1. Thèse empiriste : c'est par l'expérience qu'on peut connaître des vérités de fait








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date de publication27.12.2016
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L’expérience permet-elle d’accéder à la vérité ?

Notions abordées : la vérité, la raison et le réel, l’interprétation (ES)
I. L'expérience nous permet d’accéder à des vérités de fait
1. Thèse empiriste : c'est par l'expérience qu'on peut connaître des vérités de fait

La thèse que nous allons défendre ici est une thèse empiriste. Pour les philosophes empiristes, l’expérience (ou connaissance empirique) est la source unique ou principale de toutes nos connaissances.

N. B. : Ne pas confondre « empirique » (adjectif qui correspond à « expérience ») et « empiriste » (adjectif qui désigne un courant philosophique).

Comme on l’a vu dans le cours précédent, la raison semble incapable de nous faire connaître la réalité concrète. Nous devons donc faire appel à notre expérience. De manière générale, l’expérience est le vécu, c’est-à-dire ce qui est vécu par un être doué de conscience. En ce sens, on peut ranger dans l’expérience la connaissance que nous avons du monde grâce à nos sens, mais aussi la conscience de ce qui se passe à l’intérieur de notre esprit (y compris nos désirs, nos rêves, nos délires…). Cette expérience vécue se distingue :

- de la connaissance rationnelle, et notamment des vérités démontrées ;

- des connaissances transmises par d’autres hommes (par exemple dans un cours théorique ou par un livre), même si ces connaissances, au départ, viennent souvent d’expériences vécues par d’autres.

Pour connaître ce qui se passe dans notre esprit, nous devons prendre conscience de nous-mêmes (cf. le cours sur la conscience). Et pour connaître la réalité extérieure, nous devons faire appel à l’expérience sensible. Il s’agit d’une connaissance acquise au moyen des sens (la vue, l’ouïe, le toucher, etc.) L’expérience sensible (ou, plus simplement, l’expérience) consiste à percevoir la réalité au moyen des sens et à interpréter ce qui a été ainsi perçu.

2. Justification de la thèse

La raison, comme on l'a vu, nous permet de connaître des objets universels et dont la définition est fixe. La réalité concrète est donc inaccessible à la raison. Comme l'explique Bergson, tout ce qui est réel est singulier et changeant. Chaque être vivant, est unique. Dans une certaine mesure, on peut dire la même chose de la matière inanimée : aucun caillou n'est parfaitement identique à un autre.

De la même manière, toute chose réelle est en perpétuel changement. Cela est déjà vrai dans la matière inanimée, ne serait-ce qu'à une échelle microscopique (les molécules, par exemple, ne sont jamais en repos). Mais c'est encore plus vrai chez les êtres vivants, et notamment chez l'homme, dont la conscience le pousse à rompre avec la routine.

Pour percevoir ce qu'il y a de singulier et de changeant dans la réalité, il faut donc recourir à l'expérience. Lorsque cette expérience concerne notre vie intérieure, nous n’avons qu’à prendre conscience de nous-mêmes. Et lorsque nous voulons connaître le monde extérieur, nous faisons simplement appel à nos sens.

Transition : D'après ce qui précède, il semble que nous ayons un moyen bien simple de connaître la réalité : il suffit de recourir à l'expérience. Mais les choses sont-elles aussi simples que cela ? Notre expérience est-elle vraiment une connaissance objective de la réalité ? N'est-elle pas influencée par nos habitudes, par nos désirs ou par nos préjugés ?
II. L’expérience n’est pas une source de connaissance fiable
1. Objection à l'argumentation précédente

Toute l'argumentation empiriste repose sur l'idée que l'expérience permettrait à notre pensée d’entrer directement en contact avec la réalité. Or, cette idée est bien discutable. L’expérience que nous avons de nous-mêmes peut être pleine d’illusions (cf. le cours sur la conscience). Quant à l’expérience sensible, elle ne se réduit pas à la sensation. Avoir une expérience de la réalité, c'est avoir tiré un enseignement des informations données par les sens. Avoir des sensations, ce n'est pas encore avoir une connaissance. Il faut, pour avoir de l'expérience, interpréter ce que l'on voit, entend, sent, etc. Autrement dit, il faut essayer de découvrir la signification cachée des phénomènes perçus. Or, qui nous dit que cette interprétation est conforme aux faits ?

