Littérature québécoise








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François-Xavier Garneau

Histoire du Canada
Tome V

BeQ
François-Xavier Garneau
Histoire du Canada
Selon la huitième édition entièrement revue et augmentée par son petit-fils Hector Garneau

V
Le différend des frontières

La guerre de Sept Ans

Montcalm et Lévis
La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 84 : version 1.1

Cette numérisation reprend la huitième édition,

en neuf volumes, publiée en 1944,

par les Éditions de l’Arbre, à Montréal.

Livre huitième


(suite)

Chapitre II



Louisbourg

1744-1748


L’abaissement de la maison d’Autriche est un des grands actes politiques de Richelieu. Quoiqu’il en eût bien diminué la puissance, il y avait des hommes en France qui désiraient la faire tomber encore plus bas. Tel le comte, futur maréchal, de Belle-Isle. Il voulait qu’on profitât pour y réussir de l’avènement de Marie-Thérèse à la couronne de son père, l’empereur Charles VI (1740). À peine cette femme illustre eut-elle pris possession de son héritage, qu’une foule de prétendants, l’électeur de Saxe, l’électeur de Bavière, le roi d’Espagne, Frédéric, le roi de Prusse et le roi de Sardaigne, se levèrent. Chacun avait à réclamer à quelque titre une part des immenses domaines de l’Autriche. Belle-Isle entraîna la France, malgré l’opposition de son premier ministre, le vieux cardinal de Fleury, dans la coalition contre Marie-Thérèse, pour soutenir les prétentions de l’électeur de Bavière, proclamé empereur deux ans après sous le nom de Charles VII. On sait quel cri de patriotisme jaillit des États de la Hongrie en 1741, lorsque cette princesse se présenta, avec son fils aîné dans les bras, au milieu de leur assemblée, et invoqua leur secours par ces paroles pleines de détresse : « Je viens remettre en vos mains la fille et le fils de vos rois. » – « Mourons pour notre roi Marie-Thérèse ! » s’écrièrent les nobles Hongrois, en élevant leurs sabres vers le ciel.

L’Angleterre, après avoir gardé une certaine neutralité, se déclara, quand elle vit la fermeté avec laquelle l’impératrice faisait tête à l’orage, et jeta son épée à côté de la sienne dans la balance. C’était commencer les hostilités contre la France, et, par suite, rallumer la guerre en Amérique.

Les colonies anglaises montraient de plus en plus une inquiétude, une ambition, une violence républicaine, dont la singularité n’échappa point dans le temps, à la sagacité de la Grande-Bretagne. Le parti puritain, qui avait autrefois gouverné la mère patrie, avait transporté son esprit dans la Nouvelle-Angleterre. Le génie de ces colons semblait prendre de la grandeur à la vue des immenses et belles contrées qu’ils avaient en partage. Toutefois, en 1744, il y avait apparemment dans les provinces moins d’ardeur que de coutume pour la guerre, dont les plus voisines du Canada surtout semblaient redouter le péril. Mais les événements les ranimèrent.

En Canada, on s’attendait depuis longtemps à reprendre les armes. Les forts avancés avaient été ravitaillés, les petites garnisons de Saint-Frédéric et de Niagara augmentées ; à Québec, on avait élevé des batteries et des retranchements sur la cime du cap et sur le bord du fleuve. On se prépara aussi à chasser les Anglais de l’Ohio, où ils commençaient à se montrer. En même temps, on projeta de rassembler les sauvages du nord pour une entreprise qui aurait eu du retentissement si elle avait pu être exécutée, la conquête de la baie d’Hudson ; mais elle ne fut point tentée.

Le fort de la guerre en Amérique allait être dans l’île Royale ou du Cap-Breton et la péninsule acadienne. Le cardinal Fleury, qui détestait la guerre, laissa le Canada à ses propres ressources. La colonie de New-York, exposée la première à nos coups, avait, en 1735, envoyé M. Rensselaer à Québec proposer un traité secret de neutralité entre les deux pays. On pouvait donc croire que les hostilités seraient peu vives sur le Saint-Laurent et les Lacs. En cas d’offensive, le premier poste que les Canadiens avaient intérêt à prendre sur cette frontière était Oswégo. Le gouverneur Beauharnois n’osait pas l’attaquer, parce que la colonie était trop dépourvue de tout, et parce qu’il craignait de s’aliéner les Iroquois.

Le Canada n’avait pas mille soldats échelonnés depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’au lac Érié pour sa garde. D’autre part, Louisbourg, clef des possessions françaises vers la mer, possédait une garnison de sept à huit cents hommes. Il protégeait la navigation et le commerce. Sa situation favorable entre le golfe Saint-Laurent, l’Acadie, les bancs et l’île de Terre-Neuve, lui donnait la vue sur toutes ces terres et sur tous ces parages.

Louisbourg, que baignaient les flots de l’océan, était revêtu d’un haut rempart en pierre avec, du côté de la terre, un fossé large de quatre-vingts pieds. Il était, en outre, protégé par deux bastions, deux demi-bastions, trois batteries de mortiers ; et ses murailles étaient percées de cent quarante-huit embrasures. Sur une île, à l’entrée du port, il y avait une batterie à fleur d’eau de trente pièces de vingt-huit, et, du fond de la baie, en face de son entrée, à un quart de lieue de la ville, il s’en trouvait une autre de trente canons. Cette dernière commandait tout le fond du port, la ville et la mer. On communiquait de la ville à la campagne par la porte de l’ouest et un pont-levis, que défendait une grande batterie circulaire de seize pièces de vingt-quatre. On travaillait depuis vingt-cinq ans à ces ouvrages, qui manquaient cependant de solidité, parce que le sable de mer, dont on était obligé de se servir, ne convient point à la maçonnerie ; mais ils n’en passaient pas moins au loin pour être formidable, et Louisbourg était regardé comme la place la plus forte qu’il y eût en Amérique. [Les travaux, qui avaient été commencés dès 1714 par les soins de l’ingénieur Verville, furent terminés puis repris par d’autres aussi compétents tels que Berthelot de Beaucours, Levasseur de Néré, Boucher et Le Verrier ; ils représentaient au total une dépense de trente millions de livres]. On disait Louisbourg imprenable alors que les fortifications n’étaient pas encore achevées. Un de ses gouverneurs, le comte de Raymond, avait fait ouvrir un chemin jusqu’au port de Toulouse, sur la côte sud de l’île. Ce chemin, avantageux au commerce, avait affaibli la force naturelle de la place, protégée jusque-là, vers la campagne, par les marais et les aspérités du terrain. À la faveur de son renom, cette forteresse servait de retraite aux navires canadiens allant aux îles, et à une nuée de corsaires qui, aux premières hostilités, devait s’abattre sur le commerce des Anglais et ruiner leurs pêcheries. Les colonies anglaises voyaient avec une sorte d’effroi ces sombres murailles qui s’élevaient au-dessus des mers du nord.

