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Henri Conscience

Argent et noblesse

BeQ



Henri Conscience

Argent et noblesse

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 791 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Histoire de deux enfants d’ouvriers

Argent et noblesse

Édition de référence :

Paris, Calmann Lévy, Éditeur, 1883.

I


À une couple d’heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles, à côté de la chaussée, s’élèvent une dizaine de maisonnettes dans le voisinage d’une chapelle. Elles sont habitées par de pauvres ouvriers surchargés d’enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d’ailleurs, ils peuvent cultiver un petit lopin de terre où ils récoltent les pommes de terre et les légumes pour leurs provisions d’hiver.

À quelques minutes de là, au milieu des champs, près d’un droit sentier, il y a une maison plus basse, mais plus large aussi, qui a l’air d’une petite métairie.

En effet, elle est de chaque côté ombragée par les branches de deux grands noyers ; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la façade et entoure les deux fenêtres.

Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le pignon latéral, devant la porte de l’étable, un petit tas de fumier.

La situation de cette petite maison est très pittoresque. Derrière le verger, clos d’une haie, coule à quelque distance un clair ruisseau bordé, dans tout son parcours, de prairies émaillées de fleurs. Du côté du levant le terrain s’affaisse petit à petit pour former la large vallée de la Senne, dont le versant opposé borne l’horizon par des hauteurs d’un vert sombre pareilles à la croupe d’une montagne. Du côté du couchant on voit le village et son clocher qui s’élève au-dessus des arbres, et plus loin, de tous côtés, les champs accidentés dont les ondulations, de même que dans tout le Brabant méridional, feraient croire que la mer est venue un jour jusque-là et que ses flots ont creusé dans le sol les traces de leur puissante houle.

En l’année 1865, cette petite métairie était habitée par le charpentier Jean Wouters et sa famille. Ils étaient allés l’occuper pour trouver dans la culture d’une petite pièce de terre, l’emploi de leurs heures de loisir et un léger accroissement de bien-être. Il y avait même une vache dans leur petite étable, une vache qui donnait assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques livres de beurre au marché de Hal.

En entrant dans la maison, on pénétrait d’abord dans la chambre commune où brûlait un petit poêle qui servait à la préparation des repas. On y voyait une armoire vitrée où brillaient des verres et des tasses ; un coucou suspendu au mur ; trois ou quatre estampes coloriées, représentant l’histoire de l’Enfant Prodigue ; une dizaine de livres usés (probablement de vieux livres de classe) ; sur la tablette de la cheminée un petit crucifix entre deux perroquets de plâtre ; dans un coin un carreau à faire de la dentelle, et beaucoup d’autres choses encore qu’on trouve dans presque toutes les maisons de paysans ou d’artisans qui ne sont pas dans la misère.

Une porte latérale donnait accès de plain-pied à la chambre à coucher du vieux charpentier Jean Wouters. À côté du lit très propre pendaient quelques vêtements d’homme très soignés – ses habits du dimanche, sans doute – sur lesquels tranchait désagréablement un chapeau roux, déteint et bossué. Dans un coin on voyait un bac en bois contenant une couple de rabots, quelques ciseaux, un maillet et un marteau et une scie à main.

La fille du charpentier, qui était veuve, dormait probablement avec son unique enfant, une fille, dans une petite chambre sous le toit ; car, hormis la laverie et l’étable, il n’y avait pas d’autre pièce dans la maison.

Cette humble demeure de travailleur devint, dans le cours de cette année 1865, le théâtre de certains événements qui valent peut-être la peine qu’on les raconte.

Un jour du commencement de mai, à la tombée de la nuit, une femme était occupée à préparer le repas du soir sur le petit poêle. Cette occupation n’exigeait pas une grande tension d’esprit ; car le fricot qu’elle remuait ne consistait qu’en quelques pommes de terre avec des morceaux de lard, restes du repas précédent.

Cette femme pouvait être âgée de quarante-cinq ans. Son visage pâle et ses joues creuses lui donnaient une apparence maladive.

Des idées sérieuses devaient préoccuper son esprit ; car, par moments, elle oubliait de remuer sa cuiller et secouait la tête d’un air pensif.

Pendant ce temps on entendait résonner au fond de la maison la voix fraîche d’une jeune fille qui accompagnait le grondement de sa baratte d’une chanson au rythme vif et sautillant et, quoique la vache mêlât constamment au refrain joyeux de la chanson la dissonance de ses beuglements, la jeune fille ne se laissa pas troubler dans l’épanchement de sa gaieté.

À la fin la chanson joyeuse avait cessé de résonner dans la laverie et l’on n’y entendait plus que le bruit d’un tonneau que l’on déplaçait avec effort.

