Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne








télécharger 2.58 Mb.
titreThèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne
page1/56
date de publication06.07.2017
taille2.58 Mb.
typeThèse
l.21-bal.com > histoire > Thèse
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   56
UNIVERSITE PARIS I – PANTHEON-SORBONNE
UFR de Science Politique


Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Discipline : Science politique
Les Français d’Algérie : socio-histoire d’une identité
Tome 1


Présentée par Marie MUYL
Dirigée par Monsieur le Professeur Pierre BIRNBAUM

Soutenue le 12 décembre 2007


Jury :
Monsieur Pierre BIRNBAUM, Professeur émérite des Universités en Science Politique, Université Paris I Panthéon-Sorbonne (Directeur)
Monsieur Xavier CRETTIEZ, Professeur des Universités en Science Politique, Université Versaille-Saint-Quentin (Rapporteur)
Monsieur Yves DELOYE, Professeur des Universités en Science Politique, Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Madame Nonna MAYER, Directrice de recherche, C.N.R.S.
Monsieur Benjamin STORA, Professeur des Universités en Histoire du Maghreb, I.N.A.L.C.O. (Rapporteur)
Sylvie STRUDEL, Professeur des Universités en Science Politique, Université de Tours-François Rabelais

«  L’Université n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans ce document. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur. »
Remerciements


L’occasion m’est donnée ici d’adresser à Monsieur le Professeur Pierre Birnbaum mes plus sincères remerciements, pour avoir accepté, il y a maintenant près de sept ans, de diriger mon travail. Ses conseils avisés et ses encouragements m’auront été indispensables pour mener à bien mon aventure doctorale.


Je profite également de cette page presque blanche pour dire à mes parents combien leurs épaules m’auront été précieuses, et combien, sans eux, sans leur soutien, sans leur aide, sans leur contribution, je n’y serais parvenue.


Un mot aussi, pour Benjamin, Céline et leurs deux soleils : Camille et Baptiste.
Une pensée pour Yvonne et Louis. Ils devraient être à mes côtés.


Enfin, un immense merci, à toutes les personnes qui, depuis l’an 2000, m’ont accueillie, chahutée, bouleversée, celles qui ont sorti pour moi leurs livres, leurs photos, celles qui ont ouvert pour moi leurs cartons, leurs armoires, leurs mémoires.

Tome 1 - Introduction p. 1
1ère partie : La naissance des Français d’Algérie p. 15
I - Un laborieux cheminement vers la colonie de peuplement p.17

A - La douloureuse période de la conquête de l’Algérie p.19

1 - Quelle population ? Quelle émigration ? p.21

2 - Une politique migratoire ? p.30

3 - Pourquoi l’Algérie ? p.36
B - Le gonflement de la population par l’arrivée des Européens p.38

1 - Lutter contre le péril étranger p.39

2 - Une loi de naturalisation : vers une homogénéisation ? p.41

3 - La construction d’un discours de filiation à la France p.47

4 - Premiers éléments de communauté p.51
C - La population juive : oscillations entre l’indigénat et la citoyenneté française p.57

1 - Vers une naturalisation massive p.61

2 - Un antisémitisme latent p.65
II - Une identité collective en marche p.70

A - Au cœur des Français d’Algérie p.72

1 - Une hiérarchie interne p.72

2 - Une initiation au régionalisme p. 80
B - Face à l’Autre p.85

1 - Les relations avec la population musulmane p.86

2 - Le rapport aux Français de métropole p.100

3 - Comment se nommer ? p.109
III - Le modèle républicain à l’œuvre. p.120

A - Une acculturation au modèle républicain. La citoyenneté française, ses effets, ses aléas p.122

1 - L’école p.125

2 - L’armée p.131

3 - Un patriotisme exacerbé p.136
B - Le rapport à la métropole : admiration et rébellion p.141

1 - Les troubles antisémites : la reproduction d’une exclusion p.142

2 - Une colonie « rebelle » p.151

3 - La seconde guerre mondiale : la rencontre du Général de Gaulle avec les Français d’Algérie p.158

2ème partie : La marche vers la communauté p.170

I - La fin de l’Algérie française p.174

A - Un quotidien qui change p.175

1 - Un ennemi ? p.176

2 - Continuer à vivre p.180

3 - La population juive : le choix de la France p.183

4 - Des événements ou une guerre ? p.187
B - De l’espoir au désespoir p.194

1 - « C’est grâce à nous » : l’espoir du 13 mai p.196

2 - Des mots et des mensonges p.203

3 - Le « mystérieux » Plan de Constantine p.210
C - Des incompréhensions du quotidien p.216

1 - Les timbres et flammes : des outils au pouvoir insoupçonnés p.217

2 – L'engagement de l'armée p.224

3 - La légalité en question p.235

II - Sur le chemin de l’exil p.237

A – Vers la fin du conflit p.239

1 - Un dernier sursaut : l’OAS p.240

2 – Algérie française, les derniers jours p.246

3 - Des consultations décisives p.254
B - Partir ou rester ? p.256

1 - Les accords d’Evian, un leurre ? p.258

2 - Disparitions et enlèvements p.269
C - Un exode en marche p.276

1 - L’heure du départ p 277

2 - La solidarité mise à l’épreuve p.284

3 - Aller ailleurs qu’en France p.293
D - Douleurs et incertitudes p.296

1 - Douleur psychique, douleur physique p.297

2 - Quel nom pour quelle identité ? p.303
III - La rencontre de deux France p.313

