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III. L'historicisme allemand et l'origine
du keynésianisme radical : de la conception
des étapes de l'école historique allemande
à la socialisation des actifs liquides
chez Soddy et Gesell


En réponse au péché ricardien d'abstraction théorique dont est coupable l'économie politique classique, inspirée par la philosophie hégélienne de l'histoire et par la vision organique de l'évolution historique d'Auguste Comte et de Friedrich List, les premiers tenants de l'École historique allemande ont reconnu vers le milieu du XIXe siècle la nécessité d'examiner le développement des institutions économiques à travers l'histoire. Toutefois, ainsi que l'a indiqué J.A. Schumpeter (1954), deux des trois plus importants théoriciens de cette école, Bruno Hildebrand et Karl Knies, ont porté un intérêt particulier au rôle de la monnaie et du crédit dans le processus du développement économique. 1 Dans son schéma logique de classification du développement historique, Hildebrand en particulier distingue trois étapes observables dans l'économie à propos de l'évolution des institutions monétaires et de crédit : l'économie 'naturelle', l'économie 'monétaire' et enfin l'économie de 'crédit'. Même si ce schéma peut être remis en question, l'intérêt que porte Hildebrand aux aspects monétaires de l'évolution du système économique a eu d'importantes répercussions. Cette importance accordée à la restructuration des institutions monétaires et de crédit au cours du processus de développement allait devenir le trait caractéristique de l'analyse néo-classique dans la tradition autrichienne et dans la pensée hétérodoxe au début du XXe siècle en Allemagne et ailleurs.

1. Le néoclassicisme et la tradition allemande

Knut Wicksell est l'un des premiers des économistes les plus importants de l'école néo-classique a avoir utilisé cette approche en termes d'étapes. Il est ainsi l'un des premiers néo-classiques a avoir pris conscience que cette évolution tendait à réaliser des systèmes monétaires de plus en plus complexes. Selon Wicksell, l'évolution du système capitaliste est une suite d'étapes, chacune de ces phases représentant un niveau de développement des affaires ; chaque phase correspond au degré d'élasticité qu'a pu atteindre le système monétaire. 1

Dans le cadre monétaire de Wicksell, la première étape représente une situation dans laquelle il n'y aucune institution financière et où une monnaie-marchandise (l'or) est utilisée comme moyen d'échange. Wicksell donne à cette étape le nom d'économie de 'pure monnaie métallique'. Il s'agit d'une économie dans laquelle le crédit, au sens strict, n'existe pas et où la monnaie est utilisée exclusivement pour faciliter l'échange. Dans cette pseudo-histoire du progrès économique, Wicksell examine ensuite une économie dans laquelle le phénomène du crédit se manifeste. Dans cette deuxième étape plus avancée d'une économie de 'crédit simple', le crédit apparaît sous forme de prêts consentis aux consommateurs (les acheteurs) par un autre groupe (les vendeurs) au moment de l'échange, comme dans une foire médiévale. 2 Ainsi, tout comme la monnaie métallique elle-même, le rôle du crédit simple est de faciliter l'échange. Il découle de cela que le besoin de monnaie métallique est réduit en proportion de la valeur des différents billets à ordre et traites des participants du marché. Toutefois, ni dans le cas d'une économie de pure monnaie métallique ni dans celui du crédit simple n'est rompu le lien causal au sens classique qui limite l'investissement au flux d'épargne. En effet, le 'crédit simple' ne sert qu'à transférer temporairement des fonds des secteurs excédentaires aux secteurs déficitaires de l'économie sans pour autant entraîner la création ex nihilo de monnaie.

Ce n'est que dans une étape beaucoup plus avancée d'une économie de 'crédit pur' que ce lien est rompu. Dans cette étape, les institutions qui se spécialisent dans le domaine du crédit ont pour fonction initiale d'escompter les lettres de change des particuliers qui déjà circulaient dans le cas du 'crédit simple' ; ensuite, elles émettent de la monnaie-crédit sans une épargne préalable. Ces institutions financières sont donc passées d'une étape de simple intermédiaires financiers, à celle de créateurs de monnaie de crédit nécessaire au financement de l'activité d'investissement. Néanmoins, selon Wicksell (1898, 1906), la phase finale, l'avènement d'une véritable économie de pur crédit, ne s'observe que lorsque toute la formation du crédit est centralisée dans une institution financière publique, notamment une banque centrale, qui consentirait des prêts aux entreprises suivant les principes bancaires traditionnels.