– Pour l’amour de Dieu, Lina, cesse maintenant, cria la femme. Tu as travaillé toute la journée au jardin et voilà que tu continues à trimer sans relâche dans l’obscurité.

– Tout de suite, mère, répondit la voix. Le beurre est fait, je vais m’essuyer les mains.

Un instant après la jeune fille entra dans la pièce.

– Lina, Lina, pourquoi n’écoutes-tu pas mon conseil ? dit la femme avec un accent de reproche. Depuis ce matin tu retournes la terre et tu traînes la brouette comme un journalier. Ce n’est pourtant pas là un ouvrage pour une jeune fille telle que toi.

– Mais, ma mère, si je ne le fais pas, qui est-ce qui le fera ? Vous devez vous soigner pour le ménage, et d’ailleurs, quand même le bon Dieu exaucerait mes prières et vous procurerait la guérison, vous êtes encore trop faible, ma chère mère... Grand-père, n’est-ce pas ? Avant d’aller à son ouvrage de tous les jours ou après en être revenu. Je ne veux pas qu’il s’échine encore comme un esclave après avoir travaillé toute la sainte journée.

– Grand-père est un homme et il est encore robuste, mon enfant. En retournant tous les jours un peu la terre, il en aurait fini en peu de temps sans trop se fatiguer. Ne t’a-t-il pas dit qu’il terminerait cette semaine le travail du jardin et que tu ne dois pas y mettre la main ?

– Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. Mais ce qui est fini, grand-père ne le recommencera pas.

– Enfant, enfant, tu te fatigueras à travailler, soupira la femme. Et si tu savais combien c’est pénible d’être malade.

– Eh bien, chère mère, travailler est sain, dit Lina. Quand je puis me remuer ainsi toute la journée, je me sens heureuse, et il me semble que je danserais de contentement. Venez, je vais vous aider à couvrir la table.

Caroline Wouters était encore très jeune et n’était ni très grande ni très forte ; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras musculeux, l’air de santé que présentait toute sa personne étaient bien en harmonie avec l’idée de courage et d’énergie qu’exprimaient ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire ouvert, l’air ingénu, et toute sa personne respirait un parfum de fraîcheur virginale.

– Grand-père reste longtemps dehors aujourd’hui, dit-elle. Il sera allé, sans doute, chez Coba, le jardinier, chercher des échalas pour les pois. Voulez-vous que j’aille l’appeler ?

– Je comprends ce que c’est, répondit la femme. Tu sais que, d’après les ordres de son maître, il devait aller cet après-midi à l’auberge de l’Aigle d’or pour établir un nouveau chantier dans la cave. C’est un ouvrage pressé et on le retiendra probablement là jusqu’à ce que le chantier soit achevé... Nous attendrons, je laisserai le fricot sur le poêle. Assieds-toi et repose-toi un peu, enfant.

La jeune fille prit la chaise qu’on lui offrait et secoua la tête sans rien dire, comme si les dernières paroles de sa mère lui donnaient matière à réflexion.

– À quoi songes-tu comme ça tout à coup ? demanda la femme.

– Et vous croyez, mère, que grand-père travaille comme cela au-delà de son heure parce que son maître le lui a dit ou commandé ?

– Oui, mon enfant.

– Non, non, cela n’est certes pas la raison, répliqua la jeune fille à demi fâchée.

– Et quelle serait donc la raison, Lina ?

– Grand-père devient de plus en plus économe. Pour gagner quelques sous au-dessus de sa journée, il travaillerait même toute la nuit, si c’était possible. Le dimanche après-midi, il ne va plus jamais boire une pinte avec ses amis, et il n’allume plus que rarement une pipe, lui qui auparavant avait l’habitude de fumer presque constamment à la maison. Le tabac est trop cher, dit-il. Vraiment, mère, cela me fait peine quand je le vois le soir regarder autour de lui d’un air si préoccupé. Je sais bien ce que ses yeux cherchent ; mais il résiste à la tentation, pour épargner une couple de cents ; souvent mon cœur se gonfle de pitié et il me prend des envies de pleurer ; mais, Dieu merci, cela ne durera plus longtemps.

– Non, cela ne durera plus longtemps, répéta la veuve avec un accent de tristesse, encore quelques mois. Ma grave maladie, qui m’a tenue alitée tout l’hiver, nous a mis en arrière. C’est un crève-cœur pour notre bon père. Jamais il n’a pu supporter l’idée d’avoir des dettes si petites qu’elles soient. Maintenant il travaille et il peine pour soulager nos épaules de ce fardeau. Laisse-le faire, Lina ; tu sais que toutes les observations sur ce point restent inutiles.

