RÉsumé Notre étude constitue un volet, ciblant les nouvelles mères, d’un projet plus extensif visant à implanter un réseau de services communautaires en santé mentale,








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L’importance du rôle des intervenants : une expérience réparatrice

Selon nos participantes, celles-ci reçoivent de la part des intervenants de GROSAME un accueil qui va à contre sens de ce qu’elles ont vécu auparavant. Plus précisément, l’intervenante est perçue par ces dernières comme ayant un comportement maternant et bienveillant à leur égard:

Elle nous parle bien, elle nous accueille bien… elle n’est pas mauvaise avec nous. C’est une petite madame qui est très très très cool avec nous! (Marika)

[…] à chaque fois qu’elle te voit, elle passe sa main dans tes cheveux, elle te caresse… (Focus Group)

À chaque fois qu’elle vient nous visiter elle demande : « Où est le petit!? Comment va le petit!? Il a mangé? Il a ceci, il a cela!? » (Focus Group)

Alors que les autres autour de toi ne voient pas ces choses-là, elle (l’intervenante) elle les voit (Focus Group).
En plus de la dimension affective, un autre thème a été relevé dans le discours de nos participantes pour caractériser le comportement des intervenants; ceux-ci démontrent, envers les nouvelles mères, une présence constante, présence qu’elles ne sauraient trouver ailleurs dans leur entourage :

Elle passe toujours! (Marika)

Parfois, elle sort de chez elle pour venir passer un 2 -3 heures de temps avec nous… (Marika)

Tu sais les Haïtiens… ils disent qu’ils vont faire quelque chose, ils ne se présentent pas et te laissent poiroter. Monsieur Monthas lui vient toujours pour de vrai et Miss Livrance aussi. Ils sont toujours là, ils sont toujours là à l’heure (Focus Group).

C’est ainsi que, de par le lien qu’elle a réussi à créer avec les jeunes mères, mais aussi par sa valorisation auprès de ces dernières du caractère durable des retombées positives des formations, l’intervenante représente le lien qui unit les nouvelles mères à l’organisme :

Ce qui m’a amenée à utiliser les services de GROSAME…? Miss Livrance… j’ai vu Miss Livrance. Miss Livrance nous a expliqué (Marika).

Miss Livrance nous a toujours encouragées à venir aux formations. Elle n’a jamais arrêté de nous encourager (Focus Group).

Miss Livrance m’a répondu que si elle nous avait donné quelque chose à manger… que nous l’aurions mangé et qu’il ne serait rien resté après. Mais que ce qu’elle allait nous offrir (à travers les formations)… que si nous le prenions que cela allait rester dans nos têtes toute notre vie (Focus Group).
Représentant des figures dignes de confiance aux yeux des utilisatrices, les intervenants semblent avoir une influence positive sur le comportement de ces dernières. D’abord, l’intervenante encourage les nouvelles mères à avoir plus d’empowerment en passant par l’autonomisation économique :

Depuis que Miss Livrance nous parle, je ne le fais plus… je ne quémande plus. Je trouve quelqu’un pour qui aller faire la lessive […] Miss Livrance a l’habitude de nous dire qu’il n’y a rien de sérieux dehors… qu’il n’y a rien de sérieux dans la rue (Marika).

Puis, selon Mirlyn, l’intervenante encourage les jeunes mères dont la grossesse n’était pas désirée à s’armer de patience et à travailler sur le lien mère-enfant pour que celles-ci en viennent à vouloir garder leur enfant plutôt que le donner en adoption :

Miss Livrance m’a dit un jour : « si tu la donnes… qu’est-ce que tu vas me dire quand tu vas venir à GROSAME? » J’ai dit : « Miss Livrance il faut que tu me dises quoi faire pour que j’en vienne à aimer mon enfant. » Elle m’a dit : « à mesure que tu vas suivre les formations, tu vas l’aimer de plus en plus. » Si j’avais donné l’enfant, je l’aurais regretté. Elle m’a fait l’aimer plus.
La valorisation par l’intervenante de l’autonomisation des jeunes mères semble porteuse d’espoir pour l’avenir de celles-ci. En effet, cela semble permettre aux nouvelles mères de réaliser, probablement pour la toute première fois, qu’elles sont en mesure d’avoir un certain pouvoir sur leur vie et sur celle d’autres membres de la commune, entre autres par le transfert de leurs apprentissages :

Les choses iraient mieux dans la communauté de Grand-Goâve si tout le monde suivait les formations. Les choses changeraient (Focus Group).

