes jours derrière les barreaux.

Il se leva.

– Je veux que tu me fasses une promesse, ma petite fille.

– Laquelle ?

– Tu ne bougeras pas, tu ne feras absolument rien avant que je te donne de mes nouvelles. Pas un mot à ton mari, pas un mot à ta sœur... et surtout, ne lui parle pas, à lui.

– Faites vite, Euclide, faites vite, dit-elle d’une voix étranglée, je ne réponds plus de moi. Je sens que je vais commettre une bêtise.

Quelques instants plus tard, Euclide Raymond sortait de la riche demeure des Tanguay.

« Je n’étais pas au courant au sujet du Manchot, songeait-il. Va falloir que je le remonte, celui-là aussi, que je lui donne ce petit coup de pouce nécessaire pour qu’il reprenne goût à la vie. »

Quelques instants plus tard, il était en communication avec l’agence de détectives privés « Le Manchot ».

– Je voudrais parler à monsieur Robert Dumont, mademoiselle.

– Je regrette, monsieur Dumont est occupé. Puis-je vous être utile, monsieur ?

– Il faudrait que je le voie. J’ai besoin de ses services.

– Si vous voulez passer au bureau, demain matin, monsieur Beaulac vous recevra.

Euclide s’impatienta :

– Vous n’avez rien compris, c’est Robert Dumont lui-même que je veux voir. Il me connaît.

– S’il vous connaît, c’est différent. Laissez-moi votre nom et votre numéro de téléphone ; monsieur Dumont vous rappellera... Du moins, je l’espère, soupira la secrétaire.

– Je m’appelle Euclide Raymond. Monsieur Dumont a déjà fait une enquête pour ma patronne, Marianne Tanguay.

– Votre numéro de téléphone, monsieur Raymond ?

Euclide le donna.

– Et surtout, dites-lui que c’est très urgent. Il me faut un rendez-vous. S’il tarde trop à me téléphoner... il pourrait se commettre un meurtre.

Mais, deux jours plus tard, le Manchot n’avait pas rappelé Euclide Raymond.

*

Lorsqu’il faisait partie de la police officielle, on avait surnommé Robert Dumont « le bon diable ». C’est que Dumont était bâti comme un colosse, il avait un visage de dur, mais jamais il ne rouspétait. Toujours prêt à rendre service, il n’hésitait jamais à prêter main-forte à ses collègues. Puis, quand était arrivé l’accident qui lui avait coûté une partie du bras gauche, Dumont avait repris son service, mais avait dû s’astreindre à un ennuyeux travail de bureau. Pourtant, il supportait cela sans dire un mot.

– Il faut lui faire attention, disait-on parfois. C’est le genre d’homme qui endure... Mais quand il en a assez... tenez vos tuques !

Et un jour, Dumont en avait eu assez des remarques désobligeantes de son supérieur, l’inspecteur Bernier. Il avait failli l’étrangler, puis avait décidé de prendre sa retraite et d’ouvrir cette agence de détectives privés.

Il était redevenu le même homme, toujours gentil, toujours prêt à rendre service, capable d’aider des clients moins fortunés qui parfois réclamaient son aide.

L’agence du Manchot était vite devenue populaire. Mais voilà que le drame s’était produit brusquement. Nicole Poulin, cette jeune fille qui rêvait de devenir vedette de cinéma et qui avait accepté de travailler comme secrétaire au bureau du Manchot, avait été assassinée1.

Or, Dumont venait, après bien des hésitations, d’avouer à la jeune fille qu’il l’aimait et tous les deux avaient décidé de s’épouser. Nicole n’hésitait pas à sacrifier sa carrière de future vedette, pour devenir l’épouse de Dumont.

Mais depuis le jour où Dumont avait trouvé le cadavre de Nicole, tout avait changé. Il était devenu taciturne et renfermé. Il était dur, âpre, violent. Il ne supportait pas la moindre contrariété. Le Manchot en voulait à la vie, le Manchot s’en voulait. Il se sentait responsable de la mort de Nicole. C’est lui qui avait forcé la jeune fille à partir pour Miami, où elle avait trouvé la mort.

Le jeune Michel Beaulac, ex-policier lui aussi, continuait à travailler pour Dumont. Il se disait qu’un jour ou l’autre son patron reprendrait goût à la vie.

– Je m’étais juré de ne jamais me marier. J’aurais dû tenir ma promesse, avait dit le Manchot.

Et depuis ce temps, il semblait détester toutes les femmes. Les secrétaires ne restaient que deux ou trois jours à l’emploi de l’agence. Quand il arrivait au bureau, le matin, le grand Michel était presque assuré d’y trouver une nouvelle figure.

Ce jour-là, Robert Dumont avait confié du travail à son adjoint. Quant à lui, il préférait ne pas sortir, ne pas se mêler à la foule, ne pas quitter le bureau.

« Michel a peut-être raison, se surprit-il à se dire, après le départ du jeune homme. Je suis exténué. D’un autre côté, ce n’est pas en me reposant que je retrouverai le goût de vivre. Il faut que je continue à travailler... plus que jamais et... »

Il sursauta, car la porte de son bureau venait de s’ouvrir. Il bondit aussitôt de son fauteuil en criant :

– Mademoiselle, je vous ai dit de ne jamais entrer dans mon bureau sans frapper et...

– Oh ! Oh ! Prenez pas l’épouvante, Manchot. Moi, j’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton-là.