En 1744, Du Quesnel était gouverneur du Cap-Breton. Le commissaire ordonnateur était Bigot, qui a acquis une si triste célébrité en Amérique. On connaît peu de chose du premier ; à peine son nom est-il parvenu jusqu’à nous. Le second faisait alors au Cap-Breton, loin de l’œil de ses maîtres, l’apprentissage de ces opérations commerciales dont les suites devaient être si funestes à toute la Nouvelle-France. On entretenait dans l’île huit compagnies françaises et deux compagnies suisses, en tout sept cents hommes environ. C’étaient là toutes les forces qui gardaient l’entrée de la vallée du Saint-Laurent. Les colonies anglaises n’étaient guère mieux pourvues de troupes que la Nouvelle-France ; mais il n’y avait point de comparaison entre les chiffres des habitants. Confiantes dans leur supériorité numérique, ces provinces montraient moins d’empressement que les Français à courir aux armes. Ceux-ci portaient toujours les premiers coups, sachant qu’ils devaient suppléer à leur faiblesse par la rapidité de leurs mouvements.

On apprit à Louisbourg que la guerre était déclarée [par Louis XV à l’Angleterre le 15 mars, et par George II à la France le 9 avril 1744], deux mois avant que la nouvelle en parvînt à Boston. [Le gouverneur et l’intendant] armèrent aussitôt des corsaires. Bigot eut pour sa part plusieurs bâtiments en course. Le commerce américain fit des pertes considérables.

L’Angleterre, à l’exemple de la France, abandonnait l’Acadie à elle-même. Il n’y avait à ce moment qu’une centaine d’hommes de garnison à Annapolis [sous le commandement d’un calviniste français, le major Paul Mascarène.] Les fortifications, en outre, y étaient en ruine, si bien que les bestiaux montaient par les fossés pour paître sur les débris des remparts écroulés. On prépara en Canada une descente. [En mai 1744, le capitaine Dupont Duvivier,] avec environ huit cents soldats et miliciens, montés sur quelques petits navires, alla brûler une station de pêche située à l’extrémité sud du détroit de Canso ; [les habitants se rendirent sur la promesse qu’ils pourraient retourner en Nouvelle-Angleterre (24 mai). Au mois d’août,] Duvivier se dirigea vers Annapolis (l’ancien Port-Royal). [Sa troupe se composait de quatre officiers et quatre-vingt-dix soldats réguliers auxquels se joignirent trois à quatre cents Micmacs et Maréchites.] Rendu au canton des Mines, il s’arrêta, sans qu’on sût trop pourquoi, puis se retira, à la fin de septembre, vers le Canada, après avoir sommé de loin Annapolis de se rendre.

Les Acadiens, qui s’étaient déterminés à prêter le serment d’allégeance au roi George, il y avait quinze ans, à condition qu’ils ne porteraient point les armes dans les guerres entre l’Angleterre et la France, les Acadiens, ou les Français neutres (French Neutrals), comme on les appelait, ne se joignirent pas à la troupe conduite par Duvivier ; mais ils eurent à la nourrir. Au mois d’octobre, dans la crainte qu’elle ne passât l’hiver au milieu d’eux, ils prièrent ses chefs, s’ils ne voulaient les ruiner tout à fait, de la faire retirer et avec elle les sauvages. La requête était signée par dix notables des Mines, Grand-Pré (aujourd’hui Horton), etc. « Nous vivons tranquillement sous un gouvernement doux, y disaient-ils, et tout nous engage à rester fidèles. »

Duvivier fut blâmé de n’avoir pas marché rapidement sur Annapolis. On affirmait qu’il s’en serait rendu maître, car déjà les principales familles s’étaient enfuies à Boston avec leurs effets les plus précieux. Il l’aurait trouvé investi par des sauvages du cap de Sable ; mais sa lenteur avait donné le temps aux assiégés de recevoir un renfort de Boston et les sauvages s’étaient retirés.

Les corsaires de Louisbourg infestaient déjà les côtes de Terre-Neuve, incommodaient les petites colonies dispersées sur ses rivages, menaçaient même Plaisance malgré ses fortifications et ses troupes. Le bruit de l’irruption des Français en Acadie et des déprédations à Terre-Neuve, arriva à Boston presqu’en même temps que la nouvelle de la guerre. Toutes les colonies furent dans l’alarme. Elles levèrent en hâte des troupes pour garder leurs frontières. Le Massachusetts fit élever à lui seul une chaîne de forts depuis la rivière Connecticut jusqu’aux montagnes Vertes. Sur ces entrefaites il se produisit à Louisbourg un événement qui les rassura d’abord et qui leur donna ensuite probablement l’idée d’aller attaquer cette forteresse. Dans les derniers jours de l’année 1744 (27 décembre), la garnison s’était révoltée.

Faute d’ouvriers, les soldats étaient employés à achever les fortifications. Il paraît qu’on négligea de donner le supplément de paye que ce travail leur valait. Ils se plaignirent, puis murmurèrent, sans être écoutés. Alors ils s’entendirent pour se faire justice à eux-mêmes. Les Suisses donnèrent le signal. Les séditieux se choisirent de nouveaux officiers, s’emparèrent des casernes, établirent des corps de garde, posèrent des sentinelles aux magasins du roi, et chez Bigot, à qui ils demandèrent la caisse militaire, sans oser la prendre cependant. Après cela ils proférèrent des plaintes très vives contre plusieurs officiers, et contre le commissaire ordonnateur, qu’ils accusèrent de retenir une partie de leur paye, de leur habillement et même de leur subsistance. Bigot s’empressa de les satisfaire sur quelques points, et, tout l’hiver, il employa cette tactique quand ils devenaient trop menaçants. Depuis plus de six mois, la garnison était ainsi dans le désordre, lorsque l’ennemi parut devant la place.