A - Un pied en métropole p.313

1 - Une inconnue peu accueillante p.314

2 - Le rôle de la communauté juive de métropole p.321
B - Une minorité au sein du peuple français p.324

1 - A partir du sud, la dispersion p.324

2 - Une inégalité devant les aides ? p.330

3 - Affronter les mythes p.337
C - Quand leur France rencontre La France p.344

1 – « C’est ça la France » p.344

2- Faire sa place en métropole p.350
3ème partie : Emergence, conscientisation et affirmation d’une identité p.363
I - Du Français d’Algérie au Pied-Noir p.365

A - Qui est pied-noir ? p.366

1 - La naissance en Algérie française ; le « voyage » pour la quitter p.367

2 - La mémoire sensorielle p.373
B - Se construire pour soi et par rapport aux autres p.384

1 - Le rapport à la population immigrée d’Afrique du nord p.385

2 - Le rapport aux métropolitains p.396
C - Vers une identité collective « assumée » p.402

1 - Le rapport au passé : reconnaissance, appropriation, reproduction p.402

2 - Une stigmatisation collective revalorisée : se réapproprier un nom p.408

3 - Donner du sens à son identité : qu’est-ce qu’être pied-noir ? p.414
II - Les Pieds-Noirs au cœur de la communauté nationale p.423

A - Une mémoire pied-noire qui résiste p.424

1 - La survivance d’une mémoire vive : mythifier ce passé qui ne passe pas p.426

2 - Les remous de l’écriture de l’histoire p.440
B - La France change p.454

1 - Une nouvelle place pour les différences : vers une possible reconnaissance de la communauté ? p.455

2 - Etre pied-noir en France : faire face à l’illégitimité p.465
III - Evolution, transmission, conversion p.485

A - Face à la contestation, que faire de son passé ? p.487

1 - Les racines en question p.488

2 - La transmission est-elle possible ? p.502

3 - Ecrire et raconter p.513
B - Vers une nouvelle mutation ? Le cas du PPN : pour un avenir de l’identité pied-noire p.522

1 - Porter la voix d’une minorité en mal de reconnaissance p.524

2 - Survivre en France, exister en Europe p.534
Conclusion p.545
Bibliographie p.552
Annexes p.559

- Tome 2 p.559

- Tome 3 p.101
« Ils ont de commun la perte de leur terre, de leur soleil, de leurs biens, de la sépulture de leurs morts, de leurs joies, le souvenir de leurs peines, de leurs espérances… (…) Voilà l’identité de la souffrance des êtres qui composent cette communauté, si diverse, jetée sur le rivage métropolitain »1
Ce sont les Français d’Algérie, population créée de toutes pièces par la volonté de l’Etat français en pleine euphorie colonisatrice. Pourtant, l’Algérie ne constituait pas pour la France du XIXème siècle un objectif réel de conquête et de colonisation. C’est un concours d’événements qui amènera une métropole, soucieuse d’imposer son autorité dans une zone draguée de toutes parts, à envoyer soldats et colons sur l’autre rive de la Méditerranée. Peu attrayante, la terre algérienne résiste à l’effort, entraîne maladies et morts. De plus, sa population n’est pas prête à céder à l’autorité de la France, toute puissance européenne qu’elle soit. L’Algérie se fait plus revêche que ne l’avaient envisagé les autorités métropolitaines. Malgré les intentions de la France de faire de l’Algérie une colonie de peuplement, le nombre de Français sur place stagne. Le travail use les quelques courageux qui ne se sont pas décidés à refaire le voyage vers la métropole.

En revanche, ouvertes sur l’extérieur, les frontières de l’Algérie désormais française laissent entrer et s’installer des flux massifs d’individus provenant des quatre coins d’Europe, fuyant misère ou oppression politique. Bientôt plus nombreux que les Français de métropole, ils constituent peu à peu une menace sur la supériorité de la France qui, après avoir déjà grossi ses rangs en naturalisant massivement les Juifs d’Algérie –avec l’appui indispensable de la communauté juive de France- fait français ces Européens de toutes origines. La France va entreprendre de se les « approprier », tout comme eux, en retour, vont apprendre à aimer et à servir leur nouvelle patrie.