– Non, je ne le laisserai pas faire, murmura la jeune fille d’un ton résolu. Attendez un peu, je saurai bien le forcer à fumer sa pipe comme devant.

– Le forcer ? Comment t’y prendras-tu ?

– Vous verrez, ma mère, quand il sera temps.

En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un coin de la pièce, prit son carreau de dentellière et vint s’asseoir près de la table. Elle découvrit une large dentelle déjà en partie achevée et se mit à entremêler vivement ses fuseaux en répétant joyeusement :

– Oui, oui, vous le verrez, mère... Vous me regardez si curieusement ? Allons, je vais vous dire ce que j’ai imaginé depuis quelques jours. Dans une couple de semaines c’est l’anniversaire de grand-père, n’est-ce pas ? Pour ce temps-là ma dentelle sera achevée et Thérèse, la colporteuse, m’en donnera à peu près dix-neuf francs.

– Et tu veux faire cadeau d’un nouveau chapeau à grand-père ? Je le sais depuis longtemps.

– En effet, il va maintenant à l’église avec un vieux chapeau roux et les gens parlent de cela. Puisqu’il ne veut pas en acheter un nouveau, c’est moi qui le ferai sans qu’il le sache... Mais ce n’est pas tout, mère. Baptiste, le fils du charron, a planté l’année dernière une grande pièce de tabac ; il en a fait sécher et couper les feuilles ; il en a sur son grenier la charge d’au moins trois brouettes. Les gens qui en ont acheté disent que ce tabac est d’une excellente qualité et d’un goût parfait. Eh bien, je vais acheter du charron plein mon tablier de tabac, et quand grand-père verra ce tas dans sa chambre il faudra bien qu’il fume, bon gré, mal gré.

– Plein un tablier, perds-tu la tête, Lina ? Tu ne peux pas faire cela.

– Ne sommes-nous pas convenus, ma mère, que je puis disposer librement de l’argent que je gagne, en dehors de ma journée, à faire de la dentelle.

– Oui, mais de cette façon tu ne garderas pas assez pour toi, pour t’acheter un nouveau mouchoir de tête pour l’été.

– Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.

– Non, pas ça, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel, ne travailles-tu pas déjà assez ?

– C’est égal, la conviction que j’ai de posséder un moyen de faire plaisir à grand-père me rend capable de tout. J’exécuterai mon projet, mère.

– Silence là-dessus maintenant, Lina, dit la femme en posant un doigt sur ses lèvres. Voici grand-père qui vient, j’entends son pas.

Un homme d’environ soixante-cinq ans, vêtu comme un ouvrier, avec une veste et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant un bonjour à voix basse. Il avait de larges épaules et semblait encore robuste pour son âge ; mais son dos légèrement courbé et les plis profonds de son visage attestaient qu’il s’était usé par une vie de labeur incessant. Il entra et plaça sous la fenêtre, à côté de la porte, un sac de toile qui contenait probablement des outils.

Avant qu’il se fût redressé, la jeune fille lui avait jeté les deux bras autour du cou et l’embrassait en lui souhaitant gaiement le bonsoir. Il la serra sur son cœur et lui murmura doucement à l’oreille :

– Merci, ma chère Lina. Depuis quelque temps nous avons la vie assez dure ; mais cependant j’ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t’a donné un cœur excellent et il a rendu la santé à ta pauvre mère. De quoi pourrais-je me plaindre ?

– Allons, allons, prenez place à la table, grand-père, vous devez avoir faim, dit la jeune fille avec une certaine nuance d’inquiétude ; car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui était pas ordinaire et qui faisait craindre à la jeune fille qu’il ne lui fût arrivé quelque chose de désagréable.

Tous trois prirent place à table et baissèrent la tête pour dire leur prière.

– Bon appétit, grand-père, vite à l’œuvre maintenant, j’ai une faim de loup. Ah ! voilà des pommes de terre bien accommodées ; c’est à s’en lécher les doigts. Mère, vous en avez de l’honneur.

Lina avait prononcé ces paroles d’un ton joyeux évidemment pour dissiper les préoccupations du vieillard. Elle remarqua qu’il s’interrompait quelque fois de manger et qu’il secouait la tête.

– Grand-père chéri, dit-elle, vous êtes si taciturne. Allons, racontez-nous quelque chose. Comment vont les gens de l’Aigle d’or ? Léocadie se mariera-t-elle bientôt avec le fils du fermier Kanteels ? Est-il vrai qu’Isabelle va demeurer à Bruxelles ?