Le bruit de ce qui se passait à Louisbourg s’était répandu dès l’automne jusque dans la Nouvelle-Angleterre. Le gouverneur du Massachusetts, William Shirley, ancien avocat, écrivit aussitôt à Londres pour proposer à la métropole de faire attaquer cette forteresse au printemps, avant qu’elle eût reçu tout secours, ou du moins de seconder les colons, qui se chargeraient de l’entreprise au défaut de l’Angleterre. Il représenta que Louisbourg était un repaire de pirates qui désolaient les pêcheries et le commerce anglais ; que tant qu’il appartiendrait aux Français la Nouvelle-Écosse serait en péril, et que si cette province retombait entre leurs mains, on aurait six ou huit mille ennemis de plus à combattre. En prenant Louisbourg on porterait un coup mortel aux pêcheries françaises. Le Cap-Breton, en effet, protégeait la pêche de la morue, qui attirait, par an, plus de cinq cents petits navires de Bayonne, de Saint-Jean-de-Luz, du Havre-de-Grâce, etc., et occupait avec celle de la baleine et du loup-marin, environ dix mille hommes. C’était une école de matelots. Le 9 janvier suivant (1745), sans attendre la réponse de Londres, Shirley, qui avait convoqué la législature du Massachusetts, annonça aux députés qu’il avait quelque chose de secret à leur communiquer sous la foi du serment. Après qu’ils eurent juré, il leur transmit par message la proposition de conquérir Louisbourg. Elle les étonna d’abord, et l’entreprise parut si hasardeuse qu’ils la rejetèrent par un premier mouvement. Shirley ayant réussi à en gagner quelques-uns, ils reprirent son idée, et, après de longues discussions, elle passa à la majorité d’une voix. Shirley demanda aux provinces voisines des secours en hommes et en argent, et les engagea à mettre un embargo sur leurs ports, afin que rien du projet ne transpirât au dehors. En peu de temps, [quatre mille quatre cent soixante volontaires de Massachusetts, de Connecticut, de New-Hampshire et de Rhode Island s’enrôlèrent et furent équipés. On rassembla, en outre, treize navires de guerre et quatre-vingt-dix transports. Enfin, le 24 mars, les troupes] s’embarquèrent pour le Cap-Breton, sous les ordres d’un négociant nommé William Pepperell ; mais les glaces qui entouraient encore l’île les retinrent trois semaines devant ses côtes. Le vice-amiral Peter Warren, envoyé d’Angleterre avec quatre vaisseaux pour bloquer le port de Louisbourg, les rejoignit alors à Canso [et prit le commandement de la flotte.] Cet officier contribua beaucoup au succès de l’expédition.

[L’armée débarqua (30 avril-1er mai 1745) à l’anse de la Cormorandière (Fresh Water Cove) à cinq milles à l’ouest de la place.] Profitant de la surprise des Français, le capitaine Vaughan, avec les milices de New-Hampshire, alla, par un détour à travers les bois, incendier sur le port les magasins remplis de boissons et d’objets de marine, pendant la nuit du 3 mai. Celui qui commandait près de là la batterie royale, vers laquelle un grand vent portait la fumée, se croyant trahi, se retira dans la ville, premier effet de la défiance inspirée aux officiers par le mécontentement de leurs troupes. La garnison était composée alors de [cinq cent soixante] soldats et d’environ huit cents habitants, matelots et pêcheurs, armés à la hâte.

À la première alarme, Duchambon, successeur de Du Quesnel au commandement dans l’île, harangua les soldats ; il fit appel à leurs plus nobles sentiments ; il leur dit que l’arrivée de l’ennemi leur offrait une occasion favorable d’effacer le passé et de montrer qu’ils avaient encore le cœur français. Ses paroles ranimèrent le patriotisme d’hommes qui n’étaient qu’irrités des injustices de leurs supérieurs. Ils rentrèrent dans le devoir. Malheureusement, les officiers ne crurent point à leur sincérité, et cette aveugle méfiance fut cause de la perte de la ville.

Quoique l’ennemi se fût approché de Louisbourg sans opposition, par surprise, son succès n’en était pas encore plus assuré. De simples milices, recrutées avec précipitation, commandées par des marchands n’ayant aucune expérience militaire, eussent été déconcertées par des attaques régulières et vigoureuses ; elles n’auraient pu résister à la baïonnette. Mais Duchambon lui-même s’obstina à croire que les soldats ne demandaient à faire des sorties que pour déserter. Aussi il tint la garnison comme prisonnière jusqu’à ce qu’une si mauvaise défense et l’effet d’un bombardement par plusieurs batteries de terre et par les vaisseaux eussent réduit la ville en ruines à capituler, le 16 juin, après avoir perdu [une centaine d’hommes.] La garnison obtint d’en sortir avec ses armes et ses drapeaux. L’île entière eut en même temps le sort de Louisbourg, son unique boulevard. Warren venait de prendre [le Vigilant de soixante-dix canons, commandé par de La Maisonfort Boisdescourt,] et portant cinq cent soixante hommes envoyés de France pour relever la garnison. Si ce renfort avait pu pénétrer dans la place, elle était sauvée. Les Anglo-Américains laissèrent flotter encore quelques jours le drapeau blanc sur les remparts. Plusieurs bâtiments richement chargés furent trompés par ce signe. Tous les habitants aussi bien que la garnison furent ensuite transportés à Brest.