Des accrocs viendront, certes, bouleverser ponctuellement cette relation entre la France et ses nouveaux citoyens, mais elle ne cessera de leur rappeler qu’ils sont désormais ses enfants –français sur une terre française-, tout comme ils ne cesseront de lui rappeler, parfois bruyamment, qu’elle est leur mère-patrie.
En 1954 éclate le conflit qui mènera, près de huit années plus tard, à l’indépendance de l’Algérie. L’Algérie française disparaîtra, comme elle avait été créée, presque aussi subitement, et avec l’accord presque unanime d’une métropole fatiguée par une violence incompréhensible et approuvant le Général de Gaulle dans ses décisions de « libérer » la métropole de ce qui était, selon lui, devenu une charge, économique, démographique et politique. De cette époque date aussi la confirmation d’une césure entamée quelques années plus tôt, mais jugée alors non irrémédiable, entre la métropole et sa colonie, ou, plus précisément, entre Français de métropole et Français d’Algérie.
Ces derniers, nés sur le sol d’une Algérie française d’où ils tirent, logiquement, leur appartenance à la communauté nationale, voient, avec ce conflit, se déliter l’ensemble de leur univers, la totalité de leurs repères. Menacés, apeurés, inquiets, ils seront pourtant encouragés par la métropole, au cœur même du conflit, à croire en la pérennité de leur situation et en leur avenir algérien. Mais, progressivement, les contradictions se feront jour, les affrontements aussi, avec le gouvernement, avec l’armée –des affrontements particulièrement bouleversants pour les Français d’Algérie qui sentent que la France se détache irrémédiablement de la colonie qu’elle a construite depuis les années 1830, et sur laquelle elle leur a, véritablement, donné naissance. Créée par la volonté de la France, la population française d’Algérie devrait-elle disparaître de la même façon ? Peuple de l’Algérie française, les Français d’Algérie devraient-ils, comme elle, cesser tout simplement d’exister ?
C’est en tout cas cette impression qu’ils ne vont, dès lors, cesser de ressentir. Car, si la France sera parvenue, avec plus ou moins de réussite, à quitter, matériellement, sa colonie et à assister à la naissance d’une Algérie algérienne, le départ s’avèrera bien plus compliqué pour une population qui a dû, du jour au lendemain, accepter l’inacceptable : quitter leur terre natale, la terre de leurs aïeux, la terre sur laquelle ils avaient envisagé leur avenir et celui de leurs enfants, une terre dont la France n’aura cessé de leur répéter qu’elle était la leur et qu’elle était française. Cette France qui tourne désormais le dos à son histoire sur l’autre rive et à son Algérie française, se détourne, par la même occasion, de ceux qui la symbolisent le mieux. Les Français d’Algérie sont les témoins vivants d’un égarement colonial, et la France semble de pas pouvoir accepter qu’il subsiste, quelque part, la trace de cette époque.
C’est dans ces conditions que les Français d’Algérie vont, malgré eux mais poussés par la peur et la détresse, quitter leur terre algérienne, pour aller rejoindre une mère patrie, longtemps adorée, mais qui vient, violemment, de les trahir et de les abandonner. Et c’est dans cette succession d’événements dramatiques, dans ce véritable arrachement, et dans cette souffrance commune qu’ils vont, selon notre hypothèse, prendre véritablement conscience de ce qu’ils participent d’un même ensemble, d’une communauté. Dans l’adversité, le désarroi, et l’indifférence parfois moqueuse d’une métropole qui refuse de voir s’installer sur son sol des individus, étrangement surnommés « Pieds-Noirs », et à propos desquels circulent toutes sortes de mythes péjoratifs. Pieds-Noirs ? Ils n’en saisissent pas le sens, ni l’origine, mais ils comprennent rapidement que cette expression sert à les stigmatiser collectivement, et, par là même, à renforcer la perception d’eux-mêmes en tant que groupe déterminé.
A bientôt cinquante années de la fin de ce que l’on appelle désormais la guerre d’Algérie, la France regarde toujours avec angoisse et appréhension cette période de son passé. Mais si elle a pu, presque du jour au lendemain, quitter cette Algérie désormais algérienne, il n’était pas possible que s’efface avec la disparition de l’Algérie française, celle de centaines de milliers de Français d’Algérie désemparés car voyant sous leurs yeux se désintégrer leurs vies, leur environnement, leurs points de repères. Comme le rappelle Michel Wieviorka, « bien des identités (…) ont été créées ou renforcées par des pouvoirs politiques impériaux ou coloniaux (…) pour mieux assurer leur suprématie. »2. Dès lors, que sont devenus ces Français d’Algérie, Pieds-Noirs en métropole, une fois le pouvoir colonial français désavoué, une fois leur environnement décimé, effacé, renié ? Sont-ils parvenus à prendre leur indépendance identitaire ? A s’approprier et à positiver une stigmatisation identitaire négative ? Sont-ils parvenus à faire vivre leur communauté conscientisée au-delà de son drame fondateur ? Ont-ils réussi à faire accepter leur existence et la légitimité de leur présence et de leur souffrance dans une métropole fermée aux symboles de l’Algérie française ? Quel rapport entretiennent-ils avec leur passé, essentiel à leur identité, et pourtant inaudible à la France dans laquelle ils évoluent ? Dans un contexte national à la fois fermé à leur mémoire algérienne et de plus en plus ouvert à l’expression des différences, quelle place reste-il pour une identité pied-noire ? Peut-on envisager une pérennisation de la communauté et de l’identité pieds-noires au-delà de ceux-là mêmes qui ne parviennent toujours pas à en faire reconnaître l’existence, et à faire admettre la légitimité de son expression ?
« Le concept d’identité est débattu, controversé. Au premier abord, il est peu clair, complexe, multiple, déroutant. Il comporte une dimension individuelle et une dimension collective ; une dimension positive, constituée autour de quelques traits communs, et une dimension négative, caractérisée par la dévalorisation ou le dénigrement de l’autre, du voisin, de l’étranger. »3