Dans ce monde wicksellien de pur crédit, le seul facteur déterminant les dépenses d'investissement est la relation entre le taux d'escompte bancaire et le taux de profit prévu, ou taux 'naturel'. Ainsi, à chaque hausse du taux naturel, non suivie par une hausse du taux bancaire, la possibilité qu'un profit pur puisse être réalisée incite les entreprises à accroître leur capacité productive. Pour financer cette expansion, ces firmes pourront emprunter de l'argent soit au système bancaire soit aux ménages. Il s'en suit d'après Wicksell que :

I - S = ∆M

où I représente le flux monétaire de l'investissement, S l'épargne totale des ménages et ∆M le flux endogène de monnaie-crédit permettant de financer l'investissement sans épargnes préalables. L'existence d'une valeur positive (ou négative) de ∆M est l'indication primordiale d'un déséquilibre sur le marché des capitaux, puisque, comme l'indique Wicksell (1906) : « (...) la monnaie ou le crédit qui est utilisé pour effectuer le transfert du capital nécessaire est mis en circulation et exerce son pouvoir d'achat sans qu'il n'y ait pour cela une accumulation équivalente du capital réel ». 1 L'inflation qui s'ensuit amènera « une réduction générale et forcée de la consommation » 2 ou 'épargne forcée', comme l'appellera plus tard Hayek. Dans le système de Wicksell, ce processus d'inflation et de déséquilibre sur le marché des capitaux a un effet cumulatif pour autant que la différence entre les taux 'naturel' et bancaire (donnant naissance à ∆M) soit positive.

F.A. Hayek (1931, 1933) a poussé l'analyse de Wicksell plus loin en avançant que, puisque l'inflation est une conséquence logique d'un déséquilibre structurel sur le marché des capitaux, le mouvement à la hausse des prix reflétera un état de 'surinvestissement' qui se terminera nécessairement par une crise. Comme l'affirme Hayek (1933), « (...), c'est l'existence du crédit qui rend possible ces diverses perturbations, (...) ». 3 L'inflation étant le signe qu'une société vit au-dessus de ses moyens (c'est-à-dire, qu'elle dépense au-delà de ce que le flux d'épargne le lui permet), les fluctuations présagent une crise inévitable. Hayek (1933) explique cette hypothèse de la façon suivante : 4

« En créant des crédits supplémentaires pour répondre à une plus grande demande, et en offrant ainsi de nouvelles possibilités d'améliorer et d'accroître la production, les banques veillent à ce que l'incitation à l'expansion des moyens de production ne soit pas immédiatement et d'une façon insurmontable contrecarrée par une hausse des taux d'intérêt comme elle le serait si le progrès était contraint par le flux d'épargne. Mais cette même politique des banques nuit au mécanisme automatique d'ajustement, qui permet de garder en équilibre les diverses parties du système, et rend possible des développements disproportionnés qui, tôt ou tard, entraînent une réaction ».

Cette réaction prend généralement la forme d'une hausse des coûts d'intérêt suivie par une réduction considérable de la demande pour des biens d'investissement. Toute tentative artificielle de stimulation de la demande de consommation et d'investissement de la part du gouvernement ne peut que maintenir ce déséquilibre structurel qui est à l'origine de la crise. Donc, la seule option efficace à long terme qui s'offre pour résoudre ce problème de surinvestissement réside dans la purge sur une grande échelle, ou l'élimination pure et simple, du capital moins productif. Cette purge est imposée par les taux d'intérêt élevés. Il propose ainsi une politique de « monnaie neutre » pour diminuer l'écart entre l'économie d'échange réel et l'économie monétaire. Plus l'élasticité du système monétaire est basse, plus la société est contrainte de vivre selon ses moyens. L'implication pratique de cette proposition pour les autorités monétaires, en fait, serait de maintenir une politique restrictive et prudente de laissez faire. 1