La prise de Louisbourg, qui coûta à peine quelques hommes, étonna encore plus l’Europe que l’Amérique. Comment croire qu’un plan d’attaque formé par un avocat, exécuté par un marchand avec un corps d’artisans et de laboureurs, contre une forteresse régulière, eût réussi ! L’orgueil européen en fut blessé, et, quoique cette conquête mît la Grande-Bretagne en état de conclure dignement la paix, elle excita sa jalousie contre les colonies victorieuses. Nous verrons dans la prochaine guerre que les exploits des Canadiens suscitèrent pareillement l’envie des Français.

Tandis que les vainqueurs se félicitaient d’un succès qu’ils attribuaient, avant tout, au secours du ciel, la nouvelle de la reddition de Louisbourg parvint en France, où elle tempéra un peu la joie que causaient dans le moment la célèbre victoire de Fontenoy (11 mai 1745) et la conquête de l’Italie autrichienne. À Londres, la perte de cette bataille et le débarquement en Écosse du prétendant, le prince Edouard Stuart, petit-fils de Jacques II, empêchèrent d’exalter le fait d’armes américain. En Canada, la sensation fut profonde, car on croyait que l’attaque de Louisbourg n’était que le prélude de celle de Québec. Le gouverneur Beauharnois s’apprêta à faire face de tous côtés aux ennemis. Il présida à Montréal une assemblée où se trouvèrent six cents sauvages appartenant à diverses tribus, et parmi lesquels il y avait des Iroquois ; tous montrèrent les meilleures dispositions. Il en fit descendre à Québec une partie avec des milices et l’on travailla aux défenses de la ville.

Le problème de fortifier Québec retenait toujours l’attention des chefs militaires, mais surtout en temps de danger. Vers 1743, on avait commencé un retranchement fraisé, depuis le cap aux Diamants jusqu’à la rivière Saint-Charles. Après la perte de Louisbourg, le gouverneur, contre l’opinion de l’intendant Hocquart, résolut de bâtir une enceinte en pierre du côté de la campagne. La construction en fut entreprise dès 1745. L’année suivante, néanmoins, Beauharnois fit interrompre les travaux, et assembla les principaux fonctionnaires de la colonie et les notables de la ville (26 juillet). Le ministre, le gouverneur, croyaient qu’en fortifiant davantage Québec, en le rendant trop formidable, on donnerait aux Anglais un nouveau motif d’entreprendre la conquête du Canada, « et qu’une fois maître d’une ville régulièrement fortifiée, ils le seraient de tout le pays » ; qu’au surplus, si les fortifications étaient nécessaires, ce n’était point à Sa Majesté à en faire les frais, mais aux Canadiens eux-mêmes. Ceux-ci, quoique pauvres, se montrèrent plus fiers que leur prince. Ils déclarèrent qu’il fallait continuer les fortifications, et qu’ils payeraient une partie des dépenses.

Le gouverneur, qui partageait ce noble sentiment, répondit au comte de Maurepas que s’il avait commencé l’enceinte sans l’ordre exprès du roi, c’était parce que son devoir l’avait pressé de le faire, et qu’il aimerait mieux s’exposer à une réprimande que de manquer à ce qu’il devait à sa patrie en ne renforçant point la capitale du Canada. Un an après, l’impôt sur les boissons qui s’introduisaient en Canada fut augmenté par le roi pour couvrir les dépenses. Mais des fortifications exécutées en de pareilles circonstances ne devaient pas être bien considérables. On les continua d’abord assez rapidement, et l’ingénieur Chaussegros de Léry annonça, en 1748, qu’avec l’aide des paroisses environnantes, la ville serait entièrement fermée l’année suivante. Les ouvrages, pourtant, ne furent pas achevés, puisqu’en 1759, il n’y avait pas de murailles régulières entre la porte Saint-Jean et le cap aux Diamants.

Beauharnois et Hocquart engagèrent instamment le ministre Maurepas à reprendre l’Acadie et l’île Royale ; ils assuraient que deux mille cinq cents hommes suffiraient pour la conquête de l’Acadie. Il fallait à tout prix les reprendre ; car c’était le passage du golfe qui était interrompu (Lettre du 12 septembre 1745). « Les Anglais, écrivit le gouverneur peu après (1er et 4 novembre), tiennent toujours la même conduite, ils veulent occuper tous les passages, et ils les occupent en effet. Envoyez-moi au moins des munitions et des armes je compte sur la valeur des Canadiens et des sauvages. La conservation du Canada est l’objet le plus important ; si une fois l’ennemi en devenait le maître, il faudrait peut-être renoncer pour toujours à ce continent. » La prise de Louisbourg par les milices de la Nouvelle-Angleterre avait piqué l’amour-propre des Canadiens, et ils brûlaient de se mesurer avec ces nouveaux soldats.

Mais là où le succès des Anglais fit peut-être l’impression la plus douloureuse, ce fut dans l’Acadie même, parmi l’ancienne population française et catholique, qui, d’un côté, se voyait abandonnée de la France, et, de l’autre, était regardée avec soupçon par l’Angleterre. Le pressentiment du malheur qui devait la frapper l’inquiétait déjà. Elle avait vu la population du Cap-Breton déportée tout entière en France. Elle craignait une plus grande infortune, celle d’être enlevée et dispersée en différents lieux d’exil. Elle fit demander si le gouverneur du Canada n’aurait pas de terres à lui donner, question pénible et attristante à laquelle on n’eut, à cette heure-là, rien à répondre.

Les vives instances de Beauharnois ne pouvaient, cependant, rester sans effet. En 1746, le gouvernement français prépara un armement comme il n’en avait pas encore été fait pour l’Amérique. Il consistait en [dix vaisseaux de ligne, trois frégates, trois bombardes et soixante transports portant trois mille cinq cents hommes, sous les ordres de La Rochefoucauld, duc d’Anville, lieutenant général des galères ; ce dernier était secondé par des officiers d’expérience, d’Estourmelles, La Jonquière, La Pommarède et Kersaint de Coëtnempren. Une fortune plus haute attendait l’un d’eux, La Jonquière, au Canada. Le secret de la destination de l’escadre fut bien gardé. Bigot, dont le nom sera désormais associé à tous les malheurs des Français sur ce continent, fut nommé intendant de la flotte par son protecteur, le ministre de la marine Maurepas.