– Que Dieu protège ces gens égarés ! soupira Jean Wouters. Si le père Mol n’ouvre pas promptement les yeux, il déplorera trop tard son coupable aveuglement. Le malheur et la honte sont suspendus sur cette maison, tout y va mal.

– Mal, comment l’entendez-vous, grand-père ?

– Maintenant, mes enfants, desservez d’abord la table et puis je vous dirai ce qui m’a fait de la peine.

La jeune fille se dépêcha de porter dans la laverie le pot, les assiettes et les cuillers, revint, prit une chaise à côté du vieillard et murmura en le regardant curieusement :

– Eh bien ? eh bien ?

– Ah ! mes enfants, dit-il, depuis quelques semaines il se passe de malheureuses choses à l’Aigle d’or ; il y vient de temps en temps de riches messieurs de la ville qui y dépensent en un après-midi plus d’argent qu’il n’en faut pour soutenir pendant une année entière une famille d’ouvriers. – Vous croyez que j’exagère ? Ils y boivent du vin et ils le font couler par terre à pleins ruisseaux ; et ce vin coûte douze francs la bouteille !

– Douze francs ! comment est-ce possible ? s’écria la veuve, à moins que ce soit de l’argent fondu !

– Non, Anna, au contraire, c’est un breuvage fade. L’aubergiste m’en a fait goûter à la cave, cela a le goût d’eau sucrée et cela pique un peu le nez comme de la bière de Louvain qui est depuis longtemps en bouteille. Ça s’appelle du Champagne. Mais ce breuvage n’est pas aussi inoffensif qu’il le paraît. Il pousse d’abord les gens à la gaieté, il les étourdit ensuite et leur fait perdre la tête... J’étais à mon travail dans la cave lorsque le jeu a commencé. Comme la porte de la salle du restaurant était presque constamment ouverte, j’entendais les sons de leurs voix confuses et j’entendais en partie ce qu’ils criaient ; car ils parlaient tous d’un ton très élevé. Le reste me fut raconté par l’aubergiste ou par la servante, qui descendaient à chaque instant à la cave pour prendre de nouvelles bouteilles. Quelque chose d’incroyable me fit frémir de surprise et de honte. À travers tout le bruit qu’ils faisaient, j’entendais les filles de l’Aigle d’or éclater de rire et crier à l’aide comme des enfants qu’on poursuit en jouant... et, pensez donc, on avait parié là-haut vingt bouteilles que Léocadie avait les bras plus gros que sa sœur Isabelle. Les jeunes filles ne paraissaient pas disposées à laisser mesurer leurs bras par les parieurs en gaieté ; mais l’aubergiste les y a forcées !

– Est-ce possible ? murmura Lina.

– L’argent, l’argent, mon enfant. L’aubergiste gagne huit francs sur chaque bouteille. Ce pari lui a fait gagner cent soixante francs en moins d’une heure, autant qu’un bon ouvrier en deux mois. Mais ses enfants n’y perdront-elles pas leur bonheur et leur honneur ? Voilà la triste question. L’argent qu’on gagne d’une pareille façon ne peut pas profiter. Dieu est trop juste pour ça. La servante a bien voulu me faire accroire qu’Isabelle avait beaucoup de chances de se marier avec un de ces beaux messieurs de la ville ; mais la pauvre fille, sans le savoir peut-être, sert de jouet à ces jeunes libertins... Et ce n’est pas encore tout ; les choses devaient encore aller plus mal. À peine avaient-ils vidé une partie des vingt bouteilles, que leur gaieté bruyante se changea petit à petit en une scène scandaleuse de débauche. J’entendis tout à coup, au milieu des cris aigus, le bruit des tables et des chaises renversées et des verres qui se brisaient en tombant par terre. Effrayé et voulant venir en aide à l’aubergiste, je montai précipitamment. Il y avait au milieu de la salle de café un très jeune monsieur aux cheveux ébouriffés et aux regards allumés, qui mettait en pièces tout ce qu’il pouvait atteindre. Ses compagnons, l’hôtelier et ses filles assistaient en riant à ces actes de sauvagerie. Je ne savais que penser. Le garde-champêtre accourut pour expulser au nom de la loi ces ivrognes de l’Aigle d’or. J’entendis l’hôtelier lui dire : « Ces messieurs s’amusent et ne font pas de mal. Si je trouve bon ce qui se passe dans ma maison, personne n’a le droit de s’en mêler. » Et le garde-champêtre s’est éloigné en levant les épaules. Le fait est que l’aubergiste, comme il me l’a dit lui-même à l’oreille, se fera payer au double et au triple la valeur des objets qu’on a brisés chez lui.