La notion de 'monnaie neutre' de Hayek était trop obscure et politiquement inacceptable, particulièrement pendant la crise des années 30. Une autre proposition néo-hayekienne, dont l'origine se trouve également dans les travaux de Hildebrand et Knies, et à laquelle fait indirectement allusion G.F. Knapp dans son State Theory of Money (1924) 2, mettait l'accent sur la nécessité de rétablir le marché des capitaux en éliminant complètement la monnaie-dette privée. Par définition, la contrepartie du crédit est la dette. Une création excessive de monnaie-crédit au sens hayekien est synonyme de surendettement. Au début des années 30, Irving Fisher est arrivé à des conclusions semblables à celles que l'on trouve dans la théorie de surinvestissement de Hayek mais perçues sous un angle différent. D'après Fisher (1932), la théorie de Hayek du cycle du crédit est essentiellement correcte mais elle correspond davantage à une théorie du 'cycle de la dette', c'est-à-dire, un mouvement cyclique d'endettement envers le secteur bancaire 3. L'existence d'un système de réserves fractionnées permet aux banques de construire une pyramide de dettes, d'où résulte une expansion exagérée du crédit par rapport à un niveau insuffisant de la base monétaire. Dès que la situation économique change, en raison, par exemple, d'une variation des taux d'intérêt, les liens existants entre les créanciers et les débiteurs deviennent de plus en plus fragiles au fur et à mesure que les rentiers cherchent à liquider leurs avoirs financiers. Ce processus de « liquidation précipitée » qui force à vendre à perte pour acquérir des actifs liquides entraîne inévitablement une diminution du stock de monnaie-dette. Il indique ainsi que : 1

« (...) la tentative même des individus de réduire le fardeau de la dette l'alourdit, car l'effet psychologique sur les masses amplifie la valeur réelle de chaque dollar qui est dû (ce qui les incite à vouloir liquider). Voilà donc le grand paradoxe qui me semble être la clef de l'énigme de la plupart sinon de toutes, les crises économiques : plus les débiteurs remboursent leurs dettes, plus ils doivent en termes de biens réels ».

Il s'ensuit pour Fisher que la cause principale de la crise réside dans le surendettement, caractérisée par un accroissement du fardeau de la dette.

Comme solution à la crise, Fisher (1935) et Simons (1948), entre autres, proposent durant la Grande Crise que le processus de création et de destruction de la monnaie soit éliminé de l'activité bancaire par une 'nationalisation de la monnaie' 2, Fisher propose que le gouvernement incite les banques commerciales par des mesures législatives à accroître leurs réserves de monnaie fiduciaire jusqu'à concurrence de 100 pour cent de la valeur de leur passif, ce qui les convertiraient en des « banques de chèques » ou chambres de compensation n'ayant toutefois pas le pouvoir de créer de la monnaie-dette. Cette monnaie publique à 100 pour cent avait pour but de rétablir au sens hayekien le marché des capitaux en conférant aux banques le seul rôle d'intermédiaire financier, c'est-à-dire, « celui d'un courtier entre les épargnants et les emprunteurs des épargnes ». 3 Le système bancaire de réserves fractionnées dénature et perturbe le marché des capitaux en fixant un taux d'intérêt monétaire qui n'est pas « approprié » et qui entraîne des cycles d'endettement. 1 Seul un système de monnaie publique à 100 pour cent pourrait lier la demande de prêts à l'offre de fonds prêtables régie par le flux de l'épargne

Dans la Théorie générale, Keynes s'oppose vivement à la conception hayekienne du marché des capitaux. 2 Au lieu de limiter les dépenses à l'offre d'épargne dont dispose le marché des capitaux, la proposition de Keynes concernant 'l'euthanasie des rentiers' implique l'élimination définitive du rôle contraignant de ce marché. Malheureusement, au lieu de trouver des affinités logiques entre la proposition de Fisher et le modèle hayekien du marché néo-classique des capitaux (à propos duquel on a déjà établi des liens communs), Keynes confond cette première avec les propos plus radicaux de Silvio Gesell ! 3 Comme nous allons le démontrer dans la section suivante, ce n'était pas le fardeau de la dette en soi qui inquiétait Keynes, mais bien le fardeau de l'intérêt dont tire profit le secteur rentier.