Ni immanente ni immuable, selon l’expression de Denis-Constant Martin4, l’identité se construit dans un rapport fondamental à la mémoire, à travers un travail permanent « de réappropriation et de négociations que chacun doit faire vis-à-vis de son passé pour advenir dans son individualité propre »5. Enracinant de même profondément l’identité dans un processus mémoriel, Isaac Chiva définit l’identité comme « la capacité que possède chacun de nous de rester conscient de la continuité de sa vie à travers changements, crises et ruptures »6, suivant ainsi la pensée de Maurice Halbwachs pour qui, « de chaque époque de notre vie, nous gardons quelques souvenirs, sans cesse reproduits, et, à travers lesquels se perpétue, comme par l’effet d’une filitation continue, le sentiment de notre identité. »7
Selon nous, même si c’est à compter de leur présence sur le sol métropolitain, et au terme d’un voyage bouleversant à bien des égards, que les Français d’Algérie semblent avoir véritablement pris conscience de ce qu’ils partageaient une même souffrance, et qu’ils se sont ainsi retrouvés dans une adversité fondatrice et uniformisante, il ne s’agira pas pour autant de considérer cette période comme marquant la naissance d’une identité inédite et nouvelle, mais plutôt comme la nouvelle étape d’un cheminement entamé en Algérie, et poursuivie sous un nouveau nom : celui de Pieds-Noirs. En effet, comme le rappelle Joël Candau, les individus ne créent pas leur identité « de novo »8. « Des commencements entièrement nouveaux sont inconcevables (…) car trop de loyautés et d’habitudes anciennes empêchent la substitution complète d’une nouvelle origine à des temporalités antérieures. »9. Ainsi, indispensable à la consolidation et à l’affirmation de leur identité, la mémoire des Français d’Algérie – au sens donné par Pierre Nora de « souvenir ou (…) ensemble de souvenirs, conscients ou non, d’une expérience vécue et/ou mythifiée par une collectivité vivante de l’identité de laquelle le passé fait partie intégrante »10- leur permet de l’inscrire dans un passé qui dépasse parfois leur seule existence, dans un temps long qui leur donne une assise et qui répond à leur besoin d’accroître, face à une France qui se fait sourde, les « preuves » de leur légitimité de leur identité, « tributaire [ du ] vécu d’hier et des traces qu’il a laissées (…). »11

Provoqué violemment, dénié en France, base contestée de leur communauté, le passé des Français d’Algérie fait l’objet, de leur part, d’une véritable cristallisation qui, en même temps qu’elle leur permet de « résister » face à une France qui refuse de regarder ces témoins et de reconnaître la légitimité de leur présence en France, leur permet de lutter contre « l’écoulement du temps (…) [ qui ] menace les individus et les groupes dans leur être même. Comment arrêter ce temps dévastateur, (…) comment s’affranchir de « l’universelle mise en ruines » dont il menace toute vie ? La mémoire en donnera l’illusion : ce qui est passé n’est pas définitivement enfui puisqu’il est possible de le faire revivre grâce au souvenir. »12 En effet, comme le rappelle Marie-Claire Lavabre, dans le vocabulaire commun, « la mémoire n’est autre que la faculté de conserver et de rappeler des états de conscience passés, de garder le souvenir »13. Elle renvoie au sensible et au vécu et peut même, selon l’auteur, renvoyer à ce mouvement de rétrospection par lequel une communauté vivante se réapproprie son passé. La mémoire apparaît ici comme liée à l’existence d’un groupe précis. Il n’existe pas de mémoire dans l’absolu. Elle est liée à une collectivité et lui est propre. En effet, comme le rappelle Maurice Halbwachs, « nos souvenirs demeurent collectifs, et ils nous sont rappelés par les autres, alors même qu’il s’agit d’événements auxquels nous seuls avons été mêlé, et d’objets que nous seuls avons vus. C’est qu’en réalité, nous ne sommes jamais seuls »14 lorsque nous nous souvenons, et, à ce titre, « nous portons toujours avec nous et en nous une quantité de personnes »15.

Selon nous, ce serait, en un sens pour se rapprocher de leurs ancêtres –parfois jusqu’à l’imitation ou à la reproduction-, véritables fondateurs de la communauté des Français d’Algérie, arrivés sur cette terre souvent au hasard d’une quête d’un « mieux vivre », et pour doter le groupe d’une force et d’une légitimité historique pourtant niée, que les Français d’Algérie mobiliseraient leur mémoire comme « pour signifier un mode de ralliement à une entité collective : marquer la reconnaissance d’une origine, s’inscrire dans une généalogie, (…) se référer à un ensemble de valeurs communes. »16 « Archéologie d’une civilisation antérieure, terre des disparus que l’on veut arpenter. Fantômes (…) que l’on fait apparaître, surgir ça et là, pour marquer son affiliation dans l’épaisseur d’un destin collectif. Pour dire que l’on n’est pas tout seul et que l’on vient de quelque part. Pour être fier (…) d’être ainsi lesté d’une histoire »17 Se trouve ainsi mise en avant « une mémoire collective, au sens d’une mémoire constituée et constitutive de l’identité d’un groupe, élaborée dans l’histoire de celui-ci, et intéressant le groupe avant d’intéresser l’individu. »18 D’ailleurs, « au premier plan de la mémoire d’un groupe se détachent les souvenirs des événements et des expériences qui concernent le plus grande nombre de ses membres et qui résultent (…) de sa vie propre ».19