On avait tout disposé pour que d’Anville trouvât en Acadie un corps de six cents Canadiens et autant de sauvages en armes. Il devait reprendre et démanteler Louisbourg, enlever Annapolis et y laisser garnison, détruire Boston, saccager le littoral de la Nouvelle-Angleterre, et aller inquiéter les colonies anglaises dans le golfe du Mexique. Le résultat n’aurait guère été douteux sans une fatalité singulière qui s’attachait alors à toutes les entreprises que formaient les Français dans le Nouveau-Monde. Quand elles étaient au-dessus des efforts des hommes, elles venaient périr sous les coups des éléments. Chibouctou (aujourd’hui Halifax), en Acadie, était le rendez-vous de la flotte. Il convient de dire que le comte de Conflans, qui était allé, avec trois vaisseaux et une frégate, escorter les navires marchands, aux Antilles, avait ordre de rallier l’escadre sur la côte d’Acadie. Il atteignit ce lieu avant d’Anville ; mais, après y avoir croisé quelque temps, ne voyant rien paraître, il regagna la France.

La traversée, calculée à six semaines, dura plus de cent jours, par suite de l’inhabileté du duc d’Anville. La flotte enfin était en vue du port, et chacun, oubliant les fatigues, se livrait à ses espérances, quand une effroyable tempête disperse les vaisseaux (14-15 septembre 1746). Les uns vont relâcher aux Antilles ; d’autres en France ; quelques transports périssent sur l’île de Sable ; les reste, battu par les vents pendant dix jours, ne parvient qu’avec peine à la rade de Chibouctou (17 septembre), où il entre avec une épidémie terrible de scorbut qui a éclaté à bord. On débarque en hâte les malades, on établit des hôpitaux à terre. Les provisions sont épuisées, il faut en envoyer chercher à de longues distances. On espère que les vivres frais, un air pur, apporteront quelque soulagement aux hommes entassés dans les entreponts ou dans les huttes et que fauche la mort. Mais l’air de la terre semble fournir un nouvel aliment au fléau. La mort emporte huit cents soldats et quinze cents marins. La contagion se communique aux sauvages qui sont venus joindre leurs armes à celles des Français, et elle en fait mourir le tiers. Un sombre désespoir gagne alors tout le monde. Chacun se croit marqué par la fatalité. L’amiral Townshend, à la tête d’une escadre envoyée en avril au secours des troupes occupant Louisbourg, se tenait au loin dans un moment où il aurait pu d’un seul coup anéantir l’expédition française. Il attendait immobile, au Cap-Breton, que la peste eût lâché ses malheureux adversaires.

Une lettre interceptée apprit aux Français l’arrivée de la flotte anglaise ; on tint un conseil de guerre, où il y eut divergence d’opinions. D’Anville, dont le caractère altier se révoltait sous le poids d’aussi grands malheurs, mourut subitement (27 septembre 1746). Son successeur au commandement, d’Estourmelles, proposa, dans un second conseil, d’abandonner l’entreprise. Sa proposition fut repoussée, surtout par La Jonquière, troisième en grade. Le nouveau commandant tomba dans une agitation extrême, la fièvre le saisit et en son délire il se perça de son épée.

Depuis le départ de France (22 juin), l’escadre avait perdu deux mille quatre cents hommes, dont presque tous étaient morts à Chibouctou. De deux cents malades placés sur un navire, un seul survécut, malgré les soins dont ils furent entourés ! Tant de pertes ne purent encore abattre la résolution des chefs. Quoiqu’il ne leur restât plus que quatre vaisseaux, La Jonquière insista pour aller assiéger Annapolis. Ils remirent à la voile (4 octobre). Une nouvelle tempête éclata sur ce débris de flotte devant le cap de Sable, et le força de retourner en France [avec seulement deux navires. Malgré tout, d’autres vaisseaux, ayant à leur bord huit cents malades, réussirent à atteindre le port de Rochefort]. Le ministre Maurepas, en apprenant tant d’infortunes, fit cette réponse pour consoler les officiers : « Quand les éléments commandent, ils peuvent bien diminuer la gloire des chefs, mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur mérite. »

Les six cents Canadiens, qui devaient prendre part à l’expédition, s’étaient rendus sur sept petits bâtiments en Acadie, dans le mois de juin. Ce renfort, commandé par Roch de Ramezay, débarqua à Beaubassin, au fond de la baie de Fundy, où il fut très bien accueilli par les habitants. Toute la population acadienne, comptant environ douze mille âmes, flottait entre la crainte et l’espérance. Elle disait qu’elle serait perdue sans ressource, si les projets des Français ne réussissaient pas, parce qu’elle avait refusé de s’armer pour ses nouveaux maîtres. En apprenant la venue du duc d’Anville, elle se crut sauvée ; elle fit de nombreuses démonstrations de joie, démonstrations funestes, qu’elle devait pleurer dans un cruel exil et dans une dispersion plus cruelle encore ! Ramezay se porta aux Mines pour prévenir toute communication des habitants avec Annapolis et empêcher qu’ils ne fussent molestés par la garnison de cette place, qui n’était qu’à trente et quelques lieues. Après avoir attendu longtemps la flotte, il se remit en route vers le Canada, sur l’ordre de Beauharnois, inquiet des grands préparatifs que l’ennemi faisait du côté du lac Champlain. En chemin, il rencontra un exprès envoyé par le duc d’Anville, et il retourna aussitôt sur ses pas avec quatre cents Canadiens. Il se rapprocha d’Annapolis, et le tint en échec par terre, quoique la garnison en fût alors de six à sept cents hommes.