2. L'émergence du radicalisme anti-rentier de la tradition allemande et ses liens avec le keynésianisme

Suivant la tradition allemande d'après laquelle l'économie et la société est un tout organique évoluant à travers une série de transformations historiques, Thorstein Veblen dans les années 1890 s'engage dans la methodenstreit et décide d'appliquer leur méthodologie à l'économie américaine. Veblen considère l'économie, particulièrement telle qu'elle a évoluée depuis les années 1870, comme étant dominée par une institution, l'entreprise commerciale, dont la fonction est non seulement de réaliser des gains pécuniaires mais aussi de créer une 'culture pécuniaire'. Cette évolution naturelle qui a mené à la création d'entreprises commerciales à grande échelle vers la fin du XIXe siècle impliquait que « le contrôle de la production industrielle est devenu de plus en plus une question qui touche au financement des sociétés ». 1 Avec la capitalisation des fonds provenant du crédit des banques et des rentiers, les premières formes d'entreprises se sont transformées en sociétés anonymes, ces sociétés dont selon Veblen les propriétaires sont « absents ». 2 Alors apparaît une organisation industrielle qui se développe selon des lois qui ne sont plus celles des organisations du passé. De l'économie, Veblen donne donc un modèle qui est radicalement différent de la vision classique.

L'apparition de la grande société donne naissance à trois classes sociales qui s'affrontent dans la répartition du surplus. La dynamique de la phase de maturité du capitalisme, telle quelle apparaissait à Veblen au début du XXe siècle, résidait non pas dans le conflit entre les travailleurs et les capitalistes mais bien dans le conflit croissant entre les industriels (ou « capitaines d'industries ») et les rentiers (ou les « propriétaires absentéistes »), Veblen (1904) écrit : 3

« La transformation à laquelle a été sujet le capital industriel ces dernières années a eu de graves répercussions sur les détenteurs de droits de propriété ainsi que sur la gestion de l'industrie. Tant que les placements dans les sociétés sont gérés par des méthodes modernes de finance, la gestion se démarquera progressivement de la propriété, et aura tendance à s'en éloigner lorsque le volume du financement de ces sociétés sera plus important ».

Donc, au fur et à mesure que le système tend vers une 'économie de crédit' dans laquelle les entreprises commerciales fonctionnent sur une base de capitaux propres de plus en plus limitée, le fardeau de l'intérêt (dont bénéficie le secteur rentier) augmente sans qu'il corresponde à une quelconque contribution à la formation du surplus économique. 4 Avec l'avènement de la phase mûre du capitalisme, Veblen prévoyait que les entreprises commerciales seraient de plus en plus dépendantes des activités des rentiers et des institutions de crédit dont les intérêts s'opposaient beaucoup à ceux des industriels. Se penchant sur ces changements historiques, Veblen (1921) conclut avec regret : 1

« Depuis que ce passage du dix-neuvième au vingtième siècle s'est achevé, et dans la mesure où il l'a fait, le financier anonyme a cessé d'être un capitaine d'industrie et est devenu un lieutenant financier ; les banques d'investissement associées ont hérité de sa charge et (...) s'occupent du lancement d'actions et des fluctuations de leurs valeurs et aussi de régler le taux et le volume de production des entreprises ainsi passées aux mains des banques d'investissement ».

Cette évolution structurelle à long terme des institutions économiques vers une plus grande concentration de la propriété au profit des institutions de crédit et des rentiers qui sont « au centre fiscal de toutes choses » 2 était pour Veblen une situation particulièrement instable qui mènerait au déclin de l'entreprise commerciale. 3 Tout affaiblissement des profits entraîne éventuellement une crise lorsque les rentiers décident de liquider leurs actifs au moyen d'un « sabotage des financiers et des propriétaires absentéistes ». 4 Cette crise prend la forme de « périodes successives de liquidation » résultant des activités des détenteurs de propriété par absentéisme. 5

Bien que W.C. Mitchell (1913) ait fourni plus de précisions sur l'analyse de Veblen portant sur les crises financières, il revient toutefois à Keynes dans le chapitre 12 de sa Théorie générale, grâce à la distinction fondamentale qu'il établit entre les concepts de 'spéculation' et d"entreprise', d'avoir tiré les conclusions les plus significatives. Dans un système industriel dominé par les activités déstabilisatrices d'une classe des rentiers qui souhaitent détenir des actifs liquides tout en ne s'engageant pas dans des investissements à long terme, la seule solution logique qui s'offre est celle de la socialisation de l'investissement par les décisions éclairées d'un État ayant une perspective sociale à long terme. 1

