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in extremis, la carence de ses aïeux. Avec une force surhumaine, l’« ami des hommes » se raidit contre l’incurie de ses prédécesseurs et chercha à réparer en dix ans le laisser-aller de plusieurs siècles. S’il avait eu seulement quarante ans de travail devant lui, si seulement les deux générations suivantes avaient poursuivi dans le même esprit l’œuvre commencée, le miracle aurait probablement eu lieu. Lorsqu’il mourut, après dix ans de règne à peine, épuisé de corps et d’esprit, son œuvre descendit avec lui au tombeau, et depuis lors dort son éternel sommeil dans la crypte des Capucins, sans avoir jamais été réveillée.

Ses successeurs n’étaient pas à la hauteur de cette tâche, ni par l’esprit, ni par la volonté.

Quand les premiers indices révolutionnaires d’un temps nouveau flambèrent à travers l’Europe, l’Autriche commença aussi à s’embraser peu à peu. Mais lorsque l’incendie finit par éclater, l’ardeur en fut accrue beaucoup moins pour des causes sociales, de classes ou de politique générale, que par des poussées d’origine ethnique.

La révolution de 1848 a pu être partout une lutte de classes, en Autriche, c’était déjà le début d’une nouvelle lutte de races. L’Allemand qui, oubliant cette origine du soulèvement révolutionnaire, ou ne la connaissant pas, se mettait cependant à son service, scellait ainsi son propre sort. Il aidait à éveiller l’esprit de la démocratie occidentale qui, en peu de temps, lui enleva les bases de sa propre existence.

La représentation parlementaire, sans l’institution et la consolidation préalables d’une langue d’État commune, portait le premier coup à la prépondérance allemande dans la monarchie. Mais, à partir de ce moment, l’État lui-même était également perdu. Tout ce qui s’ensuivit n’est que l’histoire du déclin d’un empire.

Suivre cette désagrégation était aussi émouvant qu’instructif. La sentence de l’histoire s’exécuta à travers mille et mille péripéties de détails. La plupart des Autrichiens continuaient leur route, aveugles, au milieu des signes d’écroulement : cela prouvait seulement la volonté des dieux d’anéantir l’Autriche.

Je ne veux pas me perdre dans des détails qui ne sont pas l’affaire de ce livre ; je veux seulement examiner plus à fond ceux de ces événements qui, causes éternelles de la ruine des peuples et des États, ont encore un intérêt d’actualité, et qui, enfin, m’aidèrent à asseoir mes conceptions politiques.

* * *

En tête des institutions qui pouvaient justifier le plus clairement le grignotage de la monarchie autrichienne, même à des yeux peu clairvoyants de petit bourgeois, se trouvait celle qui, plus que toute autre, aurait dû compter la puissance parmi ses attributs : le Parlement, ou, comme on l’appelait en Autriche, le Reichsrat.

Visiblement, le modèle de cette institution était en Angleterre, au pays de la classique « démocratie ».

On y prit toute la bienheureuse ordonnance et on la transporta à Vienne, en la changeant le moins possible.

Le système anglais des deux Chambres fêta sa résurrection dans la Chambre des députés et dans la Chambre des seigneurs. Seuls, les « édifices » eux-mêmes étaient déjà quelque peu différents.

Lorsqu’autrefois Barry fit surgir des flots de la Tamise son Palais du Parlement, il mit à contribution l’histoire de l’Imperium britannique et y puisa la décoration des 1200 niches, consoles et colonnes de son Palais : ses statues et ses tableaux firent de la Chambre des lords et de la Chambre des communes comme le temple de Gloire de la Nation.

Ici survint pour Vienne la première difficulté : lorsque le Danois Hansen eut terminé le dernier pignon du palais de marbre destiné à la nouvelle représentation du peuple, il ne put mieux faire que d’en emprunter la décoration à l’antiquité. Hommes d’État et philosophes grecs et romains décorèrent la résidence théâtrale de la « Démocratie de l’Ouest » et, par un symbole ironique, les quadriges érigés aux faîtes des deux bâtiments s’élançaient vers les quatre points cardinaux, donnant ainsi au dehors même la meilleure image de l’activité à l’intérieur.

Les nationalités auraient refusé, y voyant une offense et une provocation, que l’on rendît hommage dans cet édifice à l’histoire autrichienne. Tout comme dans le Reich lui-même, ce ne fut que sous le tonnerre des batailles de la guerre mondiale que l’on osa consacrer au peuple allemand, par une inscription, l’édifice de Wallot.