– Et ils ont sans doute fini par se battre, grand-père ?

– Non, mon enfant. Ces messieurs, en jetant par terre les verres et les bouteilles, n’avaient pas l’air d’être fâchés. Je le comprends, c’est par orgueil qu’ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas dépenser assez d’argent rien qu’à boire, alors ils cassent tout et versent par terre le vin précieux pour montrer que l’argent n’a pas de valeur pour eux.

– Ah ! c’est affreux ! soupira la femme. Il y a des milliers de pauvres gens, frappés par le malheur ou la maladie, qui souffrent de la faim avec femme et enfants. Quelques francs les sauveraient, les rendraient riches, leur feraient bénir la main qui les aiderait dans leur détresse, et là on gaspille, on dissipe l’argent dans de scandaleuses débauches !

– Mais, mais, comme ces gens-là doivent être riches ! murmura la jeune fille, en levant les mains.

– C’est l’argent de leurs parents qu’ils dissipent, répondit le vieillard. Un argent durement gagné peut-être et épargné sou à sou. Qui sait si chaque pièce d’or ne coûte pas des larmes à leur père et surtout à leur mère ?... Il y avait dans la bande un des plus extravagants à qui on donnait le nom de baron. Cela m’a rappelé une bien triste histoire. Anna, vous souvenez-vous bien encore de la baronne qui a habité dans le temps le château appartenant actuellement à M. Dalster ? Elle était veuve, la bonne et charitable femme, et elle n’avait qu’un fils. Celui-ci fit pendant de longues années comme ces jeunes gens de l’Aigle d’or, peut-être encore pis, rien ne pouvait le retenir, ni le désespoir de sa mère, ni la misère qui approchait à grands pas. Il fallut vendre beaucoup de terres, puis le château, et la pauvre baronne, accablée de honte, le cœur brisé, tomba gravement malade et mourut peu de temps après... Vers cette époque, pendant l’hiver, il y avait un maçon, père de beaucoup d’enfants, – il s’appelle Henri Knop – qui, sans ouvrage depuis longtemps et poussé par la faim, alla voler la nuit dans une ferme un panier de pommes de terre. Il fut condamné à cinq ans de prison, obtint par sa bonne conduite une diminution de peine et fut mis en liberté dès la troisième année. Il déplorait son méfait et était résolu à gagner désormais honnêtement son pain. Cependant personne ne voulut lui donner de l’ouvrage, on l’évita, lui et les siens, comme une famille flétrie, et à la fin il se vit réduit à quitter le village avec sa femme et ses enfants, pour ne pas mourir de faim devant l’impitoyable aversion des habitants. Ce qu’il est devenu depuis personne n’en sait rien.

Le vieillard se tut un moment et les femmes, péniblement affectées par son récit fait d’une voix altérée, ne trahissaient leur émotion qu’en secouant tristement la tête et en murmurant à voix basse.

Il reprit en souriant amèrement :

– Et le fils de la baronne, demanderez-vous ? Le parricide sans âme ? Lui aussi, croyez-vous, a continué à être poursuivi par le mépris public ? Eh bien, pas du tout. Plus tard, il a hérité d’un oncle et il est redevenu riche ; maintenant petits et grands lui parlent le chapeau à la main ; il est baron et bourgmestre... Ah ! mes enfants, les hommes ne sont pas toujours justes, heureusement il y a là-haut un juge suprême qui ne se laisse influencer ni par l’argent ni par la naissance, et celui qui a martyrisé ou humilié sa mère ne trouvera pas de grâce devant ses yeux.

Les deux femmes échangèrent encore tristement quelques réflexions sur la lâche conduite des jeunes gens à l’auberge de l’Aigle d’or ; mais Jean Wouters, abîmé dans ses pénibles pensées, ne prit plus part à l’entretien que par quelques monosyllabes.

Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint avec une pipe et une boîte à tabac en cuivre.

– Prenez, grand-père, dit-elle, voilà votre tabac. Laissons de côté toutes ces tristes pensées. Nous ne sommes pas riches et nous pouvons nous estimer heureux de n’être pas coupables de ces vilaines choses. Faites-moi le plaisir d’allumer votre pipe.

– Non, je n’en ai pas envie, répondit-il.

– Je vous en prie, faites ça pour moi, j’aime tant l’odeur du tabac. Elle me rafraîchit les idées et me rend toute joyeuse... Allons, ne me refusez pas ce petit plaisir.

Pendant ce temps, elle avait bourré elle-même la pipe et la tendit au vieillard avec une allumette enflammée.