Si je peux partager ce que j’apprends, les choses vont s’améliorer (Focus Group).

Il peut arriver qu’une jeune maman vienne te voir… une jeune maman elle aussi, mais qui n’est pas formée. Tu peux la former, l’amener à GROSAME, l’aider… (Focus Group).

Les choses ne resteront pas comme ça. Lorsque tu es formée et que tu possèdes un certificat… tu ne peux pas rester comme ça sans rien faire (Focus Group).
Malgré l’apport considérable des formations offertes par GROSAME et du lien entre les intervenants et les nouvelles mères, il semblerait que ces dernières entretiennent un regard idéalisé sur l’organisme et ses services. En effet, lorsque nous avons posé la question de l’amélioration des services offerts à nos participantes, celles-ci, plutôt que de critiquer quoi que ce soit dans l’aide offerte, ont semblé accorder à cette dernière une valeur de toute-puissance :

Quand tu as un problème avec ta famille, avec le voisinage… tu viens là et tout va se résoudre (Marika).

Peu importe ce que la personne peut apprendre ici ça va lui être utile. Tout ce que GROSAME fait est bon (Focus Group).

Si on pense qu’il [l’enfant] a un problème au cerveau on peut aussi appeler pour se faire référer, pour que quelqu’un puisse le résoudre pour nous (Focus Group).

Il est à noter que les pères, eux, semblent avoir une vision bien différente de GROSAME, l’organisme représentant une menace à l’ordre actuel des choses en prônant un plus grand investissement de la part de ces derniers :

Le jour de la Fête des Pères ils ont organisé une formation pour les pères. […] Après il m’a dit : « ce qu’ils ont dit là-bas [par exemple : si la femme fait le lavage et n’a pas le temps de faire à manger de le faire pour elle] ne m’a pas fait plaisir ».
En ce qui concerne la vision idéalisée de l’organisme par les utilisatrices, celle-ci se trouve à contraster avec certaines de nos observations qui portent à penser que malgré l’absence de critiques envers GROSAME, certains aspects (que nous élaborerons de façon plus exhaustive lors de la discussion) pourraient être à consolider.

D’abord, il semblerait que des moyens supplémentaires pourraient être mis en place afin que GROSAME représente davantage un lieu rassurant et confidentiel pour que les nouvelles mères puissent s’exprimer. En effet, le seul moment où nos participantes ont pu réellement se laisser aller à parler de leurs affects semble avoir été au courant de nos entretiens :

Ce qui me fait sentir à l’aise d’en parler c’est parce que je suis avec une étrangère (Mirlyn).

Puis, malgré la diminution de l’utilisation de la violence et de la maltraitance observée chez les nouvelles mères, les extraits suivants témoignent de la possibilité que ces dernières aient une compréhension plus ou moins adéquate de l’impact réel sur le plan psychique de l’utilisation de celle-ci envers l’enfant, en plus de la possibilité d’une certaine désirabilité sociale agissant sur leurs comportements :

Lorsque tu lui donnes un coup, cela peut te donner plus de problèmes plus tard […] Je n’ai plus à me rendre à l’hôpital (Focus Group).

Parfois tu as envie de faire quelque chose de négatif… mais tu penses à elle [l’intervenante] et puis tu réagis d’une façon plutôt positive (Focus Group).

S’il m’arrive d’avoir envie de lui faire quelque chose [à mon enfant]… je ne peux pas le faire parce qu’après je sais que je vais avoir à faire à Miss Livrance alors je suis obligée de me contrôler (Focus Group).
Ensuite, nos participantes nous ont dit être fortement encouragées (presque à tout prix) par les intervenants à pratiquer l’allaitement maternel. Cela dit, bien que l’allaitement soit une bonne chose pour l’enfant, il semble qu’il puisse comporter un certain risque pour la santé de la mère sous-alimentée lorsqu’il est pratiqué seul, c’est-à-dire, sans alternance avec du lait maternisé qui permettrait à cette dernière de jouir d’un certain répit :