Ce serait donc sous l’effet d’une succession d’événements dramatiques que les Français d’Algérie soudainement prendraient pleinement conscience de ce qu’ils appartiennent à une communauté et de ce qu’ils sont porteurs d’une identité particulière, du drame d’abord, mais dont l’ancrage, l’histoire, les fondements, et les trames remontent bien en amont du terrible exil : en Algérie, là où tout avait commencé pour ce groupe inédit qui ne savait pas, alors, qu’il écrivait déjà son aventure collective. En effet, « lorsqu’un groupe est, ou se sent, opprimé par un groupe plus puissant, il revendique son identité menacée. Dès que la valeur du groupe est mise en cause, en particulier par le jugement du regard d’autrui, des processus de défense sont mis en œuvre. La dévalorisation rend les groupes agressifs car l’estime de soi est un sentiment fondamental concernant la force vécue de l’identité. »20

Selon notre hypothèse, c’est dans une tragédie commune qu’ils vont se retrouver, et c’est cette tragédie qui va faire véritablement émerger à leur conscience la réalité de leur passé commun, de leur communauté et de leur identité particulière, réaffirmée en métropole. D’ailleurs, comme le précise Claudine Attias-Donfut, « tout groupe a une histoire et construit son identité à travers sa mémoire collective (…). »21
Particulièrement intéressante lorsque l’on s’intéresse à la population des Français d’Algérie, celle que propose Joël Candau, entre les mémoires faibles et les mémoires fortes. « Une mémoire faible est une « mémoire sans contours bien définis, diffuse et superficielle qui est difficilement partagée par un ensemble d’individus dont l’identité collective est, par ce fait même, relativement insaisissable ». En revanche, une mémoire forte est « une mémoire massive, cohérente, compacte et profonde qui s’impose à la grande majorité des membres d’un groupe, quelle que soit sa taille, tout en sachant que la probabilité de rencontrer une telle mémoire est d’autant plus grande que le groupe est restreint. Une mémoire forte est une mémoire organisatrice, en ce sens qu’elle est une dimension importante de la structuration d’un groupe et, par exemple, de la représentation qu’il va se faire de sa propre identité »22. Pour illustrer cette distinction entre mémoires faibles et mémoires fortes, Joël Candau en appelle à Maurice Halbwachs, lorsque celui-ci affirme  que, « tandis qu’il est facile de se faire oublier dans une grande ville, les habitants d’un village ne cessent pas de s’observer, et la mémoire de leur groupe enregistre fidèlement tout ce qu’elle peut atteindre des faits et gestes de chacun d’eux, parce qu’ils réagissent sur toute cette petite société et contribuent à la modifier »23. Dans de tels milieux, ajoute-t-il, « tous les individus se souviennent et pensent en commun »24. Les individus membrs d’un groupe ont ainsi le sentiment de partager la même mémoire. En effet, « les sociétés d’interconnaissance sont donc plus propices à la constitution d’une mémoire collective (…) que les mégalopoles anonymes »25. Dans le même sens, nous pourrions sans peine être amenés à considérer la mémoire des Français d’Algérie, à partir de leur arrivée sur le sol métropolitain, comme une mémoire forte et organisatrice, en ce sens qu’elle est à la base de la structuration du groupe, et de son existence même. En quittant l’Algérie pour la France, la mémoire des Français d’Algérie aurait mué de « mémoire faible » à « mémoire forte », entraînant par ce mouvement même une prise conscience par le groupe de sa dimension collective. Ainsi, éparpillés sur le territoire algérien, vivant en ville ou dans le bled, originaire de différents pays d’Europe, les Français d’Algérie, nous le verrons, étaient caractérisés par une réelle diversité, que la citoyenneté française avait tendu à dépasser, désireuse d’évacuer tout signe de particularisme. Selon notre hypothèse, ce n’est qu’à la faveur d’événements traumatiques que va émerger, paradoxalement, une mémoire plus forte et organisatrice du groupe. De mémoire faible, diffuse et sans contours, la mémoire des Français d’Algérie est devenue forte, active, et même prépondérante. L’histoire les a propulsés, eux et leur mémoire, dans une forme de village en exil.
Il ne s’est pas agi pour nous de retracer l’histoire des Français d’Algérie, mais de tenter de saisir leur cheminement identitaire, de faire appel à leur mémoire, à leur capacité de restitution et de reconstitution de leur passé, d’apporter des outils de compréhension du groupe et de son identité qui demeure, quarante cinq ans après la fin de l’Algérie française, une identité douloureuse, sans jamais oublier que « lorsque joue la mémoire, l’événement remémoré est toujours en relation étroite avec le présent du narrateur, c’est-à-dire le temps de l’instance de parole : alors que dans l’énonciation historique c’est l’événement qui constitue le repère temporel pour le sujet de l’énonciation (c’est-à-dire l’historien), le moment du discours devient le repère de l’événement lors de toute narration de soi ».26 Jamais, il ne s’est agi, pour nous, de « chercher La vérité, car, Pirandello nous l’a bien rappelé, la vérité humaine n’est pas une chose simple, il n’y a pas de vérité absolue et la vérité de chacun mérite le respect. Il ne s’agit ici que de l’idée qu’un individu a de lui-même et des autres, de son histoire personnelle ou de celle de ses proches et dans ce domaine privilégié dont dépendent équilibre et bonheur il n’y a pas de Vérité en soi. »27