Lorsque, n’ayant pas encore vingt ans, j’entrai pour la première fois dans le Palais du Franzensring pour assister à une séance de la Chambre des députés, je fus empoigné par le plus vif sentiment de répulsion.

Je détestais déjà le Parlement, mais non pas tout à fait en tant qu’institution. Au contraire, mes tendances libérales ne me permettaient pas d’envisager un autre mode de gouvernement. La pensée d’une quelconque dictature m’aurait apparu, rapprochée de mon attitude vis-à-vis de la maison des Habsbourg, comme un crime contre la liberté et contre toute raison.

Ma réelle admiration pour le Parlement anglais y contribuait beaucoup : elle m’avait été inspirée, sans que je m’en rendisse compte, par les innombrables journaux que j’avais lus étant jeune et je ne pouvais m’en défaire ainsi sans façon. La dignité avec laquelle la Basse Chambre elle-même s’acquittait là-bas de ses obligations et que notre presse nous présentait sous de si belles couleurs, m’en imposait beaucoup. Pouvait-il donc y avoir une forme plus élevée du gouvernement d’un peuple par lui-même ? De là, précisément, mon inimitié pour le Parlement autrichien : je tenais l’ensemble de ses errements pour indignes de son glorieux modèle. Mais un nouvel argument vint alors s’ajouter aux miens.

L’élément allemand dans l’État autrichien dépendait du sort que lui ferait le Reichsrat. Jusqu’à l’introduction du suffrage universel secret, il existait encore une majorité allemande au Parlement, modeste, il était vrai. Cette situation donnait déjà à réfléchir, car l’attitude incertaine de la Social-Démocratie au point de vue national la faisait toujours aller à l’encontre des aspirations des Allemands chaque fois que les intérêts de ceux-ci étaient en jeu : ceci par crainte de détacher d’elle ses partisans dans des peuples étrangers. Déjà, la Social-Démocratie ne pouvait donc être considérée comme un parti allemand, mais l’institution du suffrage universel fit cesser la suprématie allemande même au point de vue numérique. La route était maintenant libre à la « dégermanisation ».

Dès lors, mon instinctive conservation nationaliste s’accommoda mal à une chambre de représentants du peuple, où tout ce qui était allemand se trouvait, non pas représenté, mais trahi. Mais ces défauts, comme tant d’autres, étaient beaucoup moins imputables au système de scrutin qu’à l’État autrichien lui-même. J’avais déjà pensé qu’il ne se présenterait plus d’occasion, tant que survivrait le vieil État, pour que la majorité allemande recouvrât une position primordiale au Parlement.

C’est dans ces dispositions que je pénétrais pour la première fois dans ces lieux aussi vénérables que décriés. D’ailleurs, je ne les vénérais qu’en raison de la noblesse magnifique de l’édifice : une merveille grecque en terre allemande.

Mais il me fallut bien peu de temps pour me révolter en présence du lamentable spectacle qui se déroulait sous mes yeux !

Quelques centaines de représentants du peuple étaient présents, qui avaient justement à trancher une question économique importante. Cette journée me suffit à faire provision de réflexions pour plusieurs semaines.

La valeur intellectuelle des discours restait à un niveau bien bas, pour autant d’ailleurs qu’on pouvait les suivre ; car quelques-uns de ces messieurs ne parlaient pas l’allemand, mais le slave, leur langue maternelle, ou même un dialecte. J’avais l’occasion d’entendre de mes propres oreilles ce que je ne savais jusqu’alors que par les journaux. Une masse grouillante de gens gesticulant, s’interpellant l’un l’autre sur tous les timbres, et, dominant le tout, un lamentable vieux bonhomme tout en nage, agitant violemment sa sonnette, et s’efforçant tantôt par des appels au calme, tantôt par des exhortations, de ramener dans le ton un peu de la dignité parlementaire.

Je ne pus m’empêcher de rire.

Je revins quelques semaines plus tard. Le spectacle était changé, à en être méconnaissable. La salle était complètement vide. On y dormait ; quelques députés étaient assis à leurs places, et se regardaient en bâillant ; l’un d’eux « discourait ». Un vice-président était présent, et considérait la salle d’un air visiblement ennuyé.