Le problème c’est que les mamans ne sont pas assez nourries […] on est obligées d’allaiter nos enfants, mais si tu regardes, la majorité des femmes haïtiennes elles sont «sèches». Elles maigrissent, elles ne sont pas en santé… […] en ce qui me concerne, si ce n’était pas des médicaments que je prends je serais tombée… parce que l’enfant tète beaucoup… il tète beaucoup et quand tu ne manges pas ça te fait tourner la tête et tu ne peux pas tenir debout (Focus Group).
Pour finir, bien que la question de la sexualité soit abordée par les intervenants lors des formations, il semble que le niveau de connaissances alors amené reste très peu élevé. En effet, en plus des perceptions erronées ayant été notées en ce qui concerne les contraceptifs au cours de l’entretien individuel avec Marika, nous avons relevé le fait que plusieurs mères des focus groups, malgré leur désir de donner une éducation sexuelle à leur enfant dans le futur, semblaient démunies quant à la manière de faire cette éducation sexuelle. Plus précisément, celles-ci nous ont confié avoir l’intention de parler avec leur enfant des impératifs qu’ils devraient selon elles respecter en matière de relation amoureuse (par exemple ne pas avoir d’enfants avant d’avoir terminé l’école), sans toutefois leur expliquer de quelle manière (par l’utilisation de contraceptifs) y parvenir :

Je ne le laisserais pas aller dans les histoires de bébé. Je lui dirais : « c’est à tel âge que tu aimes… c’est à tel âge que tu peux faire ceci… il faut que tu finisses l’école, ces choses-là avant d’aller faire des enfants.

Il faut qu’on fasse de l’éducation sexuelle pour l’enfant. Il faut asseoir l’enfant et lui parler. Il faut dire à l’enfant voici l’âge auquel tu dois commencer à aimer… après tes études et avoir trouvé un métier…
Plus encore, et plutôt que de faire la promotion avec leur enfant des relations sexuelles protégées comme moyen pour prévenir une grossesse, certaines mères nous ont dit avoir l’intention de se servir du récit de leur propre vie et de leur propre expérience de la maternité afin de décourager leur enfant de vivre la même chose qu’elles. Bien que cette manière de faire puisse permettre aux mères de s’exprimer et ainsi de décharger le ressenti d’affects négatifs, nous pensons que celle-ci puisse avoir de lourdes répercussions sur les enfants; ceux-ci apprendraient alors qu’ils n’auraient pas vraiment été désirés et qu’ils seraient venus au monde, non pas comme une bénédiction, mais plutôt comme un poids pour leur mère :

Lui dire : « si tu fais ça, tu vas être comme moi. Est-ce que tu aimerais vivre comme moi? » (Focus Group).

Parler avec elle de tout ce que tu as vécu, de tout ce que tu as enduré. Et surtout d’à quel point tu as souffert quand tu l’as eu… pour que l’enfant puisse te comprendre (Focus Group).

Il suffit de tout lui expliquer. À propose de ta vie aussi… dans quelles conditions tu l’as fait pour qu’il voit qu’il n’aimerait pas se retrouver dans les mêmes conditions (Focus Group).
Parallèlement à cette inadéquation dans le discours de nos participantes en ce qui concerne la façon dont elles envisagent de faire l’éducation sexuelle à leur enfant, nous pouvons relever le désir chez celles-ci de briser la répétition générationnelle et de mieux faire à l’avenir que leurs propres parents en évitant les tabous entourant la sexualité. Par ailleurs, lorsque nous avons demandé à nos deux participantes aux entretiens individuels de quelle manière elles pensaient qu’elles réagiraient si toutefois il advenait que leur enfant répète leur histoire, celles-ci ont répondu qu’elles auraient une réaction plus ouverte que celle qu’a eue leur mère avec elles:

Je ne réagirais pas de la même façon que ma mère a réagi. Je réagirais d’une meilleure façon qu’elle (Mirlyn).