2. Thèse : nous ne pouvons pas être sûrs que l’expérience soit fiable

Si, comme nous l'avons vu, toute expérience comporte une part d'interprétation, il paraît raisonnable d'adopter vis-à-vis d'elle un point de vue sceptique. Le scepticisme est une attitude intellectuelle qui consiste à douter. Ici, notre scepticisme portera essentiellement sur les opinions empiriques, celles qui s'appuient sur les sens. Voyons maintenant ce qui peut justifier nos doutes.

3. Premier argument : les inductions sont parfois sources d’erreur

Nous ne pourrions pas interpréter ce que nous percevons si nous ne nous référions pas à des expériences antérieures. Par exemple, si je vois quelqu’un dans la rue, je sais tout de suite qu’il s’agit d’un être humain, même si je ne l’ai jamais rencontré jusqu’à présent. À force de voir des êtres humains, j’ai fini par comprendre qu’un être vivant ayant telle forme particulière (il a deux bras, deux jambes, peut en général se mettre debout, etc.) a conscience de lui-même, est doué d’intelligence, est capable de parler, etc. J’ai fait une induction, c’est-à-dire une généralisation à partir de cas particuliers. Maintenant, dès que je vois quelqu’un qui a cette forme, je me dis : « Voilà un être humain ». Et le même phénomène vaut pour toutes les choses que je perçois. C’est par induction que nous connaissons (ou croyons savoir) la nature des choses que nous rencontrons. Or, comme on va le voir, l’induction est parfois trompeuse

Cela a été montré par Hume, au XVIIIème siècle, à propos des notions de cause et d’effet. Comment connaissons-nous des faits à venir (le soleil va se lever demain) ou éloignés dans l’espace (un ami à nous se trouve actuellement dans un pays étranger) ? Pour Hume, c'est parce que nous mettons en rapport ce que nous connaissons directement (par nos sens ou notre mémoire) avec les événements dont nous ne pouvons pas faire directement l'expérience. Ce rapport, c'est une relation de cause à effet : nous pensons qu'il existe une connexion nécessaire (inévitable) entre un événement A (la cause) et un événement B (l'effet). C'est en nous référant à ce rapport de cause à effet que nous parlons de choses que nous n'avons pu percevoir. Nous remontons alors de l'effet à la cause, ou au contraire nous partons d'un événement perçu pour en inférer les conséquences.

N. B. Le mot « nécessaire », en philosophie, ne signifie pas toujours « indispensable ». Très souvent, il est plus ou moins synonyme d’  « inévitable ». En ce sens, est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas exister, ou ce qui ne peut pas être autrement. Le contraire de « nécessaire » est « contingent ».

Par exemple, nous pouvons anticiper un événement à venir (« je vais bientôt pouvoir me réchauffer ») d'un événement présent (« je suis en train de me rapprocher du feu »). Nous pouvons aussi connaître un événement passé à partir des traces qu'il a laissées dans le présent : je sais que mon ami était à l'étranger il y a deux jours, car je viens de recevoir une lettre de lui. Ou encore, je sais qu'il y a eu des hommes sur cette île, car je viens d'y trouver une montre.

Nous utilisons sans arrêt ces idées de « cause » et d'« effet » afin d'accroître nos connaissances au-delà du domaine borné de nos sensations et de nos souvenirs. Mais d'où viennent ces idées ? De l'habitude. À force de voir un événement de type A être suivi d'un événement de type B, nous avons fini par croire qu'il y avait une connexion nécessaire entre A et B. Mais rien ne nous prouve que cette connexion existe réellement. Peut-être avons-nous fait une généralisation abusive à partir de cas particuliers observés. Qui nous dit que tous les feux réchauffent, que des montres ne poussent pas naturellement sur certaines îles, ou que le soleil va réellement se lever demain ? L'existence d'un feu froid, de montres poussant naturellement sur des arbres ou d'un arrêt brutal du mouvement de la terre est hautement improbable. Mais si nous refusons d'envisager ces possibilités, ce n'est pas en vertu d'un fait connu par expérience, ni d'un raisonnement logique : c'est seulement par habitude.