Il commença à fumer ; et cela devait véritablement lui faire du bien, car petit à petit son visage s’illumina d’une expression de contentement.

Lina reprit son carreau à dentelles et la mère son tricot.

Alors commença une conversation plus tranquille, où le jardin, le printemps et les vaches eurent la plus grande part.

Pendant qu’ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des voix qui chantaient ou qui criaient.

– Ce sont les jeunes messieurs de l’Aigle d’or, dit Jean Wouters. Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier train. Leur bamboche a duré jusqu’à présent.

– Il me semble qu’ils se disputent, remarqua Lina.

– Non, ils se connaissent très bien et ils sont habitués à faire une vie pareille. Depuis une couple de mois ils viennent une ou deux fois par semaine à l’Aigle d’or et y font toujours la même vie, à ce que m’a dit la servante... Maintenant, ils chantent et ils crient. Tenez, le bruit cesse. Ils se dépêchent pour arriver au chemin de fer.

Nos braves gens écoutèrent encore un instant le bruit qui allait en s’affaiblissant, puis ils reprirent leur travail et leur conversation.

Une demi-heure après, pendant que le plus profond silence de la nuit régnait autour de la maison solitaire, Lina leva tout à coup la tête avec surprise de dessus son travail et demanda :

– N’avez-vous pas entendu, mère ?

– Qu’aurais-je entendu, mon enfant ?

– Et vous, grand-père ?

– Non, rien, Lina.

– Il m’a semblé que j’entendais soupirer ; mais je me suis trompée, ce sera la vache qui aura fait du bruit... Mais non, voilà que je l’entends encore !

– C’est comme s’il y avait à la porte un chien qui gronde, murmura la femme.

– Non, ma mère, c’est un homme qui souffre et qui se plaint.

Et elle prit la lampe pour aller voir.

– Reste, reste, s’écria la mère en la retenant effrayée. Dieu sait ce que c’est !

– C’est une créature humaine, soyez-en sûre. Un homme qui s’est égaré dans les ténèbres et qui est tombé, sans doute. Il s’est peut-être fait mal. Le laisserons-nous, sans pitié, appeler au secours ?

– Lina a raison, dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon enfant, nous irons voir.

Lorsqu’elle eut ouvert la porte et envoyé les rayons de sa lumière sur l’avant-cour, ils virent, étendue au pied d’un des noyers, une personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles comme si elle se croyait entourée d’ennemis.

Le vieillard et la jeune fille s’approchèrent vivement et passèrent tous deux le bras sous la tête de l’inconnu pour le relever.

– Pauvre garçon, dit Lina, qui vous a fait du mal ? De méchantes gens ? N’ayez plus peur ; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous vous conduirons dans la maison ; nous vous donnerons des secours.

Ils furent obligés d’employer toutes leurs forces pour le relever ; il laissait traîner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras. Cependant, ils parvinrent à le conduire lentement vers la maison. Pendant ce temps, il grommelait d’une voix rauque :

– Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux retourner à l’Aigle d’or... Eh, l’hôte, vite du Champagne... dix bouteilles... c’est ça, versez... encore, encore...

– C’est un des jeunes messieurs de l’Aigle d’or, murmura Jean Wouters. Oui, oui, le plus débauché de tous. Celui qui a mis la grande glace en pièces. Voilà le résultat de ces scandaleux excès et de...

– Taisez-vous donc, grand-père, et ayez pitié de lui ; le pauvre garçon est si malade.

– Étrange maladie ; tu as raison cependant, ma chère enfant. Nous sommes des chrétiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons qu’à remplir notre devoir.

Ils le portèrent à l’intérieur et le placèrent sur une chaise. Il demeura immobile, affaissé sur lui-même et les yeux fermés comme un être inanimé.

– Mère, mère, allez chercher de l’eau, dit la jeune fille. Ô ciel, voyez, il a du sang sur sa figure ! Ah ! le pauvre homme !

Le jeune homme, à demi évanoui ou à demi endormi, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, les yeux toujours fermés et une sorte de râle sourd sortait de sa poitrine haletante.

Il était encore très jeune et, autant qu’on pouvait le voir à travers les taches de sang mal essuyé qui lui souillaient les joues et les mèches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits de son visage paraissaient très doux. Ses habits, d’une coupe élégante et d’une étoffe riche, étaient en désordre et couverts de boue.

Lina, profondément émue de pitié, se dépêcha de prendre l’eau que sa mère était allée chercher et se mit à laver la figure du jeune homme.

– Dieu soit loué, s’écria-t-elle toute joyeuse, ce n’est rien. Il est tombé, et il s’est fait un peu de mal. Une petite écorchure à la joue.