Je ne l’insulterais pas. Je ne dirais rien, je prendrais la situation en main. Je l’aiderais. Je donnerais ce que je suis capable de donner (Marika).
Les attentes envers l’avenir

Mis à part le désir chez les mères d’éviter d’assister à la répétition d’une grossesse précoce chez leur enfant, celles-ci nous ont dit entretenir des attentes envers l’avenir pour elles-mêmes également. Parmi ces attentes, notons chez Mirlyn l’espoir de retourner à l’école et de terminer ses études pour avoir une chance de vivre dans de meilleures conditions avec l’enfant, ainsi que l’absence du désir d’avoir un autre enfant :

Pour que j’arrive à terminer mes études, pour trouver quelque chose à apprendre. […] Je vais faire en sorte que dans le futur j’arrive à jouir de mon enfant comme je voudrais le faire.

Je prendrais beaucoup de précautions pour ne pas retomber enceinte. Parce que je n’en veux plus pour le moment.
Notons que chez Mirlyn, ces espoirs pour le futur sont fortement soutenus par sa croyance envers Dieu :

Du moment que Dieu nous donne la santé et qu’on respire, on espère pour le futur.

Quel que soit ce que je peux vivre… demain si Dieu le veut ça peut changer.
Pour finir, en plus des attentes que les nouvelles mères entretiennent envers elles-mêmes pour leur avenir, celles-ci nous ont confié, à très forte majorité, entretenir des attentes envers GROSAME pour le futur :

Ce que j’aimerais que GROSAME apporte ce serait […] la santé, le travail… toutes ces choses-là on en a besoin (Focus Group).

Nous n’avons pas de travail… nous devons payer la maison… nos enfants ont faim… et nous aussi nous avons faim… il y en a parmi nous qui avons été avec des hommes… des hommes qui les ont quittées dès que l’enfant est arrivé… qui les ont laissées souffrir avec l’enfant sans personne pour les aider. J’aurais aimé que GROSAME nous aide par rapport à ces choses-là (Focus Group).

GROSAME devrait faire une école d’alphabétisation. Pas seulement pour les jeunes… les plus vieux ont eux aussi un rôle à jouer dans la société (Focus Group).

DISCUSSION

Après cette analyse des résultats de notre recherche, nous sommes désormais en mesure d’évaluer l’adéquation des services offerts par GROSAME à la problématique ainsi qu’aux besoins de la population des nouvelles mères de la ville de Grand-Goâve. Nous avons ainsi répondu à nos objectifs de recherche qui rappelons-le, étaient de mieux comprendre 1) ce qui caractérise la problématique des nouvelles mères utilisatrices des services de GROSAME; 2) ce que ces services (axés sur la prévention et l’intervention) leur apportent et 3) comment ces derniers pourraient être améliorés afin d’être mieux adaptés aux besoins des utilisatrices. Nous allons donc maintenant discuter de la problématique de ces nouvelles mères en lien avec l’expérience que ces dernières font des services qui leur sont offerts par GROSAME.

Tout d’abord, en ce qui concerne leur problématique, nous avons vu que celle-ci était caractérisée par l’énorme tabou entourant la sexualité en Haïti, lequel semble relié aux croyances personnelles de la population, mais aussi, et surtout, à l’Église qui y exerce toujours une très grande influence sur l’inconscient collectif (Jean Charles, 2013). De ce tabou résulte une méconnaissance entourant les méthodes contraceptives chez les jeunes femmes haïtiennes qui, ajoutée à leurs attentes, puis leur dépendance envers leur partenaire (ce qui nous semble à relier à l’absence de leur propre père, dans une visée réparatrice), réduit le contrôle que ces dernières pourraient (et devraient) avoir sur leur propre sexualité et augmente de ce fait le risque de vivre une grossesse précoce et non planifiée.

À cet égard, nous avons constaté que le thème de la sexualité était abordé dans les formations offertes par GROSAME aux nouvelles mères. D’ailleurs, il semblerait qu’à la suite de celles-ci, les utilisatrices en viennent à comprendre l’importance de l’éducation sexuelle (pour elles et pour leur progéniture) afin prévenir de nouvelles grossesses précoces. Cela étant dit, nous avons noté que les nouvelles mères, malgré leur désir apparent d’acquérir un savoir supplémentaire au sujet de la sexualité, démontraient toujours très peu de connaissances en la matière au terme de leurs formations. Ainsi, il semblerait que le thème de la sexualité, et plus précisément la contraception, gagnerait à être approfondi lors des formations dispensées par GROSAME. De fait, si plus d’attention y était accordée, l’organisme parviendrait à mieux aider les nouvelles mères (ainsi que les générations futures) à prévenir d’autres grossesses précoces et en situation de grande précarité, et ainsi à éviter les difficultés qui y sont associées.

