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3e trimestre 2001
economie politique et morale 

(Les erreurs et confusions de Louis Dumont)
Par : Francisco Vergara
« Un homme qui ne connaît pas les idées de ceux qui ont pensé avant lui est certain d’attribuer une valeur excessive à ses propres idées »
Lionel Robbins1

SUMMARY
In this article we dispute the often advanced opinion according to which Political Economy detached itself from morality in the writings of Adam Smith and his school. According to this old idea, strongly argued for in Louis Dumont’s book From Mandeville to Marx, the great English classical economists thought that in the economic realm men could follow their self interest exclusively, without any reference whatever to any moral rules. We show that this is strictly the opposite of what they actually said. Thus, in The Wealth of Nations, Smith writes that in the system of natural liberty that he advocates:

“Every man, as long as he does not violate the laws of justice, is left perfectly free to pursue his own interest”.

Apparently Dumont is not acquainted with this doctrine or he does not know that for Smith “justice” is one of the four cardinal virtues and that the rules it prescribes are the most precise and most important part of morality without which no peaceful and prosperous society can exist.

We then criticize some other popular opinions that Dumont also picks up according to which English classical economists are supposed to have believed that the interest of the individual is never contrary to the public interest and that the state should never intervene. We conclude with Lionel Robbins that:

“To identify such doctrines with the declared and easily accessible views of the Classical Economists is a sure sign of ignorance or malice”.

Une des opinions les plus fréquemment répétées par les historiens des idées, consiste à écrire qu’au XVIIIe siècle l'économie politique s’est « détachée » ou « émancipée » de la morale. La thèse est en réalité très ancienne ; elle a souvent été avancée aux XIXe et au XXe siècles. En 1887, par exemple, Durkheim s’indignait du fait que :

« l’économie politique se sépare radicalement de la morale2 ».

A notre époque, cette thèse a reçue une nouvelle et vigoureuse formulation par Louis Dumont dans Homo æqualis, un livre considéré comme très profond et qui a influencé nombre d’universitaires3.

Dumont utilise une variété d'expressions pour désigner le phénomène dont nous parlons. Ainsi, il parle de l’« émancipation » de l’économie politique, de sa « séparation radicale », de son « détachement », « autonomie », « indépendance radicale », « compartiment séparé », etc. Cette séparation radicale est, d'après Louis Dumont, un des traits distinctifs de ce qu'il appelle - avec mépris - l'« idéologie moderne » : cet ensemble de valeurs, croyances et représentations du monde si répandues dans la « société moderne » et qui auraient été propagées (selon Dumont) par des auteurs comme David Hume et Adam Smith.
La thèse exacte avancée par Dumont

A première vue, on pourrait croire que, par « séparation » ou « émancipation », Dumont entend quelque chose de fort banal, que personne ne pourrait contester ; à savoir qu’avec l'accumulation des écrits sur « les causes » de l'enrichissement des nations, de l’afflux ou sortie de métaux précieux, de la dépréciation des monnaies, etc., un domaine spécifique, appelé l'économie ou l’économique, a été vaguement circonscrit (comme le domaine de la chimie avait, peu à peu, été distingué de celui de la physique et des autres sciences) et que certaines manières communes de parler et de raisonner sur ce domaine ont été adoptées. C’est ainsi que dans les universités, où l'enseignement de l'économie politique n'avait été qu'une sous-partie des leçons de Philosophie morale (au Royaume Uni) ou du Droit (en France), des cours d'économie politique (et même des facultés entières) sont apparus.
Mais rapidement, on voit que c'est une idée très différente, et beaucoup plus contestable, que Louis Dumont véhicule sous les appellations « émancipation » et « détachement ». D'après notre auteur, Adam Smith et ses successeurs auraient soutenu la thèse incroyable selon laquelle l'homme peut - en économie - négliger la moralité. L'individu - qui doit obéir à des règles de morale dans tous les domaines d'activité dans lesquels il est engagé - peut échapper à ces règles dans l'activité économique. Dans cette sphère particulière, il serait autorisé à suivre uniquement son intérêt personnel, sans tenir compte ni des commandements de Dieu, ni des règles que dictent les sentiments moraux, ni de quelque autre ensemble de règles morales. Dumont répète inlassablement la même idée :

« [Après s'être détaché du politique] l'économique avait aussi à s'émanciper de la moralité » (p. 46)4 ;

« C'est comme si Dieu nous disait “N'aie pas peur mon enfant d'enfreindre apparemment mes commandements … Tu es justifié à négliger la moralité dans ce cas particulier” » (p. 84, les guillemets anglais sont de Dumont) ;

« Dans le système économique ( ... ) chaque sujet définit sa conduite par référence seulement à son intérêt propre » (p. 98) ;

« Le sujet humain particulier est émancipé des contraintes morales » (p. 101).