En ce sens, notre travail emprunte le chemin de la sociohistoire et aux deux préoccupations énoncées par Gérard Noiriel. « La première tient à un souci de relier l’étude du passé et du présent. C’est pour mieux comprendre le monde actuel que les sociohistoriens se tournent vers l’histoire. (…) La seconde grande préoccupation méthodologique de la sociohistoire concerne un effort de déconstruction des entités collectives qui peuplent notre vocabulaire quotidien (…) pour retrouver, derrière ces étiquettes, les individus réels dans leur infinie diversité et comprendre comment ils se rattachent à ces entités collectives. »28
S’intéresser et comprendre les Français d’Algérie aujourd’hui, s’interroger sur leur construction identitaire, leurs entreprises d’affirmation, de consolidation et de pérennisation du groupe, leur « combat » pour exister dans une France hostile, c’est s’interroger sur ce qu’ont été leur histoire, leur aventure, leurs déboires, leurs drames. C’est faire appel à leur passé pour comprendre leur présent et pour percevoir leur avenir. Un passé qui prend sa source au cœur de la période colonisatrice de la France –une France qui, nous le verrons, usera de tous les moyens pour confirmer et consolider, sans cesse, sa présence outre-mer- ; un présent qui s’inscrit dans un contexte de méfiance persistante à l’égard d’une époque considérée, presque unanimement, comme une erreur, voire une fiction, de l’histoire, et, parallèlement, d’ouverture vers des communautés et des particularismes autrefois muets ; un avenir incertain, de l’avis même des Français d’Algérie.

A partir d’entretiens menés avec des Français d’Algérie, nous nous proposons de retracer, de façon progressive mais non strictement chronologique, le processus, lent et continu, de construction d’un groupe et d’une identité particulière, depuis son origine, en 1830 –date de la conquête de l’Algérie par la France-, en prenant en compte les étapes fondamentales et fondatrices de la guerre et de l’exil, jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas pour nous de raconter leur histoire, mais de saisir, en grande partie par leur propre mémoire –qui rappelle le passé depuis un présent particulier- les éléments qui auront été déterminants –et qu’ils considèreront eux-mêmes comme tels- dans l’élaboration de leur identité particulière, dans son affirmation et son expression. Au cœur de notre démarche, réside l’hypothèse principale selon laquelle l’histoire du groupe des Français d’Algérie est marquée par une dépendance à l’égard d’une volonté extérieure, et que cette dépendance suscitera, par la suite et jusqu’à aujourd’hui, un défaut de légitimité terriblement douloureux et exprimé comme tel.
Notre étude du groupe des Français d’Algérie –également souvent appelés « Européens d’Algérie » ou « rapatriés »- dans la France contemporaine, toujours traversée par conflits et polémique quant à sa période coloniale, nous amènera à employer l’expression « Pieds-Noirs » ne désignant, selon nous, que le chapitre métropolitain de l’histoire des Français d’Algérie. Malgré des utilisations, parfois par les intéressés eux-mêmes, de cette appellation pour se remémorer ou évoquer des événements datant de l’Algérie française, nous avons tenu à n’en faire usage qu’au stade de notre étude de la communauté où elle a elle-même intégré cette terminologie, respectant donc ainsi son cheminement réel. Pour Lucienne Martini, il s’agit d’un « vocable invariable, que le sens des termes qui le composent incline à écrire toujours au pluriel, même « un » seul individu a deux pieds ! La majuscule sera employée lorsqu’il s’agira de la désignation propre du peuple, la minuscule quand le terme sera pris adjectivement »29. Mais comme « aucune instance officielle ne fait loi grammaticale »30, il n’y a pas d’orthographe admise plus particulièrement, ni faisant l’unanimité au sein du groupe lui-même et au sein de la société française, nous avons décidé d’accorder l’expression : féminin, masculin, singulier et pluriel.
Dans le cadre de notre démarche, nous avons réalisés des entretiens en suivant une « biographique ». Elle présente en effet de nombreux avantages. C’est un précieux instrument « de documentation historique. C’est une source documentaire diffuse et indirecte. Elle aide le chercheur à obtenir des données originales jusque-là négligées. Elle se rapproche du témoignage historique en sollicitant des directions non explorées. Elle s’apparente à la connaissance des réalités éloignées que vise l’anthropologue (…). »31
Les entretiens réalisés jouent donc un rôle essentiel, car ils nous permettent d’abord de recueillir des informations quant au passé, aux moments décisifs dans le processus de construction du groupe et de son identité si particulière, mais également quant à son positionnement dans une France hostile qui désormais accorder à d’autres une légitimité d’être et de s’exprimer. Ensuite, ils nous offrent la possibilité d’assister et même de participer de la remémoration, expérience aussi enrichissante qu’éprouvante, en accordant, comme nous nous sommes efforcés de le faire en suivant Franco Ferrarotti, une large « attention au contexte relationnel des entretiens où s’énonce le discours biographique. »32 D’ailleurs, pour lui, « la connaissance (…) basée sur la recherche biographique est au moins une « connaissance à deux » »33.