Rappelons que lorsque survient une telle grossesse, les jeunes femmes qui choisissent de mener celle-ci à terme se trouvent à vivre des situations de ruptures multiples. En découle une souffrance importante chez les nouvelles mères, souffrance qui est susceptible d’avoir de grandes répercussions sur le lien mère-enfant. En effet, un élément fondamental de nos résultats consiste en la prévalence de l’ambivalence des mères face à la maternité et surtout, face à leur progéniture sur qui elles projettent le plus souvent cette ambivalence (Pines, 1982). Cette dernière est d’ailleurs complexifiée lorsque l’on distingue d’une part, l’envie de mener la grossesse à terme (qui peut par exemple être lié aux risques associés à l’avortement clandestin, à un désir de se sortir de la misère, à un moyen de garder un homme près de soi, etc.) et d’autre part, le désir d’enfant, que l’on sait être infiltré d’enjeux inconscients (Bydlowski, 2008).

Tout d’abord, l’ambivalence des nouvelles mères peut être comprise par le fait que chaque grossesse (bien que les mères n’en soient pas toujours conscientes) s’inscrit dans une « filiation narcissique, elle-même, régie par une logique de la reproduction à l’identique » (Bruwier, 2012) : les femmes qui mettent un enfant au monde trouvent donc dans cet enfant la prolongation d’elles-mêmes, la prolongation de leur propre histoire. La conception de l’enfant représente pour elles une occasion de vivre éternellement à travers lui et les générations futures (Bydlowski, 2008). À cet égard, la grossesse peut représenter une occasion pour les nouvelles mères de restaurer leur narcissisme (Bruwier, 2012), celles-ci pouvant entretenir un sentiment de bien-être et de fierté par rapport à leur enfant et au fait d’être mère. Bien que de tels sentiments positifs semblent maintenant exister chez nos participantes par rapport à leur maternité, ceux-ci, comme nous l’avons précédemment mentionné, ont auparavant coexisté avec des sentiments négatifs lors de leur grossesse. En effet, les nouvelles mères nous ont confié avoir ressenti beaucoup de tristesse au cours de leur gestation, en raison du contexte de dévalorisation de la maternité précoce qui régnait alors au sein de leur cellule familiale ainsi que du peu d’attention accordée à la dyade mère-enfant par le père de ce dernier. De cette situation a pu découler, même chez les mères dont le désir d’enfant était (et est) présent, une association entre ce dernier et leurs expériences de ruptures, leurs expériences souffrantes.

Un autre facteur pouvant être associé à l’ambivalence ayant été démontrée par les nouvelles mères est la résurgence, par l’expérience de la maternité, du vécu affectif de leur propre histoire familiale, incluant l’actualisation chez elles de conflits de leur enfance : « Ce passé plus ou moins lointain, en (re)devenant présent ramène à la surface des émotions, des sensations et des affects liés à leur vécu » (Bruwier, 2012). Ce réinvestissement psychique des expériences passées peut donner naissance à des sentiments contradictoires, sentiments que nous avons vus se déployer chez plusieurs des nouvelles mères participant à notre étude, en particulier celles dont le désir d’enfant ne semblait pas être présent d’emblée. À titre d’exemple, l’une d’elles nous a raconté que, bien qu’elle pensait parfois donner son enfant en adoption, la remémoration de son propre vécu de maltraitance chez des parents de substitution dans l’enfance l’en empêchait; elle craignait qu’en renonçant à cet enfant (auquel elle semblait s’identifier), celui-ci se retrouve aux prises avec des figures parentales maltraitantes, pour ensuite répéter sa propre expérience. De plus, imaginer une éventuelle séparation avec son enfant semblait réactiver chez elle toute la souffrance associée aux nombreuses ruptures et situations de rejet ayant ponctué son histoire.