Tandis que la proposition plus radicale de Keynes en faveur de la socialisation de l'investissement peut être attribuée en partie aux conceptions de Veblen de l'économie, et même encore à l'historicisme allemand, son radicalisme anti-rentier résulte avant tout de l'influence d'un nombre de penseurs hérétiques dans le domaine monétaire, moins connus, dont la plupart sont rattachés à la tradition allemande. Parmi ceux-ci se trouve N. Johannsen 2 qui un peu comme Veblen s'intéresse aux activités déstabilisatrices de ces individus qui détiennent des actifs financiers. Ces individus, qui avaient été désignés par Veblen comme étant la classe des propriétaires absentéistes, sont aussi par définition les grands épargnants de la communauté. C'est en effet la forte tendance à épargner qui permet précisément à ce groupe de pouvoir s'accaparer d'une grande part de la richesse financière.

Selon Johannsen (1908), trois options s'offrent aux personnes qui désirent épargner. Tout d'abord, l'individu peut investir dans la création de nouvelles richesses, ce qui par son effet 'multiplicateur' sur la demande stimulera la croissance. La personne peut également détenir des encaisses oisives ou thésauriser, ce qui serait extrêmement nuisible à la création de nouvelles richesses puisque dans ce cas les épargnes resteraient dans leur forme liquide. En dernier lieu, et c'est de loin l'option la plus significative, l'individu peut acquérir d'autres biens moins liquides qui pourraient aussi 'miner' l'activité économique. À l'opposé de l'investissement productif, cette forme acquisitive de l'épargne, que pratique la classe rentière, ne favorise pas la création de nouvelles richesses et peut même lui être totalement nuisible. Cela est dû au fait que cette forme d'épargne n'est qu'un simple transfert de titres sur la richesse existante des non-épargnants aux épargnants, ces derniers ayant une plus faible propension à consommer de leur revenu à venir. 3 C'est précisément cette forme d'épargne acquisitive qui est à l'origine des crises. Ainsi, l'accumulation d'actifs financiers de la part des individus peut contribuer à appauvrir la communauté car, avec cette dernière forme d'épargne, la modification de la répartition de la richesse existante, qui en découle, nuira à la demande future.

Johannsen est l'un des nombreux hérétiques en économie monétaire au début du XXe siècle qui était fortement anti-rentier. Parmi les moins bien connus de ce courant hétérodoxe se trouve F. Soddy, qui à l'instar de Veblen et Johannsen, décrit pendant les années 20 un système structurellement instable et sujet à des effondrements graves et généralisés. Tout comme chez ces autres auteurs, le centre de ces préoccupations était l'accumulation financière de la part des rentiers.

Pour Soddy, la dette était beaucoup plus que la simple contrepartie de la richesse. Contrairement aux classes dominantes des anciens systèmes économiques, sous le capitalisme d'âge mûr, les groupes dominants, plutôt que détenir la richesse matérielle définie au sens classique de stock de marchandises, préfèrent détenir la dette portant l'intérêt. La création de dettes de cette sorte permet à une personne de faire le transfert de son pouvoir d'achat dans le temps. À la longue, ce qui est en fait accumulé n'est donc pas la richesse mais la dette, puisque la richesse est par définition périssable et sujette à la dépréciation. Soddy affirme que : 1

« La richesse est périssable, tandis que la dette est une créance sur la richesse à venir qui permet à un individu d'échapper aux effets de la nature. Une personne ne peut même pas amasser suffisamment de richesses pour vivre ou se créer une famille, car un tel stock de biens accumulés périrait. Il est, pratiquement obligé de trouver des moyens de se faire repayer plus tard. Il doit donc laisser les autres dépenser ses épargnes dans l'espoir qu'il pourra plus tard récolter une part de la moisson qu'ils auront semée. (...). Ce que les individus souhaitent ainsi avoir est non pas la richesse mais des dettes qui ne périront pas, peu dispendieuses à conserver et qui sont porteuses d'un intérêt à perpétuité ».