Cette thèse serait, si l’on croit Dumont, un des éléments constitutifs de l'« idéologie moderne » véhiculée par Adam Smith notamment :

« Adam Smith diverge de Quesnay ( ... ). Avec Quesnay l'économique n'est pas séparé de la moralité » (p. 49) ;

« Adam Smith a différencié l'action économique, à l'intérieur de l'action humaine en général, comme le type particulier qui échappe à la moralité » (p. 93).

Dumont est très précis dans la datation de cette séparation. C'est dans La richesse des nations (le célèbre livre de Smith publié en 1776) que la rupture aurait été achevée

« pour la première fois » (p. 48).

Comme pour ses autres thèses, il insiste :

« Ceci se produit avec La richesse des nations [1776] et n'était pas encore accompli dans les Leçons de 1763 » (p. 93).
Les classiques n'ont pas dit cela

Mais Dumont se trompe lourdement en attribuant de telles idées à Adam Smith, à Hume, à Ricardo ou à John Stuart Mill. Ces auteurs ont soutenu exactement le contraire. Si par « moralité », on entend un ensemble de règles ou lois auxquelles l'homme doit obéir (un certain nombre d'obligations qu'il doit accomplir et de limites qu'il ne doit pas dépasser dans la recherche de son intérêt privé), ces auteurs ont explicitement prescrit de telles lois à l’homme économique dans le système de libertés qu'ils proposaient. Ainsi, dans La Richesse des nations, Smith précise :

« Dans le système simple et facile de la liberté naturelle ... tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt5 ».

Dans ses réflexions sur le système de la propriété privée, Hume dit la même chose :

« La propriété peut se définir comme une relation entre une personne et un objet telle qu'elle permet à cette personne (et interdit à toute autre) le libre usage et la possession de cet objet pourvu qu'il ne viole pas les lois de justice6 ».

Dumont, n'a-t-il pas lu ces textes ? Ou, peut-être, ne sait-il pas que les « lois de justice », dont parlent Smith et Hume, sont la partie la plus précise et la plus obligatoire de la moralité ?
Ce que les classiques anglais entendent par le mot « justice » 

Si l'on veut comprendre pourquoi Smith et Hume pensaient que l’homme économique ne peut pas suivre uniquement son intérêt privé mais doit se soumettre aux « lois de justice », il est indispensable de connaître le sens dans lequel ils utilisaient le mot « justice ». Ils se servent de ce mot dans le sens le plus répandu dans la philosophie morale occidentale : le sens où il est utilisé par Pufendorf au XVIIe siècle, par Turgot et Condorcet au XVIIIe, par Benjamin Constant et Walras au XIX et par John Rawls dans les débats contemporains sur les théories de la justice.

D'après tous ces auteurs, « justice » est le nom qu’on donne à l'une des deux grandes vertus à l’égard des autres ; l’autre grande vertu envers autrui étant la « bienveillance ». Par « vertu » on entend une disposition constante ou conduite habituelle qui est bonne (qu’il est souhaitable d’avoir).

Les actions qu'une vertu exige ou commande sont appelées « devoirs », « lois » ou « règles ». Les actions que la vertu de justice exige sont appelées « devoirs de justice », « lois de justice » ou « règles de justice ». Ils se distinguent des « devoirs de bienveillance » en ce qu’il sont beaucoup plus importants pour la survie de la société ; ils constituent, pour cette raison, la partie de la moralité qui peut être exigée avec le plus de force.

Cette distinction fondamentale (entre devoirs de justice et devoirs de bienveillance) est très ancienne ; voici comment l’exprimait déjà Pufendorf :

« les premiers devoirs regardent l'être, et les autres le bien-être de la société, c'est à dire, les uns ce qui est absolument nécessaire pour l'entretien de la société et les autres ce qui sert seulement à la rendre plus commode et plus agréable. Comme donc il n'est pas si nécessaire de pratiquer envers autrui les devoirs de la dernière sorte, que ceux de la première, la Raison veut que l'on puisse exiger ceux-ci avec plus de rigueur que les autres7 »

C’est dans ce sens aussi qu’Adam Smith et Hume utilisent l’expression « justice ». Ainsi Smith écrit :

« Il est cependant une autre vertu dont l'observation n'est pas laissée à notre libre vouloir et qui peut être exigée par la force ... Cette vertu est la justice ... La force peut être utilisée pour nous contraindre à observer les règles de justice, mais non à suivre les préceptes des autres vertus8 ».