Notons à ce propos que le scepticisme de Hume a été confirmé par un certain nombre d'exemples. Ainsi, on a pu croire longtemps que les femmes étaient moins rationnelles, moins aptes à l'abstraction que les hommes. Cette croyance venait en grande partie d'un préjugé sexiste, mais aussi de l'expérience. En effet, les faits semblaient montrer qu'il y avait un lien de cause à effet entre la constitution biologique des femmes et leurs moindres aptitudes (apparentes) dans le domaine intellectuel. En réalité, ce lien de cause à effet n'existait pas. C'est bien plutôt le sexisme omniprésent qui entraînait (et entraîne encore) des différences d'éducation et de comportement entre les hommes et les femmes. Ainsi, les préjugés sexistes ont engendré des comportements stéréotypés (typiquement « virils » ou « féminins »). Et l'habitude d'observer ces comportements a à son tour renforcé les préjugés sexistes, parce qu'on les a considérés comme les effets d'une différence naturelle entre les sexes. Des remarques analogues pourraient être faites au sujet des différences entre blancs et non blancs, hommes libres et esclaves, riches et pauvres, etc.

4. Deuxième argument : les apparences sensibles sont parfois trompeuses

Nous venons de voir que notre expérience est douteuse lorsqu'elle nous conduit à parler de choses que nous n'avons pas directement perçues. Mais qu'en est-il des choses dont nous avons l'expérience directement ? Pouvons-nous être certains de leur existence? Rien n'est moins sûr, étant donné que les sens sont parfois trompeurs. Ce n'est pas que les sensations soient en elles-mêmes fausses. Seulement, comme l'explique Descartes, nos jugements au sujet de ce que nous percevons peuvent être faux, car nous avons à ce sujet des idées confuses. Il n'est pas toujours facile d'interpréter ce que nous percevons, car des perceptions semblables peuvent renvoyer à des réalités très différentes.

Quand nous avons chaud, par exemple, nous pouvons croire qu'il fait chaud dehors, alors que nous avons peut-être la fièvre. De même, nous pouvons croire qu'il y a une flaque d'eau en bas d'une côte, en été, alors que ce que nous voyons vient seulement de la réflexion de la lumière par une couche d'air surchauffée.

Dans tous ces cas, nous sommes victimes d'une illusion, c'est-à-dire d'une confusion entre une apparence trompeuse et la réalité.

5. Troisième argument : notre perception du monde est influencée par nos désirs

Il existe encore un autre type d'illusions : celles qui naissent de nos désirs. Bien souvent, nous ne voyons pas (consciemment) les choses telles qu'elles sont, mais telles que nous aimerions qu'elles soient. L'amour (mais la haine également) rend aveugle, par exemple. Si nous aimons quelqu'un, nous aurons tendance à ne pas voir ses défauts. Ce n'est pas que nos sens fonctionnent mal, ou que les apparences soient trompeuses. Seulement, notre conscience est sélective : elle ne retient qu'une partie de ce que nous percevons. De plus, notre mémoire peut déformer nos souvenirs en fonction de nos désirs.

6. Quatrième argument : notre expérience est faussée par nos préjugés

Si nous avons du mal à interpréter correctement ce que nous percevons, c'est aussi parce que notre esprit est encombré de nombreux préjugés plus ou moins faux. Ces préjugés peuvent venir d'une apparence trompeuse (nous pensons que la terre est immobile parce que nous ne percevons pas son mouvement) ou de nos désirs (on est souvent sexiste ou raciste parce qu'on a envie de se croire supérieur). Mais il arrive qu'ils ne correspondent pas à nos désirs et viennent de l'éducation. (Cf. le cours sur la culture.) C'est ainsi que les préjugés sexistes, racistes ou sociaux peuvent être partagés par des personnes qui en sont victimes. Dans tous les cas, l'expérience semble impuissante à prouver une vérité. Elle peut même contribuer à renforcer les préjugés les plus faux. En effet, nos préjugés nous conduisent à minimiser les observations qui pourraient nous conduire à les mettre en doute, et à exagérer l'importance des faits qui semblent les confirmer. Si nous constatons de grandes qualités intellectuelles chez une femme ou une personne d'une prétendue « race inférieure », nous aurons tendance à considérer ces cas comme des exceptions peu significatives.