Comme le rappelle Maurice Halbwachs, « nous souvenirs demeurent collectifs, et ils nous sont rappelés par les autres, alors même qu’il s’agit d’événements auxquels nous seuls avons été mêlé, et d’objets que nous seuls avons vus. C’est qu’en réalité, nous ne sommes jamais seuls »34 lorsque nous nous souvenons, et, à ce titre, la situation d’entretien constitue sans conteste un contexte de remémoration privilégié. « Les interprétations et les informations que chacun peut livrer sur son passé sont illimitées. Elles dépendent beaucoup du contexte spatial et temporel des circonstances des interactions notamment de la situation d’interview »35. D’ailleurs, « les récits (…) ne sont pas des monologues face à un observateur réduit au rôle de support humain d’un magnétophone. Chaque interview (…) est une interaction sociale complexe (…) »36. En effet, « on ne raconte pas sa propre vie (…) à un magnétophone [ mais ] à un autre individu »37. Et, sans aucun doute –notre expérience le confirme- « l’entretien (…) une aventure commune où chacun est engagé et dont le chercheur ne sort pas lui non plus forcément indemne. »38 Avant toute chose, « l’entretien est une rencontre. S’entretenir avec quelqu’un est, davantage encore que questionner, une expérience, un événement singulier (…), mais qui comporte toujours un certain nombre d’inconnues (…) inhérentes au fait qu’il s’agit d’un processus interlocutoire, et non simplement d’un prélèvement d’informations. »39
Comment décider un inconnu à raconter sa vie, ses joies et ses souffrances ? Selon Franco Ferrarotti, le chercheur dispose ici « d’au moins deux arguments reconnus par la déontologie : il doit garantir à l’informateur le respect de son anonymat et lui promettre que ses efforts serviront à quelque chose. La déontologie de la profession place donc l’entretien biographique sous le signe d’un contrat de confiance. »40 Quoi qu’il en soit, « pour encourager et autoriser un inconnu à parler de soi, les protagonistes de l’entretien doivent passer tout un ensemble de contrats officieux. F. Ferrarotti fait ici appel à une « technique de l’écoute dans laquelle, entre chercheur et groupe enquêté, s’établit, sur un pied d’égalité, une communication non seulement correcte méthodologiquement, mais aussi humainement significative (…) » »41, une technique finalement basée sur « l’empathie, une écoute active »42, mais que sans que, jamais, le chercheur ne quitte sa position. Ainsi, « tout en étant très actif et en menant le jeu, l’enquêteur doit savoir rester modeste et discret : c’est l’informateur qui est en vedette, et il doit le comprendre à l’attitude de celui qui est en face de lui, faite d’écoute attentive, de concentration montrant l’importance accordée à l’entretien, d’extrême intérêt pour les opinions exprimées, y compris les plus anodines ou étranges, de sympathie manifeste pour la personne interrogée. »43
Dans le cas des Français d’Algérie, les choses sont un peu différentes. Comme l’a d’ailleurs remarqué Clarisse Buono lors de sa propre enquête, une « grande partie des interviewés rapatriés s’est (…) lancée dans un discours d’autojustification. Se sentant, depuis toujours, incompris, rejetés ou trahis, beaucoup de pieds-noirs pensaient que leur était donnée l’occasion, à travers ce travail, d’exprimer un « droit de réponse ». »44 C’est donc avec une grande spontanéité, une réelle envie, et parfois même, ce que nous avons analysé comme un profond besoin, qu’ils ont accepté de participer à notre enquête, et, même, en un sens, de nous y accompagner. Bien souvent d’ailleurs, les Français d’Algérie interviewés nous ont considéré comme faisant partie des  « leurs »45, d’autant plus enclins à délier leurs langues et leurs mémoires que se posent avec souvent beaucoup d’angoisse la question de la transmission. « Nous nous trouvons en présence des « derniers témoins » d’une logique sociale et d’une conception de la vie dont la mémoire même risque de disparaître avec ceux qui en sont les ultimes détenteurs. »46