Dans le temps que la France projetait la reprise de l’Acadie, Shirley, poursuivant toujours son dessein de chasser les Français du continent, en conféra avec sir Peter Warren et le général Pepperell. Cette fois il proposa la conquête du Canada au ministère de Londres, qui finit par l’écouter, malgré les préoccupations que lui donnait la présence du prétendant au milieu de la Grande-Bretagne (Lettre à Newcastle, 7 juillet 1746). Le duc de Newcastle avait adressé une lettre circulaire aux gouverneurs des colonies anglo-américaines, pour leur demander de lever autant d’hommes qu’il leur serait possible. Le plan du cabinet de Saint-James était d’attaquer le Canada par terre et par mer. Le contre-amiral Warren devait faire voile d’Europe avec des troupes commandées par le général Saint-Clair, prendre en passant par Louisbourg les milices de la Nouvelle-Angleterre et aller mettre le siège devant Québec (9 avril). De leur côté, les levées de New-York et des autres provinces se rassembleraient à Albany, et marcheraient sur le fort Saint-Frédéric et sur Montréal. Le ministre n’exigeait que cinq mille hommes des colonies. Dans leur ardeur, elles en levèrent huit mille. Ni flotte ni armée ne vinrent d’Angleterre, et les colonies furent forcées d’ajourner encore une entreprise qui était devenue depuis longtemps leur idée fixe. Pour ne pas perdre tout le fruit de leurs dépenses, elles voulurent enlever le fort Saint-Frédéric, sur le lac Champlain. Le gouverneur de New-York, George Clinton, avait déjà réussi à faire prendre les armes aux Cinq-Nations. Mais au bruit que Ramezay était débarqué à Beaubassin, et que les Acadiens, travaillés par ses intrigues, menaçaient de se soulever, l’expédition contre Saint-Frédéric fut abandonnée, et une partie des troupes se dirigea en toute hâte vers l’Acadie pour couvrir Annapolis, dont la reddition eût entraîné la perte de la province.

À peine ces troupes étaient-elles en marche, que la nouvelle de l’apparition du duc d’Anville sur la côte acadienne courut dans les colonies anglaises ; elle fut connue à Boston le 20 septembre. Cette ville passa de l’exaltation à la crainte ; car l’armement des Français paraissait trop formidable pour être seulement destiné à reprendre Louisbourg et l’Acadie. Toutes les provinces anglaises se crurent en danger ; elles coururent aux armes ; plus de huit mille miliciens furent envoyés de l’intérieur du pays au secours de Boston ; six mille autres se tinrent prêts dans le Connecticut à y marcher au premier signal. Le gouverneur fortifia le port de la ville et augmenta les ouvrages de la citadelle, qui devint l’une des plus redoutables de l’Amérique. Mais, comme nous l’avons vu, tant de préparatifs n’étaient pas nécessaires. La fortune s’était chargée de détourner l’orage.

Ramezay était devant Annapolis, où il avait fait une centaine de prisonniers. Après la seconde dispersion de la flotte française, il dut songer à se retirer vers Beaubassin, afin d’y établir ses quartiers d’hiver, la saison étant trop avancée pour retourner en Canada. Shirley, inquiet de le voir si proche de la principale ville d’Acadie, la fit renforcer de troupes. Sur la demande du gouverneur d’Annapolis, le major Mascarène, il envoya mille hommes pour déloger les Français. Cinq cents, sous les ordres du colonel Noble, [arrivèrent à destination ; ils vinrent se poster] à Grand-Pré, sur le bassin des Mines. Les deux corps se trouvaient en présence, mais séparés l’un de l’autre par le bras oriental de la baie de Fundy. En janvier (1747), Nicolas-Antoine Coulon de Villiers offrit à Ramezay, retenu par une blessure, d’aller, avec trois cents Canadiens et sauvages, surprendre le colonel Noble dans son cantonnement. Pour l’atteindre il fallait faire le tour de toute cette partie de la baie, et ainsi parcourir, dans les neiges et par les bois, un circuit d’environ soixante lieues. Sans s’effrayer de la distance ni de la saison, le détachement partit de la baie Verte, la raquette aux pieds (23 janvier), et arriva, le 11 février, un peu avant le jour, devant les quartiers anglais. Depuis la veille il neigeait. Leurs sentinelles ne le virent tout à coup venir que lorsqu’il ne fut qu’à une portée de fusil. Les Anglais étaient dans vingt-quatre maisons. Villiers et sa troupe s’élancèrent contre dix des plus grandes. Ce furent à la fois dix assauts. La résistance des Anglais fut opiniâtre. Vers midi seulement, la victoire se déclara pour les Canadiens. Les dernières maisons furent enlevées une à une. Le colonel Noble, son frère enseigne, trois autres officiers et cent trente soldats avaient été tués. Ceux qui restaient, ne pouvant fuir au travers des neiges, hautes de quatre pieds, se réfugièrent dans une maison fortifiée. Après une sortie sans effet, ils se rendirent prisonniers par capitulation. Du côté de Villiers, il y eut, dans la journée, sept hommes tués et quinze blessés. Cette expédition fit grand bruit à Boston, et fut regardée en Angleterre comme une des plus audacieuses qu’on pût entreprendre pour abaisser un peu l’orgueil des vainqueurs de Louisbourg [Nicolas de Villiers, qui avait été blessé durant le combat, fut décoré de la croix de Saint-Louis].

L’échec du Grand-Pré n’était pas le seul que les Anglais eussent éprouvé depuis le commencement de la guerre : leurs frontières étaient désolées par les bandes qui s’y succédaient sans cesse. Mais, au loin, l’éclat de la conquête du Cap-Breton jetait dans l’ombre les succès des Français. Ces courses sans relâche devaient cependant fatiguer l’ennemi. On en comptait déjà jusqu’à vingt-sept depuis l’automne de 1744, c’est-à-dire depuis trois ans. Saratoga avait été pris et détruit par Lamargue de Marin (28 novembre 1745). Le fort Massachusetts, à quinze milles en amont de Saint-Frédéric, s’était rendu à Pierre Rigaud de Vaudreuil, major des Trois-Rivières, qui, avec sept cents Canadiens et sauvages, avait ensuite ravagé douze lieues de pays et répandu la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre (août 1746). Saint-Luc de La Corne avait attaqué le fort Clinton et battu un détachement anglais, qu’il avait précipité à coups de hache dans une rivière (juin 1747). Le fort Bridgeman, sur le fleuve Connecticut, avait été brûlé par De Léry, fils de l’ingénieur (octobre 1747). Les frontières de Boston à Albany n’étaient plus tenables. Les forts avancés avaient été évacués, et la population effrayée courait chercher un refuge dans l’intérieur, pour se soustraire à ces dévastations meurtrières. Tel était l’état des choses en Amérique.