Dumont regarda la femme qui venait d’entrer. Elle était très jolie, très frappante, blonde, bien maquillée, mais un peu grande et un peu forte, presque un colosse.

– Qu’est-ce que vous voulez ? Qui vous a permis d’entrer ici ?

– Personne, je suis assez grande pour décider toute seule.

La fille, sans attendre qu’on l’y invitât, s’assit dans un des deux fauteuils qui faisaient face au bureau du Manchot. Sa robe remonta passablement au-dessus du genou, laissant voir des cuisses grasses, mais très appétissantes et, surtout, fort bien formées.

– Mademoiselle...

– Vous m’avez jamais appelée mademoiselle jusqu’ici... Dites-moi pas, Robert, que vous vous souvenez pas de moi ? J’ai peut-être vieilli un peu, mais pas à ce point-là. Je suis aussi grande qu’autrefois et un peu moins grosse... Disons aujourd’hui, je suis grasse. Mais 161 livres pour une fille de cinq pieds onze, c’est pas si pire.

Malgré lui, Dumont, intrigué, avait perdu son air de chien enragé.

– Moi, je vous connais...

– Je comprends qu’il vous est arrivé un grand malheur. J’ai lu ça dans les journaux. Mais c’est pas une raison pour perdre la mémoire. C’est vrai que ça fait déjà plus de cinq ans. Une femme qui veut devenir police ! Ça se faisait pas, fallait pas y penser. Aujourd’hui, pourtant...

– Candy ! s’écria Dumont.

Elle se leva tout aussi rapidement qu’elle s’était assise. Elle était d’une légèreté et d’une souplesse surprenantes.

– Mais oui, c’est ça... c’est vous qui m’aviez baptisée Candy.

Et, saisissant la tête de Dumont entre ses deux mains, elle l’embrassa sur les deux joues.

Lentement, le Manchot fit le tour de son bureau, alla prendre place dans sa chaise pivotante et fit signe à la fille de se réinstaller dans son fauteuil.

– Candy ! Je me souviens parfaitement. J’avais changé ton nom... attends, j’essaie de me rappeler...

– Vous trouverez pas, c’est Candine, Candine Varin.

– C’est vrai... Candine, je n’avais jamais entendu ce prénom-là.

– Pourtant, c’était celui de ma grand-mère. Je l’ai toujours plainte, la pauvre.

Et les souvenirs refaisaient surface dans la mémoire de Robert Dumont. Il se rappelait le jour où cette femme colossale avait demandé à entrer dans la police. On l’avait engagée, oui, mais comme simple employée de bureau, en lui laissant cependant un petit espoir.

– Peut-être qu’un jour on décidera d’augmenter notre effectif, d’engager des femmes constables.

Dumont s’était tout de suite plu en compagnie de cette grosse fille qui avait son franc parler, qui aimait la vie, qui savait rire, tout en étant parfois très sérieuse.

C’est surtout le côté athlétique de Candine qui avait intéressé Dumont. Candy, comme il l’avait baptisée, s’adonnait à presque tous les sports. Si elle n’avait pas été si grande et si grosse, elle aurait pu devenir une reine de beauté. Elle avait un corps splendide, même si on y trouvait un peu trop de bourrelets.

Elle n’était pas demeurée longtemps au sein de la police. Le travail de bureau ne lui plaisait pas. Et un jour, après à peine trois mois de service, elle avait donné sa démission.

– Qu’est-ce que tu as fait, depuis ce temps ?

Dumont l’avait toujours tutoyée. Il avait même plaidé sa cause auprès de ses supérieurs.

– Je me suis mise à la diète !

Et la fille éclata de rire.

Pour la première fois depuis quelques semaines, Dumont se surprit à esquisser un sourire.

– Je suis sérieuse. J’ai suivi une diète excessivement sévère. Je jeûnais presque. Je me suis rendue malade et j’ai maigri. Je suis descendue jusqu’à 140. Vous auriez dû me voir : une morte ambulante. J’ai toujours été forte du buste. Eh bien, ça pendait, monsieur... sans soutien-gorge, je risquais presque de les écraser en marchant.

Cette fois, le Manchot éclata franchement de rire.

– C’est ça, moquez-vous de moi.

– Mais non, Candy...

– Alors, j’ai fait de la culture physique. Je me suis remise au sport. J’ai fait du judo, du karaté, j’ai rebâti mes muscles. Il m’a fallu passer sous le bistouri pour me replacer les seins... Là, au moins, ça se tient. J’ai repris du poids, mais ce n’est pas de la graisse, c’est du muscle. Ça me gêne pas du tout de me montrer en bikini. Autrefois, on me regardait pour se moquer ; aujourd’hui, les hommes sifflent quand ils me voient passer. Voilà mon histoire. J’ai travaillé dans des restaurants comme serveuse, mais, depuis une couple d’années, je suis monitrice. J’enseigne le sport et la culture physique. Croyez-le ou non, monsieur « chose », mais j’ai même appris le ballet. Au début, c’était pas bien beau. Aujourd’hui, je danse pas la mort du cygne, mais je peux faire la mort du singe.

Et elle se remit à rire. Dans le bureau voisin, la nouvelle secrétaire ne comprenait plus rien à la situation. Comment cette femme sans gêne, qui avait traversé son bureau comme une tempête, avait-elle pu, en quelques minutes, changer son patron à ce point ?

II



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