Toutefois, malgré la proximité que nous entretenions avec la population sur laquelle nous avons porté notre intérêt, il n’a jamais été question, pour constituer notre échantillon, de passer par des voies personnelles. Car si, comme le rappelle Nona Mayer, « l’idée est séduisante (…) elle présente des inconvénients. Si l’existence d’une relation personnelle avec l’interviewé peut faciliter le contact, elle interfère cependant dans la communication, en fonction de l’image que les protagonistes ont l’un de l’autre ou qu’ils veulent donner d’eux. »47 Ainsi, c’est lors du Congrès du CLANr48, qui a rassemblé en 2000 un très grand nombre de personne, que nous avons procédé à nos premières prises de contact, faisant par la suite fonctionner le « bouche-à-oreille ».
Dans le cadre de notre travail, nous avions d’abord l’intention de privilégier la méthode des entretiens semi-directifs. Mais, afin de recueillir des informations par la parole, mais aussi, grâce à l’interaction de l’entretien, par le silence, et, souvent par les émotions et les larmes, c’est finalement celle de l’entretien non-directif, voire du récit de vie, qui a eu notre préférence. En effet, dans les récits de vie, c‘est « l’acte de mémoire qui se donne à voir »49. Il « met en évidence cette aptitude spécifiquement humaine consistant à pouvoir surplomber son propre passé (…). Le narrateur rassemble, met en ordre et rend cohérents les événements de sa vie jugés signifiants et significatifs au moment même du récit : restitutions, ajouts, inventions, modifications, simplifications, (…) oublis, censures, résistances, non-dits, refoulements (…), interprétations et réinterprétations constituent la trame de cet acte de mémoire qui est toujours une excellente illustration des stratégies identitaires à l’œuvre dans toute narration »50. Et « il serait erroné de vouloir évaluer cette identité narrative à partir des critères du vrai et du faux en rejetant purement et simplement les anamnèses qui ne semblent pas crédibles car, comme pour toute manifestation de la mémoire, il y a une vérité du sujet qui se dit dans les écarts repérables entre la narration (…) et la « réalité » événementielle »51.

L’enquête par récits de vie « vise avant tout à respecter le réel qu’elle enregistre avant de l’interpréter. »52 Selon nous, « l’enregistrement intégral de la narration [ permet ] (…) de restituer toutes les dimensions de cet art littéraire en quoi consiste ce qu’on a appelé l’oraliture. Il [ permet ] ainsi d’avoir une connaissance du comportement du narrataire, de ses actions, de ses réactions, et de mieux comprendre les interactions situées dans le cadre du dialogue narrateur-narrataire. »53
Au-delà de notre propre enquête et dans le contexte actuel, s’est posée à nous la question de la conservation de « documents menacés de disparition, [ de ] l’écoute des derniers témoins. (…) Les récits de vie veulent faire parler les « peuples du silence », saisis par leurs représentants les plus humbles (…). Cette démarche pionnière était fondée sur l’idée que l’existence des anonymes pouvait et devait être dignes d’attention et d’études »54. A ce sujet, Philippe Joutard parle d’ailleurs d’ « archives provoquées », ayant pour but de « sauver une mémoire »55.

Les Français d’Algérie interviewés regroupent plusieurs générations -selon les critères de la naissance sur le sol algérien et du « voyage », si particulier, qui les emmènera vers la métropole. Mais les plus âgés sont sans doute les plus loquaces. Pourquoi les personnes âgées se sont-elles montrées si désireuses de parler de leur passé, de livrer leur mémoire ? Tout simplement parce que se remémorer le passé, faire appel à sa mémoire, c’est aussi réaffirmer son identité. « Le décours de la mémoire chez des individus vieillissants est toujours vécu comme une altération de leur personnalité »56. Et, pour Maurice Halbwachs, un individu vieillissant « ne se contente pas, d’ordinaire, d’attendre passivement que les souvenirs se réveillent (…), il raconte tout ce dont il se souvient. »57 « La mémoire est (…) un art de la narration qui engage l’identité du sujet et dont la motivation première est toujours le vain espoir de conjurer notre inéluctable déchéance. C’est pourquoi, si souvent, les personnes vieillissantes deviennent très bavardes, ou alors définitivement silencieuses après qu’elles aient consenti à l’inévitable »58. Avant qu’elles ne disparaissent, nous avons ainsi demandé aux personnes âgées de nous communiquer ce bien précieux dont elles sont les seules détentrices, « pour que le passé, lui, ne meure pas. »59
Travail scientifique tout autant qu’expérience humaine, ce qui nous importait, au cours de cette enquête « ce n’était pas les faits bruts, mais les façons dont ces hommes et ces femmes les avaient traversés. C’était l’histoire passant à travers la vie des gens et pas l’inverse. »60
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   56

similaire:

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconTHÈse pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Paris 8

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconProfesseur à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconCours de M. Michel fromont, Professeur, Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne)

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconCours de M. Michel fromont, Professeur, Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne)

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconJean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconJean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconTHÈse pour obtenir le grade de

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconUniversité de paris I (Panthéon-Sorbonne)
«clause de transfert de tous les risques, y compris la force majeure et le cas fortuit» à sa charge en tant que locataire de la jaguar....

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconDocteur en Histoire des Mondes Anciens. Université Paris IV sorbonne
«Dynamique d’occupation et zones de confins à l’époque antique : la question du territoire carnute (Ier s av. J. C. –IVe s ap. J....

Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I panthéon-Sorbonne iconProfesseur Émérite à l’Université Panthéon Assas (Paris II)








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.21-bal.com