Transition : Comme on vient de le voir, notre expérience comporte toujours une certaine part d'interprétation, ce qui la rend peu digne de confiance. Mais cette thèse vaut surtout pour l'expérience ordinaire, celle que nous acquérons sans esprit critique. Qu'en est-il de l'expérience scientifique ? Est-elle incapable de prouver une vérité ?
III. On peut s’approcher de la vérité en combinant la raison et l’expérience
 1. Objections à l'argumentation précédente

Nous avons vu plus haut que l'expérience est trompeuse, parce qu'elle nous incite à croire qu'il y a réellement des relations de cause à effet entre les événements. Mais ces idées de cause et d'effet sont-elles purement illusoires ? S'il n'y avait pas de rapports nécessaires entre les événements, la réalité manquerait de cohérence. Les événements se succéderaient de façon chaotique, sans raison, surgis de nulle part. Cela semble difficile à croire. C'est pourquoi les scientifiques admettent souvent le principe de causalité : chaque événement est la conséquence nécessaire d'une cause ou d'un ensemble de causes. Ce principe, bien que difficile à démontrer, apparaît comme un principe rationnel.

Toute la difficulté, bien entendu, est de trouver quelles sont les causes véritables des phénomènes observés. Comme on l'a vu, nous pouvons être influencés par des illusions physiques ou des illusions d'optique : les apparences sont parfois trompeuses. Nous pouvons également être prisonniers de nos désirs, ou victimes de nos préjugés. Mais nous possédons en même temps une raison, qui nous permet de mettre en question les illusions et les préjugés. C'est notamment le cas si, comme le font les scientifiques, nous ne sommes pas isolés mais travaillons en collaboration avec de nombreux êtres humains ayant reçu des éducations différentes. Alors, il semble possible d'élaborer des théories vraiment rationnelles, et qui s'appuient sur des expériences menées de manière méthodique.

2. Exposé de la thèse

Dans les sciences expérimentales, la raison est combinée avec l'expérience. La raison permet d'élaborer une théorie cohérente, formée de lois universelles. L'expérimentation (ou expérience scientifique) est faite après coup, pour vérifier si la théorie est conforme aux faits. Cette vérification expérimentale, si elle se déroule comme prévu, constitue une preuve : elle conforte les savants dans l'idée que leur théorie est vraie. Mais elle ne peut cependant donner une certitude absolue. Aujourd’hui, les scientifiques ne croient plus que leurs théories sont forcément indubitables et définitives. Cette idée naïve, très vivace au 19ème siècle, doit être abandonnée, car l’universalité des lois scientifiques ne saurait être prouvée de façon totalement satisfaisante par des expériences particulières, même si celles-ci sont très nombreuses. L'induction ne constitue pas une démonstration.

Il convient donc, lorsqu’on est scientifique, d’avoir une attitude prudente et modeste. Mais il ne s’agit pas pour autant d’abandonner toute confiance envers le pouvoir de la science de prouver des vérités. Car le fait que la théorie soit contredite par l’expérience ne conduit pas toujours à une impasse. Au contraire, c’est souvent à partir de ces échecs que la science progresse, et qu’elle permet de trancher entre deux théories concurrentes. Voyons cela un peu plus précisément, en nous penchant sur une science expérimentale qui a fait depuis longtemps la preuve de son sérieux et de son objectivité : la physique.

3. De l'expérience commune à la théorie scientifique

Les fondateurs de la physique expérimentale (Galilée et Newton, notamment), ont dû s'éloigner de l'expérience ordinaire pour élaborer leurs théories. C'est que la réalité est toujours trop complexe pour qu'on puisse observer directement une loi de la nature.

Par exemple, on ne peut jamais vérifier, dans l'expérience ordinaire, la validité du principe d'inertie. Ce principe dit en effet qu'un corps a un mouvement rectiligne et uniforme si aucune force ne s'exerce sur lui. Or, dans l'expérience ordinaire, nous ne pouvons jamais observer un objet qui bouge selon une trajectoire parfaitement droite et une vitesse parfaitement constante. Il y a toujours une force (pesanteur, frottements...) qui ralentit, accélère ou dévie le mouvement. Pour concevoir le principe d'inertie, il a donc fallu imaginer ce que serait la trajectoire d'un corps si aucune de ces forces n'existait.

Mais une théorie ne peut pas être constituée d'un principe isolé (comme le principe d'inertie), sans quoi elle ne correspondrait pas du tout à la réalité. Elle comprend toujours un certain nombre de lois fondamentales (les principes) et des lois déduites de celles-ci.