À Paris, où parvenaient les bonnes comme les mauvaises nouvelles, le gouvernement ne fut pas découragé par les désastres qui étaient tombés sur la flotte du duc d’Anville. Il résolut non seulement de reprendre l’expédition que les éléments et la peste avaient interrompue, mais encore d’envoyer une flotte dans l’Inde pour profiter des victoires que Mahé de la Bourdonnais venait d’y remporter, en battant les amiraux Peyton et Barnet et en enlevant Madras, sur la côte de Coromandel (1746). Deux escadres furent équipées, l’une à Brest et l’autre à Rochefort. Celle du Canada, la plus nombreuse, [composée de trois vaisseaux de ligne, deux frégates, et d’une trentaine de transports,] fut mise sous les ordres de La Jonquière ; celle de la Compagnie des Indes fut donnée [au chevalier Grout] de Saint-Georges. Les deux réunies formaient huit bâtiments ; elles convoyaient quinze navires, portant des troupes, des provisions et des marchandises, et devaient naviguer de conserve jusqu’au cap Finistère, en Espagne.

L’Angleterre, ayant appris ces desseins, avait chargé l’amiral George Anson, avec en sous-ordre le contre-amiral Warren, d’intercepter les deux escadres et de les détruire s’il était possible. Parti de Portsmouth avec [quinze vaisseaux, armés de neuf cent quarante-quatre bouches à feu,] il la rencontra le 14 mai (1747) [par le travers du cap Ortegal, au nord-ouest de la Galice (Espagne).] Alors les Français osèrent lui opposer [sept vaisseaux, portant quatre cent trente-six pièces. Encore furent-ils réduits à combattre avec six seulement, car Taffanel de La Jonquière, neveu du chef d’escadre, avait pu s’échapper sur l’Émeraude et escorter le convoi jusqu’à sa destination.] La Jonquière de La Pommarède ordonna à ses gros bâtiments de se ranger en ligne de bataille tout en ralentissant leur marche. [Il pouvait être quatre heures de l’après-midi.] Anson et Warren manœuvrèrent longtemps pour envelopper La Jonquière, et celui-ci pour les déjouer. Mais, après d’héroïques efforts, les vaisseaux français se virent complètement cernés ; accablés sous le nombre, l’un après l’autre ils amenèrent leur pavillon. Ce fut une affaire où les vaincus s’illustrèrent autant que les vainqueurs. Anson s’empressa d’envoyer une partie de ses forces à la poursuite du convoi ; neuf voiles furent enlevées. Cette défaite priva la Nouvelle-France d’un puissant secours. La Jonquière avait montré un rare talent dans cette bataille. Le capitaine du Windsor s’exprima ainsi dans son rapport : « Je n’ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commodore français ; et, pour dire la vérité, tous les officiers de cette nation ont montré un grand courage ; aucun d’eux ne s’est rendu que quand il leur a été absolument impossible de manœuvrer. »

À cette époque, la marine française, après avoir eu un moment la maîtrise de la mer, était en décadence. Le temps des Duquesne, des Tourville, des d’Estrées, des Jean Bart, des d’Iberville, des Duguay-Trouin, n’était plus. « Mais, dit Guérin, les officiers faisaient, en général, avec le peu de moyens mis à leur disposition, tout ce qu’on pouvait attendre de gens de cœur, d’honneur et de talent. » Ils accomplissaient des prodiges d’héroïsme, souvent couronnés de succès ; et, lorsqu’ils succombaient, c’était sous la grande supériorité numérique de leurs adversaires. Un historien anglais avoue que, dans cette guerre, l’Angleterre dut ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux plutôt qu’à la valeur de ses marins.

« Il semble, dit Voltaire à cette occasion, que les Anglais dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de cent pièces de canon, treize de quatre-vingt-dix, quinze de quatre-vingts, vingt-six de soixante-dix, trente-trois de soixante. Il y en avait trente-sept de cinquante à cinquante-quatre canons ; et au-dessous de cette forme, depuis les frégates de quarante canons jusqu’aux moindres, on en comptait jusqu’à cent quinze. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes et dix brûlots. C’était en tout deux cent soixante-neuf vaisseaux de guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport. Cette marine avait le fonds de quarante mille matelots.

« Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n’ayant en tout qu’environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient sans secours à la merci des flottes anglaises ; si les convois partaient ou de France ou des Îles, ils couraient risque, étant escortés, d’être pris avec leurs escortes » (Précis du siècle de Louis XV, chap. XXVIII).

En effet, quelques mois après la bataille du cap Ortegal, le chef d’escadre, François Des Herbiers de l’Étanduère, avec huit vaisseaux et une frégate, reste de la puissance navale de la France sur l’Atlantique, escortait aux Antilles la flotte marchande de deux cent cinquante-deux voiles. Il fut rencontré [à quatre-vingts lieues au nord du cap Finistère] par l’amiral sir Edward Hawke, ayant sous ses ordres quatorze vaisseaux de ligne, trois frégates et deux brûlots (25 octobre 1747). Le combat fut long et sanglant ; [il dura de onze heures du matin à huit heures du soir ;] les marins français étaient réduits à ne plus lutter que pour l’honneur. Deux vaisseaux seulement, le Tonnant et l’Intrépide, sortirent de cette nouvelle bataille, et rentrèrent à Brest, comme des monceaux flottants de ruines ; mais le convoi avait été sauvé. Le premier de ces vaisseaux était monté par l’Étanduère lui-même ; le second, par un Canadien, [Louis-Philippe de Rigaud, comte de Vaudreuil, qui était le fils aîné du premier gouverneur général canadien de ce nom]. Ce combat est resté célèbre dans les annales de la marine française pour la résistance qu’offrit le Tonnant, attaqué quelque temps par la ligne entière des Anglais ; le noble vaisseau passa fièrement à travers les ennemis, à la remorque de l’Intrépide, qui était venu partager ses dangers, et qui se couvrit également de gloire. L’amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour n’avoir pas fait leur conquête. En ce temps-là, la Grande-Bretagne, irritée de l’audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les armes, lorsqu’ils montraient la moindre faiblesse.