Puis, l’ambivalence vécue par nos participantes semble également être à relier à l’absence de soutien entourant leur maternité. En effet, la venue d’un enfant demande une disponibilité ainsi qu’un investissement important de la personne pourvoyeuse de soins (d’autant plus lorsque celle-ci est unique) pouvant l’amener à se sentir dépassée et conséquemment, entacher sa relation avec celui-ci. Selon Bruwier (2014), « De par sa dépendance, le bébé exige une disponibilité physique et psychique telle qu’une mère peut se sentir complètement accaparée par cet « amour impitoyable » (Winnicott, 1947/1969) et ressentir de l’agressivité pour ce bébé « qui pompe tout » (Winnicott, 1947/1969) ». Ainsi, même les mères dont le désir d’enfant est présent sont susceptibles de vivre de l’ambivalence envers celui-ci. Certaines participantes appartenant à ce cas de figure nous ont d’ailleurs dit à quel point leur enfant prenait toute leur énergie. Les témoignages les plus frappants à ce sujet sont certainement celui de la mère qui disait se sentir « dessécher » à mesure que l’enfant tète, ainsi que celui de la mère qui s’auto qualifiait de « mère esclave ». Une telle position de mère devant absolument tout faire pour l’enfant semble ici paradoxale compte tenu du fait que certaines de ces mères (de par leur jeune âge ou en raison de leur situation de dépendance financière), ont démontré à plusieurs reprises un désir d’être d’abord elles-mêmes prises en charge par une « figure parentale », fût-elle leur conjoint (présent ou futur), GROSAME, ou encore la chercheure.

Ainsi, il semblerait qu’en raison de leur ambivalence, de leur âge ainsi que du manque de soutien à la maternité en situation de précarité dont elles bénéficient, les jeunes mères haïtiennes risquent de rencontrer certaines lacunes sur le plan des compétences parentales, notamment sur des thématiques touchant à l’éducation, à la sécurité ainsi qu’à la santé de l’enfant. Plus encore, il semblerait que cette situation entourant leur maternité puisse soutenir chez elles un désinvestissement psychique à l’égard de leur enfant et de ce fait, mener à une réponse non adéquate à certains de ses besoins pouvant se traduire par des situations de négligence ou de maltraitance infantile.

En ce sens, GROSAME se trouverait à pallier la situation de manque de soutien à la maternité dans laquelle se trouvent les nouvelles mères, en plus de contribuer à une baisse de la tristesse et de la honte chez celles-ci. Effectivement, les formations de groupes offertes par l’organisme, les visites effectuées à leur domicile ainsi que la présence constante des intervenants constitueraient, pour ces dernières, une importante forme de support. Du reste, avec GROSAME, les nouvelles mères auraient la possibilité de se constituer une nouvelle famille accueillante, acceptante et soutenante, de pouvoir développer des liens avec des jeunes filles qui vivent passablement les mêmes choses qu’elles, d’avoir recours à une aide psychologique professionnelle, de participer à des ateliers qui promulguent leur autonomisation, de répondre à leur soif de savoir dans un pays où le taux d’alphabétisme de la population s’élevait à 61% (80,5% en milieu rural) en 2008 (Unesco), ainsi que d’acquérir des connaissances leur permettant d’avoir davantage de ressources et ainsi d’augmenter leurs compétences parentales.

Par conséquent, l’organisme jouerait un important rôle de revalorisation de la maternité (et de ce fait, de l’estime de soi) des jeunes mères, et plus particulièrement de revalorisation de l’enfant, en plus de déconstruire certains préjugés rattachés à l’éducation de ce dernier. À titre d’exemple, nos participantes nous ont confié aimer plus leur enfant, être plus patientes et plus douces, entretenir un meilleur lien avec lui ainsi que le percevoir différemment depuis les formations. C’est ainsi que, suite à celles-ci, le regard jeté sur « l’enfant-objet-non-désiré » par les jeunes mères n’est plus celui que l’on porte à un petit animal sans valeur qu’il faut dresser par la force; l’enfant est désormais vu par celles-ci comme étant un sujet à part entière qui n’a pas les mêmes capacités que les adultes, mais qui peut comprendre et apprendre lorsqu’on prend le temps de lui expliquer les choses. Conformément à leur nouvelle façon de voir et de comprendre l’enfant, les participantes ont révélé avoir beaucoup moins recours (certaines plus du tout) à la violence, tant physique que verbale, envers leur enfant.