À peine lui eut-elle rafraîchi le cerveau en l’humectant d’eau froide, qu’il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec un rire abruti :

– Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire, j’en ai assez pour ce soir... Tiens, tiens, ce n’est pas Isabelle... Qui êtes-vous donc ? Ah ! que voilà de jolis yeux bleus ! Mais maintenant je n’ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le champagne, si vous en avez envie ; mais maintenant laissez-moi, je vais dormir.

Tout à coup la jeune fille laissa tomber le linge qu’elle tenait à la main et recula de quelques pas. Elle était devenue pâle et paraissait profondément effrayée. Des larmes brillaient dans ses yeux.

Le grand-père et la mère, pensant que le libre langage du jeune homme avait si fort blessé et attristé Lina, essayèrent de la consoler en lui faisant comprendre qu’un homme qui est dans un pareil état ne sait plus ce qu’il dit et qu’il ne faut pas prendre ses paroles au sérieux.

La jeune fille n’écoutait pas ; elle tremblait visiblement d’émotion et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s’être endormi. Elle secoua la tête, comme pour se débarrasser de pensées importunes et dit enfin sans oser faire un pas en avant :

– Mais, grand-père, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le dans le village, à l’Aigle d’or.

– C’est tout à fait impossible, mon enfant, si loin et dans l’obscurité.

– Le pauvre garçon n’a plus de jambes, ajouta la veuve. Et grand-père ne peut cependant pas le porter.

– Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mère, il pourrait devenir dangereusement malade.

– Bah, bah, il n’est pas malade, répliqua le vieux charpentier. Je n’ai jamais été un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu’étant jeune je ne me sois pas quelquefois oublié en compagnie de bons camarades ; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu’un grand mal de tête. Laissez-le reposer.

– Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison ? s’écria Lina avec une certaine inquiétude. Non, non, grand-père, conduisons-le à l’Aigle d’or. Là on est habitué à donner à loger. Si c’est absolument nécessaire, je vous aiderai. Avec un peu de peine nous finirons par y arriver.

– Mais pourquoi parais-tu si effrayée, Lina ? Ce jeune homme ne fera de mal à personne. Il est tout à fait sans connaissance. À l’Aigle d’or il y a sans doute encore du monde. Pensez donc quelle honte ce serait pour lui si nous l’amenions là dans un pareil état. On rirait et on se moquerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui épargner cette confusion.

– C’est vrai, c’est vrai, s’écria la jeune fille ; mais que faire alors ?

– Rien de plus simple. Je vais tirer les bottines du jeune monsieur et je le coucherai tout habillé sur mon lit où il pourra dormir tout son saoul.

– Mais vous alors, grand-père ?

– Je resterai ici, près du poêle, et dormirai sur une chaise.

– Ça ne se peut pas, exposer votre santé !

– Aimerais-tu mieux rester toi-même ici, Lina ?

– Moi ? Oh ! non, j’ai peur.

– Bah, bah. Quand Jacques le jardinier était si gravement malade, j’ai passé plus de dix nuits à veiller auprès de son lit. Cela m’a-t-il fait du mal ? Ne discutons pas plus longtemps. Va chercher son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Et vous, Anna, aidez-moi à porter cet endormi sur mon lit.

La jeune fille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne elle fit quelques pas pour entrer dans la chambre à coucher de son grand-père ; mais elle s’arrêta hésitante et recula comme si elle était retenue par une terreur secrète.

Sa mère sortit seule de la chambre et dit d’un air content :

– Il dort comme une pierre, le pauvre garçon. Grand-père est en train de le bien couvrir ; car il ne fait pas trop chaud là-dedans. C’est dommage tout de même, n’est-ce pas, ma fille, que de pareils gens qui sont riches et qui peuvent jouir en paix de tout ce que leur cœur désire, s’abîment la santé par des excès et se rendent la vie amère.

Lina prit la main de sa mère et, sans répondre à sa question, lui dit en baissant la voix :

– Savez-vous, mère, pourquoi j’étais si agitée et pourquoi j’avais si peur ? Vous ne le croirez pas, car c’est étrange. Ce jeune homme, devinez qui il est ?

– Le connais-tu donc, Lina ?

– Oui, je le connais, ma mère. – C’est Herman Steenvliet.

– Herman Steenvliet ?

– Oui, ce petit garçon avec qui je jouais quand j’étais enfant.

– Ah, tu te trompes, c’est impossible, murmura la femme avec un rire d’incrédulité.

– Non, non, mère, soyez-en sûre ; c’est bien lui.