John Stuart Mill utilise l’expression dans le même sens :

« Le mot justice désigne certaines catégories de règles morales qui touchent de plus près aux conditions essentielles du bien-être humain et sont, pour cette raison, plus rigoureusement obligatoires que toutes les autres règles pour la conduite humaine9 ».

Tous les théoriciens de la philosophie morale utilisent le mot justice pour désigner une vertu (une partie de la moralité), en règle générale le mot désigne la partie la plus importante de la moralité à l’égard des autres. Comme Hume qui écrit :

« La notion d'injustice implique qu'une immoralité ou un vice s'exerce à l'encontre de quelqu'un d'autre10 ».

Les auteurs plus récents disent exactement la même chose. Ainsi Hans Kelsen écrit :

« Comme toute vertu, la vertu de justice est une qualité morale et dans cette mesure la justice appartient au domaine de la morale11 »

Et plus récemment encore Hart écrit :

« La justice est une composante précise de la moralité12 ».
Les principales « lois de justice »

Mais, quelles sont exactement ces règles ou lois de justice que même l’homme économique doit respecter et qui sont si importantes et si précises qu'elles peuvent - à l’opposé des règles de bienveillance, par exemple - être exigées par la force publique ? Les classiques sont fort clairs à ce propos. Ainsi, Smith nous dit :

« Les lois les plus sacrées de la justice ... sont les lois qui protègent la vie et la personne de notre prochain ; les suivantes sont celles qui protègent sa propriété et ses possessions ; enfin viennent celles qui garantissent ce qui lui est dû en raison des promesses faites13 ».

En parlant du système de la propriété privée, Hume donne la liste suivante :

« Les trois règles fondamentales de la justice [sont] la stabilité de la possession, son transfert par consentement et l'accomplissement des promesses14 »
Ne pas confondre avec le sens courant de ce mot

Pour comprendre ce que disent Smith et Hume (ainsi que les auteurs contemporains de théories de la Justice, comme Rawls), il faut voir qu'ils n'utilisent pas le mot justice au sens où cette expression est uti1isée dans le français courant, mais au sens qu'on donne à ce terme dans la philosophie du droit et la morale.

Dans la langue courante, on entend le mot « justice » de plusieurs manières différentes. Parfois on désigne, par ce vocable, les lois et punitions qui existent effectivement dans une société, comme dans l’expression :

« la justice, dans ce pays, favorise les riches ».

Parfois on utilise le mot pour désigner les lois et punitions qui devraient exister, notamment celles que l’on souhaiterait pour mitiger les aspects les plus durs de l’économie de marché ; comme dans l’expression :

« c’est injuste que certains gagnent des millions tandis que d’autres n’ont pas assez pour envoyer leurs enfants en vacances ».

Dans cette deuxième acception, le mot « justice » désigne un idéal qui sert pour corriger la dureté du marché. D’après cet usage, les individus laisseraient « la justice » (ainsi que les autres sentiments et vertus moraux) au vestiaire lorsqu'ils participent au marché. Ce n'est qu'après (lorsque la production, la concurrence et les échanges ont eu lieu) que l'idéal de justice interviendrait pour réclamer que l'on corrige ce résultat en octroyant un peu plus à ceux qui ont été défavorisés.

Chez Adam Smith et Hume, le mot justice désigne tout à fait autre chose. Il ne se réfère ni aux lois et punitions telles qu’elles existent effectivement, ni à un idéal par rapport auquel on devrait corriger le résultat du marché. Il se réfère (comme on le voit dans les citations que nous venons de donner) à des règles morales très précises qui doivent être respectées à toutes les étapes du processus économique (pendant la production, pendant la circulation et dans la répartition), et non à des normes qui interviennent après, pour corriger et atténuer la sévérité de ce processus. Les « lois de justice » dont ces deux auteurs parlent sont, pour l’essentiel, celles que doit respecter l’homme economique dans le système de la liberté naturelle.