Je commençai à réfléchir. Maintenant, toutes les fois que j’en eus le loisir, je revins au Reichsrat, et chaque fois, silencieux et attentif, je regardais le spectacle, j’écoutais les discours – quand ils étaient compréhensibles – j’étudiais les visages plus ou moins intelligents de ces élus des nations de cet État lamentable, et je me fis ainsi peu à peu des idées personnelles sur la question. Une année de cette observation tranquille me suffit pour modifier ou rejeter complètement mes vues antérieures sur la nature de cette institution. Je n’éprouvai plus de révolte intime contre la forme médiocre qu’elle avait prise en Autriche ; je m’en prenais maintenant au Parlement lui-même. J’avais jusqu’alors pensé que tout le mal venait de ce que le Parlement autrichien n’avait pas de majorité allemande ; j’estimais aujourd’hui qu’il fallait le chercher dans la forme et la nature de l’institution elle-même.

Toute une série de questions se posèrent alors à mon esprit.

Je commençai à me familiariser avec le principe démocratique de « décision de la majorité », base de tout le système, non sans accorder une sérieuse attention à la valeur intellectuelle et morale des hommes, à qui leur qualité d’élus des nations imposait un mandat à remplir.

J’appris ainsi à connaître en même temps l’institution et ceux qui la composaient.

En quelques années se dessina clairement pour moi, dans tous ses détails, le type le plus noble des temps modernes : le parlementaire. Il commença à revêtir dans mon esprit une forme qui ne subit, depuis, aucun changement essentiel. Une fois de plus, les leçons de choses de la réalité me préservèrent de m’égarer dans une théorie sociale qui peut paraître à beaucoup de gens peu séduisante au premier abord, mais qui n’en est pas moins à compter parmi les signes de déclin de l’humanité.

Dans l’Europe occidentale actuelle, la démocratie est le précurseur du marxisme, que l’on ne pourrait concevoir sans elle. Elle est pour cette peste mondiale le terrain de culture, sur lequel peut se propager l’épidémie. Et elle trouve son expression dans le parlementarisme avorton chez qui toute étincelle divine a malheureusement cessé d’animer la boue dont il est pétri.

Je suis très reconnaissant à mon destin de m’avoir fait étudier cette question pendant que j’étais encore à Vienne, car il est probable qu’en Allemagne, à la même époque, je l’aurais tranchée trop aisément. Si j’avais senti tout le ridicule de cette institution que l’on nomme « Parlement » à Berlin d’abord, je serais sans doute tombé dans l’excès contraire, et je me serais rangé, pour des raisons excellentes en apparence, du côté de ceux qui ne voyaient le salut du peuple et du Reich que dans un renforcement de la puissance et de l’idée impériales, salut qu’ils compromettaient cependant à cause de leur ignorance de leur temps.

En Autriche, il n’y avait pas à craindre de tomber aussi facilement d’une erreur dans l’autre. Si le Parlement ne valait rien, les Habsbourg ne valaient sûrement pas mieux et peut-être encore moins. Tout n’était pas fini quand on avait rejeté le parlementarisme ; la question restait entière : alors, quoi ? Supprimer le Reichsrat, c’était ne laisser comme puissance gouvernante que la maison de Habsbourg : idée tout à fait inadmissible, surtout pour moi.

La difficulté de résoudre ce cas particulier me conduisit à m’adonner plus complètement à ce problème, ce que je n’aurais certainement pas fait sans cela, jeune comme je l’étais.

Ce qui, en premier lieu, me donna à réfléchir, fut l’absence évidente de toute responsabilité à la charge de qui que ce soit.

Le Parlement prend une décision : quelque catastrophiques qu’en puissent être les conséquences, personne n’en porte la responsabilité, personne ne peut être appelé à rendre des comptes. Car est-ce prendre une responsabilité quelconque, lorsqu’après un désastre sans pareil, le gouvernement coupable se retire ou que la majorité change, ou que le Parlement est dissous ?

Une majorité vacillante d’individus peut-elle jamais être rendue responsable ?

L’idée de responsabilité a-t-elle un sens, si elle n’est pas encourue par une personne déterminée ?

Peut-on pratiquement rendre un chef du gouvernement responsable d’actes dont l’origine et l’accomplissement incombent à la volonté et à l’inclination d’une multitude d’individus ?

Ne voit-on pas la tâche d’un dirigeant moins dans la conception d’un plan, que dans l’art d’en faire comprendre la valeur à un troupeau de moutons à têtes vides, pour mendier ensuite leur bienveillante approbation ?