Par exemple, Newton a montré par un raisonnement mathématique que les planètes doivent décrire une ellipse autour du soleil. Pour cela, il s'est appuyé sur deux principes : le principe d'inertie, et la loi de la gravitation universelle (selon laquelle tous les corps s'attirent selon une force proportionnelle à leur masse, et inversement proportionnelle au carré de leur distance).

4. De la théorie à l'expérimentation

Une théorie a beau être très rationnelle, c'est-à-dire cohérente, construite selon des raisonnements logiques, elle n'est pas forcément conforme aux faits. D’ailleurs, il peut y avoir deux théories qui s’opposent tout en étant cohérentes.

Par exemple, au XVIIème siècle, Newton considérait la lumière comme constituée de petites particules. Il défendait la théorie corpusculaire de la lumière. Le savant hollandais Huygens, au contraire, pensait que la lumière était une sorte d’onde. Les deux théories étaient cohérentes, mais il n’était pas possible qu’elles soient toutes les deux entièrement vraies.

Quand on a une théorie scientifique, il faut donc s'assurer qu'elle est cohérente, mais aussi faire des expériences pour vérifier qu’elle correspond à la réalité. Ces expériences, au contraire des expériences non scientifiques, sont menées avec méthode, et d'après une théorie préalable. À partir de cette théorie, les savants font des prédictions. En connaissant les conditions initiales de l'expérience, ils peuvent dire comment la suite va se dérouler, et quel va être le résultat de l'expérience.

Par exemple, ils peuvent prédire quand et où un projectile va retomber sur la terre, à condition de savoir précisément à quelle vitesse et dans quelle direction il a été lancé. De même, s'ils connaissent exactement la quantité de produits chimiques qu'ils mélangent, la nature de ces produits, leur température, etc., ils peuvent prédire ce qui va se passer. Ainsi, on sait que de l'oxygène et de l'hydrogène, combinés en certaine proportion, donnent de l'eau.

Comme on vient de le voir, l'expérience ne peut être significative que si les savants  connaissent précisément les conditions initiales de l'expérience. Et voilà pourquoi ils préfèrent travailler en laboratoire. Ainsi, ils provoquent eux-mêmes l'expérience, et peuvent prédire comment elle va se dérouler parce qu'ils ont eux-mêmes préparé les conditions initiales. Par exemple, ils savent comment va se dérouler la réaction chimique parce qu'ils ont eux-mêmes dosé les produits qu'ils mélangent.

5. Que se passe-t-il si l'expérience « rate » ? Ce n'est pas une catastrophe. Si la prédiction ne se réalise pas, ce peut être pour deux raisons :

a. Les savants ont pu ignorer une partie des conditions initiales de l'expérience. Par exemple, il peut se faire qu'un produit chimique ait été mal dosé (l'erreur est humaine), ou qu'un instrument de mesure soit détraqué.

Parfois, l'expérience échoue parce qu'un objet inconnu l'a perturbée. Dans ce cas, elle peut contribuer à révéler cet objet.

Par exemple, au XIXème siècle, des astronomes ont constaté que la planète Uranus suivait une trajectoire légèrement différente de ce qui était prévue. Cela voulait-il dire que les lois de Newton étaient fausses ? Non. Un savant nommé Le Verrier partit de l'hypothèse qu'une planète encore inconnue perturbait la trajectoire d'Uranus. En se basant sur la théorie de Newton, il calcula la trajectoire de cette planète hypothétique. Grâce à ces calculs, des astronomes purent repérer dans le ciel une planète qui leur avait jusqu'alors échappé, et ils décidèrent de la nommer « Neptune ».

Ainsi, l'échec d'une prédiction est parfois instructif, et il ne prouve pas qu'on s'est appuyé sur de faux principes. Il faut refaire plusieurs fois l'expérience avant de rectifier ou abandonner une théorie.

b. Cependant, si de nombreuses expériences ont contredit les prédictions, on est en droit de penser que la théorie est défectueuse. Parfois, elle est seulement incomplète.

La physique de Newton, par exemple, ne parle pas des forces électromagnétiques. Il a donc fallu la compléter, au 19ème siècle, afin d'expliquer des attractions qui n'étaient pas dues à la gravité.