– Père, venez donc ici ! cria la femme en voyant paraître le vieillard. Lina a une idée singulière. Elle croit que le jeune monsieur qui dort là dans votre chambre est le fils de Charles Steenvliet.

– Le fils de M. Sleenvliet, le riche entrepreneur ? Bah, Lina, tu te trompes certainement.

– Je ne me trompe pas, grand-père ; depuis mon enfance je n’ai plus revu Herman Steenvliet, et cependant je ne puis pas me tromper ; un seul regard de ses grands yeux bruns a suffi pour me le faire reconnaître.

– Tout est possible, dit le vieux charpentier, nous allons le savoir immédiatement. Il est couché sur le dos, et il dort si profondément qu’un coup de canon ne le réveillerait pas. Regardons-le de près avec la lumière.

Les femmes le suivirent. Tandis qu’il tenait la lampe élevée au-dessus de la tête du dormeur tous les trois regardaient attentivement son visage sans dire un mot ; et au bout d’un instant ils quittèrent la chambre, toujours silencieux.

– Ce n’est pas lui, tu t’es trompée, dit le grand-père.

– Il ne lui ressemble pas du tout, affirma la mère. Ç’a été une illusion de tes sens.

– Oui, maintenant qu’il a les yeux fermés je ne sais vraiment pas ce que je dois en penser, dit la jeune fille hésitante. Je me serai peut-être trompée en effet.

Et elle s’assit toute pensive près du poêle.

– C’eût été un hasard surprenant, dit le vieillard. M. Steenvliet, le riche entrepreneur qui habite maintenant à Bruxelles, au quartier Léopold, une maison qui ressemble à un palais, était autrefois, à Ruysbroeck, le voisin de ton père, Lina, un simple manœuvre de maçon, un ouvrier comme lui.

– Je le sais, grand-père, ils étaient bons amis.

– C’est-à-dire, fit observer la veuve, c’était de bonnes connaissances, mais pas des amis de cœur, car Charles Steenvliet était un peu fier. D’ailleurs feu ton père était charpentier et Steenvliet était maçon. Ils ne fréquentaient pas les mêmes camarades ; mais il est vrai cependant, Lina, que tu as joué presque tous les jours avec le fils Steenvliet, un bel et brave enfant, qui ne paraissait prendre plaisir que dans ta compagnie.

– Et comment cet apprenti maçon, ce M. Steenvliet, veux-je dire, est-il devenu depuis lors immensément riche ?

– Peuh, les gens en parlent différemment, répondit la femme en levant les épaules.

– Oh ! la chose est très simple, dit le grand-père, on voit souvent s’élever de ces fortunes étonnantes. Déjà, lorsque ton père vivait encore, Charles Steenvliet, qui était un bon ouvrier et un gaillard audacieux, avait risqué quelques petites entreprises et amassé ainsi un peu d’argent. Peu à peu il a fait des entreprises plus considérables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur qu’il a trouvé de gros bailleurs de fonds. C’est ainsi que sa fortune s’est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes ; des millions, à ce qu’on dit.

– Si riche ! Se rappellerait-il l’amitié de feu mon père ? murmura la jeune fille.

– Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles... Ne nous laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.

Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir ; mais, n’entendant plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda, probablement pour dissiper sa tristesse :

– Et n’avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu’il est devenu riche ?

– Oui, quelquefois. J’ai travaillé une fois pour lui pendant plusieurs semaines, et j’ai même causé avec lui à différentes reprises quand il m’interrogeait sur mon travail.

– Et il vous a sans doute reconnu ?

– Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à Ternorth.

– Mais vous lui avez parlé de l’amitié de feu mon père, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’il vous répondait ?

– Je ne lui en ai jamais parlé. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand ils ont été ouvriers, n’aiment pas qu’on leur rappelle leur passé. D’ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur. Le mieux était donc de n’en point parler... Allons, enfants, allons nous coucher, il est déjà tard ; vous voyez bien que le jeune monsieur, qui est ici à côté, n’a pas encore remué. Dormez tranquilles, je soignerai pour tout.

– Si vous avez besoin de quelque chose, mon père, vous nous appellerez tout de suite, n’est-ce pas ?

– Et si le jeune monsieur se réveillait, s’il sortait de votre chambre à coucher, vous nous appelleriez aussi, n’est-ce pas, grand-père ?

– Sans doute, Lina, sois tranquille.

– Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-père ! dit la jeune fille en l’embrassant.

Les deux femmes montèrent à l’étage. Jean Wouters s’assit près de la table et posa sa tête sur son coude... Au bout de quelques heures il écouta à moitié endormi si aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre à côté, puis il retomba dans un profond sommeil.
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