C'est donc la permanence de la dette qui lui donne un avantage sur la richesse périssable. Mais un tel état est structurellement instable puisqu'avec le temps le système doit s'effondrer inévitablement sous le poids de sa propre structure de dette. On peut donc représenter cela graphiquement à l'aide d'une version légèrement modifiée du diagramme de Soddy suivant : 1



Tant que la richesse s'accumule, sa contrepartie, la dette (ou la « richesse virtuelle ») s'accumule aussi. Bien que la richesse accumulée génère un surplus à partir duquel les détenteurs de dettes portant intérêt tirent un revenu, leur part du surplus économique doit s'accroître progressivement étant donné que la richesse matérielle est de nature périssable (le diagramme ci-dessus démontre qu'il y a bel et bien une diminution relative de la valeur de la richesse génératrice du surplus par rapport à la dette). Une crise se produit lorsque le fardeau du revenu des rentiers, provenant de dettes portant intérêt, prend un proportion démesurée par rapport au désir de la classe des débiteurs de produire un surplus de leurs richesses matérielles accumulées. La solution à ce problème envisagée entre autres par Johannsen, et fortement soutenue par Silvio Gesell, est de soumettre la dette, et plus précisément la monnaie, dans le cas de Gesell, au même taux de dépréciation que les actifs physiques.

Dans son Natural Economic Order (1929), Gesell démontre, un peu comme Johannsen (1908), comment les variations des encaisses monétaires détenues par le public peuvent engendrer des problèmes de demande effective. 1 Comme chez Soddy, ces problèmes sont dus au fait que la monnaie, en tant qu'actif liquide, est maintenue dans une position privilégiée dans la hiérarchie des titres de richesse et de dette. Pour lui enlever cette position avantageuse, Gesell propose un plan de « monnaie gratuite » suivant lequel la monnaie estampillée serait soumise à une dépréciation hebdomadaire et remplacerait le stock liquide de monnaie-dette en circulation. Il explique : 1

« Le plan de monnaie gratuite aurait pour but de mettre fin au privilège injuste dont jouit la monnaie. Ce privilège est dû au fait que la monnaie, sous sa forme traditionnelle, a toujours eu un avantage sur tous les autres biens, à savoir sa nature impérissable ».

Pour Gesell, les effets de cette proposition seraient au nombre de deux : d'une part, cette taxe sur la liquidité supprimerait le désir de détenir la monnaie à des fins autres que celles de transactions ; d'autre part, il s'ensuit de cette proposition que « la monnaie perd son pouvoir d'extorquer de l'intérêt et elle se trouve ainsi réduite au même rang que les biens et le travail ». 2 La conception anti-rentière de Gesell rejoint donc celle de plusieurs hérétiques du XIXe siècle, Henry George entre autres, en ce qu'elle propose, tout comme pour la rente foncière, que l'État confisque l'intérêt au moyen d'une taxe sur les actifs liquides. 3

Il n'est donc pas difficile de voir comment la position de Gesell voulant qu'on impose des frais de détention sur la valeur des encaisses monétaires, pour éliminer le revenu d'intérêt, mène à la conception radicale anti-rentière de Keynes dans sa Théorie générale. En effet, ce dernier consacre plusieurs pages de son ouvrage aux idées de Gesell. Les deux seules critiques sérieuses qu'il formule à son égard sont qu'il n'a pas développé suffisamment sa théorie de l'intérêt, et qu'il aurait dû appliquer sa politique de la monnaie estampillée aux autres actifs liquides. 4 Tout comme la conception de Gesell, l'euthanasie de la classe rentière chez Keynes semble être la seule solution logique au problème chronique d'une insuffisance de demande effective découlant de la préférence des rentiers pour la liquidité, De plus, contrairement à la théorie simpliste de la sous-consommation du Major Douglas selon laquelle le système monétaire ne pourrait jamais remettre en circulation assez de monnaie pour que puisse être acheté l'ensemble des produits finis aux prix courants de production 5, Keynes soutenait la théorie de Hobson d'après laquelle il existerait suffisamment de monnaie pour acheter la production aux prix courants à la condition que le revenu soit réparti correctement. 1 L'élimination graduelle du revenu des rentiers amènerait à la longue un déblocage des titres financiers qui sinon demeureraient immobilisés (en raison de la grande propension de cette classe à épargner). Cela aurait pour effet d'accroître dans le temps le flux de demande agrégée au fur et à mesure que s'effectue le transfert du revenu des rentiers au profit des autres membres de la communauté ayant une forte propension à dépenser.
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