La France n’eut plus que quelques navires de guerre sur l’Atlantique. « On connut dans toute son étendue, écrit Voltaire, la faute du cardinal de Fleury, d’avoir négligé la mer ; cette faute est difficile à réparer. » Elle était, comme l’événement l’a prouvé, irrémédiable pour la France et ses colonies. L’Angleterre se hâta de prendre le reste des possessions françaises dans l’Amérique du Nord avant que sa rivale eût rétabli ses flottes. La perte du Canada, en 1760, peut être attribuée en partie à une faute qui laissa la mère patrie sans moyens de le secourir lorsqu’il eut besoin d’elle.

Pierre-Jacques de Taffanel, marquis de La Jonquière, avait été nommé le 15 mars 1746, pour relever le marquis de Beauharnois au gouvernement de la Nouvelle-France. [Il était né en 1685 dans le Languedoc. Tour à tour chargé de missions à l’étranger, promu enseigne puis capitaine de vaisseau, commandant et chef d’escadre sous le duc d’Estrées et maintes fois aux prises avec les corsaires anglais et hollandais, il se fit remarquer par sa bravoure et par des qualités singulières qui le mettaient au rang des marins consommés. En 1711 il participait à une expédition au Brésil contre les Portugais. En 1722, il reçoit la croix de chevalier de Saint-Louis. Plus tard on le trouve aux Antilles défendant sur l’océan les intérêts du commerce français. C’est en 1733 qu’il conduit pour la première fois son navire, le Rubis, à Québec. Sa carrière se déroule ainsi au même rythme progressif et fébrile, jusqu’au moment, nous l’avons vu plus haut, où il dirige une partie de l’escadre que commandait le duc d’Anville et dont l’objectif était la reprise de Louisbourg]. La Jonquière devait, après cette campagne, se rendre à Québec pour occuper son nouveau poste. Fait ensuite prisonnier au combat du cap Ortegal, il fut remplacé, pendant sa captivité, par le comte Roland-Michel Barrin de La Galissonnière (1747). L’année suivante, François Bigot, l’ancien commissaire ordonnateur de Louisbourg et l’intendant de l’escadre de d’Anville, succédait à l’intendant Hocquart ; et le roi étendit sa juridiction sur toute la Nouvelle-France, la Louisiane comprise.

Si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait des triomphes sur le continent européen. Les victoires du maréchal de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld, contre le duc de Cumberland (2 juillet 1747), décidèrent les alliés à demander la paix, souhaitée ardemment par tous les peuples, las d’une lutte sanglante et ingrate. Dès le milieu de l’été, le duc de Newcastle envoya aux colonies anglaises l’ordre de licencier leurs troupes. En Canada, on ne s’attendait pas à poser sitôt les armes. L’annonce de l’envoi d’une escadre considérable, sous La Jonquière, y faisait croire, au contraire, que l’issue de la guerre était encore éloignée. Mais, sur la fin de l’été, après le désarmement des colonies anglaises, les nouvelles apportées d’Europe par M. de La Galissonnière, qui arrivait à Québec le 19 septembre, confirmèrent la cessation des hostilités. La paix qui termina la guerre de la succession d’Autriche fut signée à Aix-la-Chapelle l’année suivante (18 octobre 1748). Le comte de Saint-Séverin, plénipotentiaire français, déclara, à l’ouverture des négociations, en avril, qu’il venait accomplir les paroles de son maître, « lequel voulait faire la paix, non en marchand, mais en roi » ; paroles qui, dans la bouche de Louis XV, montraient moins de grandeur que d’imprévoyance et de légèreté. Il ne fit rien pour la France et fit tout pour ses alliés, comme le dit l’historien de son siècle. Il laissa avec une aveugle indifférence la question des frontières indécises en Amérique, se contentant de stipuler qu’elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une première faute, en 1713 (traité d’Utrecht), en ne précisant pas les limites de l’Acadie. On en fit une seconde, plus grande encore, en 1748, en abandonnant cette question aux chances d’un litige dangereux : car les Anglais avaient tout à gagner à cette temporisation. La supériorité numérique toujours croissante de la population de leurs colonies augmentait leur désir et leur espoir d’être bientôt les seuls maîtres de toute l’Amérique du Nord. Aussi le traité d’Aix-la-Chapelle, « l’un des plus déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais acceptés », n’inspira aucune confiance et ne procura qu’une paix armée. Le Cap-Breton, ou île Royale, fut rendu à la France ; moyennant quoi, elle renonça à Madras, dans l’Inde, et à ses conquêtes dans les Pays-Bas. L’avis de la suspension des hostilités entre les puissances belligérantes parvint à Québec en même temps que celui du rétablissement de la tranquillité dans les Pays d’en Haut, où la paix avait été troublée un instant par une conspiration des Miamis.

Le progrès des Européens effrayait davantage tous les jours les indigènes de l’ouest, qui cherchaient à s’isoler de ces étrangers, et même à les détruire s’il était possible. Depuis quelques années ils se disaient dans leur naïf langage : « Les hommes ne doivent pas se détruire les uns les autres ; laissons les blancs se faire la guerre entre eux. » (La Galissonnière au ministre Maurepas, 23 octobre 1748).

Les Miamis, plus impatients que les autres, tramèrent, en 1747, un massacre des habitants de Michillimackinac et du Détroit. Une agitation sourde se montra parmi les nations des Grands Lacs. Les Français, inquiets, augmentèrent les garnisons des deux postes. Les sauvages devaient courir aux armes durant une des fêtes de la Pentecôte ; mais une vieille femme huronne, fort attachée aux Français, vint découvrir leur complot au chevalier de Longueuil, commandant au Détroit. Il ne fut tué par eux que quelques trafiquants isolés. Le fort, nommé des Miamis, qu’ils avaient eux-mêmes brûlé en partie avant de fuir, fut pris (1748), et le secours qui arriva peu après de Montréal acheva d’intimider ces barbares. Ils n’osèrent plus remuer. Et la Nouvelle-France vit la paix régner sur toutes ses frontières.
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