Cette diminution chez les nouvelles mères de l’utilisation de la violence envers leur enfant semble être soutenue chez celles-ci par un désir de rupture avec les méthodes éducatives préconisées par leurs propres parents. En effet, la majorité de nos participantes nous ont dit vouloir se différencier de ces derniers en éduquant leur enfant autrement, (certaines ont même dit mieux) qu’elles ne l’ont-elles-mêmes été. La présence d’un tel désir de différenciation chez les nouvelles mères n’est pas surprenant, car selon Pines (1972), la grossesse est « le test majeur de la relation mère-fille. La femme enceinte est prise avec le conflit psychique suivant : s’identifier à son introject maternel ou rivaliser avec elle et réussir à être une meilleure mère que la sienne ». De plus, selon Bruwier (2012), « se différencier de sa mère ou de son père s’énonce plus volontiers lorsque des évènements traumatiques ont émaillé l’enfance», ce qui semble être le cas de nos participantes. Ainsi, la valorisation de la maternité par GROSAME représenterait une occasion pour les nouvelles mères de créer une brèche dans la trajectoire de répétition générationnelle dans laquelle elles s’étaient elles-mêmes inscrites jusqu’ici. Il s’agirait donc pour elles d’une occasion de réparer une blessure associée au rejet en reprenant le contrôle sur une rupture imposée au départ par leurs propres parents.

Ces données issues du discours des nouvelles mères se trouvent donc à rejoindre les objectifs initiaux de l’organisme qui rappelons-le, étaient d’offrir un espace de soutien et d’accueil auprès des nouvelles mères de la ville Grand-Gôave, en vue notamment de diminuer leurs préjugés sur l’éducation des enfants, et de les sensibiliser aux impacts de la violence sur la santé mentale (Lecomte, 2013). Plus encore, il semblerait que l’intervention offerte par GROSAME ait dépassé les objectifs fixés par le projet, par exemple lorsque l’on pense à l’aspect de l’autonomisation des nouvelles mères qui n’était pas prévu au départ. Un aspect qui est d’ailleurs très important, particulièrement dans le cas des mères monoparentales. En effet, GROSAME pourrait représenter, pour ces nouvelles mères qui élèvent seules leur enfant, l’occasion d’effectuer un travail psychique soutenu par les intervenants, afin de pouvoir faire le deuil de l’absence du père et des attentes entretenues à l’égard de celui-ci.

Toutefois, au-delà de ces apports positifs, certains aspects mériteraient d’être améliorés par GROSAME. L’un d’eux, en lien avec la santé mentale des nouvelles mères, est certainement celui de la confidentialité : certaines utilisatrices nous ont confié ne pas se sentir à l’aise d’y parler des difficultés qu’elles vivent sur le plan psychologique en raison de cette lacune au sein de l’organisme. Par ailleurs, nous avons pu constater, au cours de nos observations sur place, l’absence d’un espace clos pour assurer la confidentialité ainsi qu’un potentiel manque d’informations chez les jeunes mères concernant les moyens alternatifs utilisés par les intervenants pour s’assurer du respect de ce principe éthique.

En outre, bien que les formations offertes par GROSAME se trouvent à avoir un impact non négligeable sur la diminution de la maltraitance et de la négligence infantile, il semblerait que les jeunes mères ne comprennent pas toutes les réelles conséquences que ces pratiques puissent avoir sur l’enfant au niveau psychologique et psychique. De fait, certains ont révélé au cours des entretiens ne plus avoir recours à la violence envers leur enfant pour éviter d’éventuels problèmes et complications associées aux blessures corporelles chez ce dernier (tels les coûts engendrés par le déplacement à l’hôpital ainsi que par les soins apportés), ou encore pour faciliter son éducation (les jeunes mères ayant réalisé que leur enfant écoutait plus lorsqu’elles lui expliquaient pourquoi il devait changer son comportement plutôt que lorsqu’elles lui criaient dessus). D’autres encore ont confié avoir changé leurs méthodes éducatives pour suivre les recommandations de l’intervenante (un comportement qui pourrait être sous-tendu par une certaine désirabilité sociale), mais aucune n’a mentionné le faire pour des raisons touchant à la santé mentale de l’enfant.
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