C'est dans ce sens aussi que le mot « justice » est utilisé par Pufendorf, Turgot et Walras, comme aujourd'hui par Rawls et Hart.

Remarquons, en passant, qu'Adam Smith ne pouvait donc pas (comme le suggère Dumont) proposer que, dans le domaine économique, l'homme néglige les commandements de Dieu (ni la lettre ni l'esprit de ces commandements), puisque les plus importantes des « lois de justice » font partie des Dix commandements que Dieu a données à Moïse. Elles correspondent aux commandements 5, 7 et 8 des Tables de la Loi de Moïse : « Tu ne tueras point », « Tu ne voleras point », « Tu ne mentiras point ».

Qui pourrait prétendre que les lois de justice (que l’homme économique d’Adam Smith doit respecter) ne sont pas des règles de moralité parmi les plus communément admises depuis l’antiquité ? Pourtant, Louis Dumont écrit :

« Il y a bien émancipation par rapport au cours général et commun de la moralité ... [L'économique] échappe aux entraves de la moralité générale ... il lui est permis d'échapper à la forme générale du jugement moral » (p. 83, c'est Dumont qui souligne).
Tous les lecteurs attentifs de Smith l’ont vu

Dumont n'a aucune excuse car, depuis deux siècles, les commentateurs de Smith qui ont compris tout cela sont nombreux. Ainsi, dans sa biographie d'Adam Smith (publiée en 1795), Dugald Stewart écrit :

« Les doctrines fondamentales du système de M. Smith sont si bien connues qu'il serait encombrant de les récapituler ici ... [D'après M. Smith] la manière la plus efficace dont un peuple dispose pour avancer vers la grandeur ... est d'autoriser chaque individu à poursuivre son intérêt à sa manière pourvu qu'il observe les règles de justice15 »

C’est ainsi, aussi, que Malthus avait compris le message de Smith :

« laisser chaque personne poursuivre son intérêt à sa propre manière ... pourvu qu’il respecte les règles de justice16 »

Plus récemment Jacob Viner écrit :

« Dans son analyse économique, Smith se sert de l'hypothèse simplificatrice d'après laquelle les relations économiques entre les hommes sont fondamentalement impersonnelles, anonymes, distantes, de manière que leurs sentiments, exception faite de la justice”, demeurent en état de veille (les guillemets anglais sont de Viner)17 »

Remarquons, pour finir sur ce point, que les règles de justice à respecter dans le domaine économique sont beaucoup plus nombreuses et détaillées qu'on ne pourrait le penser à première vue et qu’elles requièrent une réflexion morale assez élaborée. Ainsi, lorsqu’on affirme que ces règles exigent le respect des contrats, il suffit de penser un peu pour comprendre que cela suppose toute une réflexion éthique préalable pour déterminer quels contrats méritent d'être respectés et quels contrats doivent être déclarés nuls. Dans l’« idéologie moderne » (ou dans la « morale bourgeoise », si l’on préfère l’appeler ainsi) nombre de contrats sont considérés comme nuls, comme la polygamie, par exemple.

Et si la justice exige que le droit de propriété soit strictement respecté, encore faut-il décider à quels objets ce droit s’applique.  Ainsi, dans l’« idéologie moderne » les êtres humains ne peuvent pas devenir propriété de quelqu’un et servir comme objets de commerce, les grands fleuves non plus.

Ensuite, même lorsqu’il est légitime d’exercer le droit de propriété sur un objet, encore faut-il déterminer la durée de ce droit. Ainsi, d’après la morale et la loi « modernes », un objet que j’ai fabriqué de mes propres mains m’appartient (à moi et mes héritiers) pour l’éternité tandis qu’un livre que j’aurais écrit n’appartient à mes héritiers (en France, par exemple) que pour soixante ans après ma mort, et une invention technologique n’est mienne que pour dix ans.

Enfin, lorsqu'on dit d'un objet qu'il m’appartient, cela ne veut pas dire que je peux faire ce que je veux avec. Encore faut-il préciser l’étendu de ce droit (les servitudes qu’il comporte). Ainsi la propriété terrienne comporte toujours le devoir d’autoriser la construction de routes et chemins pour accorder le passage aux autres propriétés. De même, un propriétaire de bateau doit s’arrêter pour secourir des naufragés, le propriétaire d’une forêt doit abattre ses arbres en cas d’incendie, le propriétaire d’animaux doit faire de même en cas d’épidémie, etc.