D'autres fois, la théorie peut s'avérer fausse, au moins en partie.

Par exemple, une expérience a révélé au début du XXème siècle qu'on s'était trompé au sujet de la lumière. Einstein a montré que l’effet photoélectrique (émission d’électrons par un matériau soumis à l’action de la lumière), que ce mouvement était produit par de petits grains de lumière : les photons. Or, à l'époque, on considérait que la lumière était une onde, comme le son, les ondes radio ou les vagues. Aujourd'hui, nous savons que la lumière a deux aspects : suivant les expériences, elle se présente comme une onde ou comme un ensemble de minuscules grains d'énergie. Cette découverte, avec quelques autres, a complètement bouleversé la physique. Les savants modernes utilisent encore la physique newtonienne pour étudier des phénomènes macroscopiques (non microscopiques), ou des objets ayant une vitesse assez faible. Mais pour des particules, ou des objets ayant une vitesse proche de celle de la lumière, la vieille théorie est complètement inexacte. Il faut alors recourir à la physique quantique ou à la physique relativiste.

6. À partir de quand peut-on dire qu'une théorie a été prouvée ?

Ce qu'on appelle « preuve », dans les sciences expérimentales, est donc toujours provisoire. Même si la théorie actuelle a été confirmée par des milliers d'expériences, rien ne garantit qu'une expérience nouvelle ne va pas la remettre en cause. Peut-être faudra-t-il la compléter, la rectifier, voire la refondre complètement dans l'avenir... Ce processus peut être long et donner à des polémiques passionnées et ce pour trois raisons au moins :

- Il est difficile pour tout le monde, y compris pour un savant, de changer ses habitudes de pensée et d'abandonner une vieille théorie, même si elle est démentie par les faits.

- La science est devenue tellement complexe qu'il est difficile d'avoir une vision globale de tous ses domaines. C'est ainsi qu'un savant peut dire des bêtises concernant une science dont il n'est pas spécialiste (comme Claude Allègre, grand géochimiste mais peu au fait des sciences du climat).

- Les scientifiques peuvent manquer d'objectivité lorsqu'ils dépendent d'un pouvoir politique ou économique. C'est ainsi que certains économistes travaillent pour le compte de banques. De la même manière, les recherches en physique, en chimie ou en biologie sont souvent financées par de grosses firmes (pharmaceutiques, agro-alimentaires, etc.).

Il faut donc du temps avant qu'un consensus se dégage autour d'une théorie nouvelle. Et rien ne dit que cette dernière est prouvée définitivement, puisque une induction ne constitue pas une démonstration.
Conclusion des cours sur l’expérience et sur la raison et la croyance

 

Au cours de cette étude, nous avons mis en évidence les deux sources de notre connaissance : l'expérience et la raison. Prises isolément, ces deux sources sont insuffisantes. L'expérience, sans la raison, n'est qu'une routine trompeuse, une connaissance très superficielle de la réalité. La raison sans l'expérience produit une connaissance abstraite, qui n’est qu’un reflet figé du réel. En revanche, il semble que nous puissions accéder à la vérité si nous combinons ces deux sources.

Grâce à la raison, nous nous efforçons de restituer la cohérence de la réalité, et notamment les rapports de cause à effet qui lient les événements les uns aux autres. Nous rassemblons la multiplicité des phénomènes (les choses perçues par notre conscience) sous l'unité de lois universelles (comme le principe d'inertie, par exemple). Grâce à la raison, enfin, nous pouvons non seulement expliquer le passé et le présent, mais encore faire des prédictions pour l'avenir.

Cependant, la réalité n'est pas seulement un tout cohérent, accessible à la raison. Elle est aussi un changement perpétuel, une nouveauté incessante. C'est pourquoi nos théories doivent être confrontées à l'expérience. Nous devons être prêts à remodeler notre connaissance en fonction des événements nouveaux qui pourraient démentir nos théories. Il semble donc bien difficile à l'intelligence humaine de concilier l'universalité des lois – qu'elle découvre grâce à sa raison – et la singularité des événements – qu’elle observe grâce à l'expérience. Cela ne veut pas dire que nous ne puissions rien connaître objectivement. Seulement, notre prétention à connaître la vérité doit toujours rester modeste : nous devons être toujours prêts à remettre nos certitudes en question.  

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