Le criterium de l’homme d’État est-il de posséder au même degré l’art de convaincre et la finesse diplomatique nécessaire pour saisir les grands principes et prendre les grandes décisions ?

Cela prouve-t-il l’inaptitude d’un chef qu’il ne réussisse pas à gagner à une idée déterminée la majorité d’une assemblée, véritable tumeur ayant envahi l’organisme dans des conditions plus ou moins propres ? Est-il d’ailleurs arrivé une seule fois qu’une bande de gens ait compris une idée avant que le succès en ait révélé la grandeur ?

Toute action de génie n’est-elle pas ici-bas une offensive prise par le génie contre l’inertie de la masse

Alors que doit faire l’homme politique qui ne réussit pas par des flatteries à gagner à ses projets la faveur de cette foule ?

Doit-il la stipendier ?

Ou bien doit-il, en présence de la stupidité de ses concitoyens, renoncer à accomplir les tâches qu’il a reconnues de nécessité vitale ? Doit-il se retirer ? Doit-il rester ?

Comment un homme qui a du caractère peut-il arriver à résoudre le conflit entre une pareille situation et ce qu’il juge décent, ou plus exactement honnête ?

Où est ici la limite qui sépare le devoir envers la communauté, et les obligations de l’honneur ?

Le véritable chef ne doit-il pas s’interdire des méthodes de gouvernement qui le ravalent au rang d’un politicien à la petite semaine ?

Et, inversement, ce politicien à la petite semaine ne va-t-il pas se sentir obligé de faire de la politique du fait que ce ne sera jamais lui, mais une insaisissable troupe de gens, qui portera finalement le poids des responsabilités ?

Notre principe parlementaire de la majorité ne doit-il pas amener surtout la destruction de l’idée de chef ?

Croit-on encore que le progrès humain vienne, si peu que ce soit, du cerveau des majorités et non de la tête d’un homme ?

Ou bien prétend-on pouvoir s’affranchir à l’avenir de cette condition préalable de la civilisation ?

Ne paraît-elle pas, au contraire, plus nécessaire aujourd’hui que jamais ?

Quand le principe parlementaire de l’autorité des majorités l’emporte sur celui de l’autorité d’un seul et remplace le chef par le nombre et par la masse, il va contre le principe aristocratique de la nature, sur lequel s’appuie d’ailleurs une conception de la noblesse qui ne laisserait place à aucun de nos premiers dix mille.

Quels désastres entraîne cette institution moderne de la souveraineté parlementaire, c’est ce qu’un lecteur de la presse juive peut difficilement s’imaginer, s’il n’a pas appris à réfléchir et à juger en toute indépendance. Elle est, en premier lieu, l’occasion de noyer l’ensemble de la vie politique sous un flot de petits incidents d’une mesquinerie incroyable. Ainsi, plus le véritable chef se retirera d’une activité politique, qui, dans la plupart des cas, consistera moins en créations et en travail féconds qu’en marchandages divers pour gagner la faveur de la majorité, plus la nature même de cette activité politique conviendra aux esprits mesquins et par suite les captivera.

De nos jours, plus un tel marchand de cuir sera petit d’esprit et de science, plus il aura conscience de la médiocrité navrante de ses actes publics et plus il appréciera un système de gouvernement qui n’exige de lui ni grande vigueur ni grand génie, mais qui s’accommode bien davantage d’une certaine finesse paysanne, n’ayant rien de commun avec la puissance d’esprit d’un Périclès. Un pareil sot n’a pas à redouter le poids de ses responsabilités, les conséquences de ses faits et gestes sont le moindre de ses soucis ; car il sait pertinemment que, quel que soit le résultat de ses élucubrations « politiques », sa chute est déjà écrite dans les astres : il aura un jour à faire place à un esprit tout aussi éminent. Car c’est encore là un signe de cette sorte de décadence, que le nombre des hommes d’État éminents augmente dans la mesure où dégringole la taille de chacun d’eux. Et cette taille diminue encore elle-même en proportion étroite avec la petitesse d’esprit des majorités parlementaires ; on comprend en effet fort bien, d’une part, que les esprits de valeur refusent de devenir les humbles clercs de honteux et impuissants bavards, et, d’autre part, que les représentants de la majorité, c’est-à-dire de la sottise, ne haïssent rien plus violemment qu’un homme supérieur. Une chambre de députés médiocres éprouve toujours une grande consolation à se savoir menée par un chef dont la valeur est au niveau de la sienne ; chacun a ainsi la satisfaction de pouvoir de temps en temps faire briller son esprit et, surtout, de se dire : puisque Pierre peut être le patron, pourquoi pas Paul, un jour ?