Et même au sein de la classe des contrats légitimes, la morale « moderne » désapprouve ceux, par exemple, qui résultent d'un abus de position dominante. Ce qui présuppose toute une réflexion destinée à préciser à partir de quel degré de domination du marché commence la position dominante, quelles sont les actions qui constituent un abus et, bien que la morale doive toujours désapprouver de tels abus, il reste à préciser les cas précis où la force publique doit les réprimer.

Ces questions sont clairement traitées dans le chapitre « Political Economy and Private Morality » dans The Principles of Political Economy, de Henry Sidgwick (livre III, chapitre IX). On consultera aussi avec grand profit le chapitre « Of the Functions of Government in Général » du Principles of Political Economy de John Stuart Mill (livre V, chapitre 1).

L'intérêt privé est-il spontanément « bien orienté » ?

Mais pourquoi les grands économistes anglais, comme Hume et Smith, auraient-ils pensé qu'en économie l'homme peut négliger la moralité ? Parce que (nous sommes toujours dans le domaine des opinions absurdes que Dumont leur attribue) dans cette sphère d'activité, en cherchant uniquement son intérêt égoïste (sans se soumettre à aucun ensemble de règles morales), l'individu agit spontanément pour le bien de la communauté. Si l’on croit Dumont, les grands économistes pensaient que :

« l'activité économique est la seule activité de l'homme où il n'y a besoin que d'égoïsme : en poursuivant seulement leurs intérêts particuliers, les hommes y travaillent sans le vouloir an bien commun » (p. 83).

Nous avons là un autre de ces lieux communs si souvent attribuées aux économistes classiques anglais. Mais, ici encore, Dumont se trompe grossièrement : les grands économistes anglais ont tous dit exactement le contraire.

Lorsque l'intérêt personnel se manifeste spontanément (avant que les lois morales de base ne l’aient amadoué et canalisé), loin de produire des bienfaits, il est destructeur de l'ordre social. L'intérêt personnel est souvent mal orienté par rapport à l'intérêt général. Et même lorsqu'il est bien orienté, il est souvent soit trop fort, soit trop faible. C’est là une doctrine constante chez les classiques. Dans ses réflexions sur le système de la propriété privée, Hume le dit clairement 18 :

« Cette avidité d'acquérir des biens et des possessions pour nous-mêmes et nos amis les plus proches est insatiable, perpétuelle, universelle et directement destructrice de la société ... Tous ont raison de la craindre, quand elle agit sans aucune retenue » (p. 92)

« Les hommes ont découvert, par l'expérience, que leur égoïsme et leur générosité limitée s'exerçant librement les rendent totalement inaptes à la société ... Ils sont naturellement conduits à se soumettre à la contrainte de règles telles qu'elles puissent en rendre le commerce plus sûr et plus commode » (p, 100) ;

« Ils se contraignent eux-mêmes au moyen de ce que nous appelons de nos jours les règles de justice » (p. 108) ;

« Sans justice, la société doit aussitôt se désintégrer » (p. 99).

C'est presque mot pour mot ce que dit Adam Smith. Ainsi, dans sa Théorie des sentiments moraux il écrit :

« La justice est le pilier principal qui soutient toute la construction. Si elle était supprimée, le grand et immense édifice de la société humaine serait en un instant dispersé en atomes » (p. 141-142) ;

« La société peut se maintenir sans bienfaisance, quoique dans un état qui ne soit pas le plus confortable ; mais la prédominance de l'injustice la détruira absolument » (p. 143).

Et, dans La Richesse des nations, en se référant plus précisément à l’économie, il dit la même chose :

« Le commerce et les manufactures ne peuvent guère fleurir longtemps dans un pays qui ne jouit pas d'une administration bien réglée de la justice » (vol. II, p. 555).

Dumont paraît faire une confusion incroyable. Ayant lu la célèbre phrase d’Adam Smith selon laquelle :

« ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner mais du soin qu'ils apportent à leurs intérêts19 »

il semble avoir compris que ce sont les intérêts personnels non encore amadoués par la morale (par les règles de justice) qui s'affrontent sur le marché et qui réagissent aux fluctuations des prix. C'est impossible, car il n'y a même pas de prix du marché ni d'échanges réguliers avant que la propriété, les personnes et les promesses (la justice) ne soient respectées.
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