Mais au fin fond de cette belle invention de la démocratie, on peut observer un phénomène qui se manifeste scandaleusement de nos jours, avec une intensité croissante : c’est la lâcheté d’une grande partie de nos prétendus « dirigeants ». Quelle chance, pour eux, lorsqu’ils ont à prendre des décisions de quelque importance, de pouvoir s’abriter sous le parapluie d’une majorité ! Il suffit d’avoir vu une seule fois un de ces larrons de la politique, mendier avec inquiétude, avant chacune de ses décisions, l’approbation de la majorité, s’assurer ainsi les « complices » nécessaires et pouvoir, en tous cas, se laver les mains de toute responsabilité : un homme droit, un homme de cœur ne peuvent concevoir qu’hostilité et répulsion vis-à-vis de pareilles méthodes d’activité politique, tandis qu’elles attireront, au contraire, tous les caractères mesquins. Celui qui se refuse à prendre personnellement la responsabilité de ses actes, et qui cherche au contraire à toujours se couvrir, n’est qu’un misérable et un lâche. Et quand les dirigeants d’une nation sont de pareils avortons, on en subit bientôt les graves conséquences. On n’a plus le courage d’agir avec fermeté ; on aime mieux subir des injures ignominieuses que faire l’effort de prendre une résolution, et nul ne se mettra en avant pour payer de sa personne, si quelque décision exige une exécution sans faiblesse.

Car il est une chose que l’on ne doit pas, que l’on n’a pas le droit d’oublier : la majorité ne peut jamais remplacer un homme. Elle représente toujours non seulement les sots, mais encore les lâches. Et aussi vrai que cent cervelles creuses ne peuvent valoir un sage, de cent couards on ne tirera jamais une résolution héroïque.

Cependant, moins le chef du gouvernement assumera de lourdes responsabilités, plus il se trouvera de gens, même lamentablement médiocres, qui se sentiront, eux aussi, appelés à mettre à la disposition de la nation des énergies dignes de l’immortalité. Rien ne les retiendra de venir enfin se mettre sur les rangs ; ils font la queue, comptent avec angoisse ceux qui attendent avant eux, et ils calculent presque le nombre d’heures qu’il leur faudra, à vue de nez, pour arriver au but. Toute vacance dans les places qu’ils ont en vue est ardemment souhaitée ; tout scandale qui éclaircit leurs rangs est le bienvenu. Si cependant l’un d’eux se cramponne à une situation acquise, ils le ressentent presque comme la rupture d’un arrangement sacré de solidarité commune. Alors ils se fâchent tout de bon et n’ont de cesse que l’effronté, enfin « tombé », n’ait rendu à la communauté le libre usage de sa place toute chaude. Et, du coup, il n’est pas près de la reconquérir. Car sitôt qu’une de ces tristes personnalités est forcée de quitter sa place, elle ne peut plus que se glisser de nouveau dans les rangs de ceux qui attendent, pour autant que les cris et les injures qui l’accueillent alors le lui permettent.

Le résultat de tout cela est le défilé effroyablement rapide des titulaires des postes et des emplois les plus importants de l’État : les conséquences en sont toujours néfastes, et souvent catastrophiques. Car il n’y a pas que des sots et des incapables qui soient victimes de ces mœurs parlementaires ; il en est de même et bien plus encore, du véritable chef, quand enfin le destin appelle un homme digne de ce nom à occuper cette place. Sitôt le chef révélé, il se constitue aussitôt contre lui un barrage rigoureux, surtout si la forte tête qui se permet de vouloir pénétrer dans une société aussi relevée, n’est pas sortie de ses rangs. Ces messieurs tiennent essentiellement à n’être là qu’entre eux, et poursuivent d’une haine commune toute cervelle qui pourrait faire figure d’unité parmi des zéros. Et leur instinct, si aveugle pour tant de choses, devient cette fois très clairvoyant.

Il en résulte que les classes dirigeantes souffrent d’une indigence d’esprit toujours plus accentuée. Et chacun peut évaluer combien peuvent en souffrir la nation et l’État, pour autant qu’il n’appartient pas lui-même à cette sorte de « chefs ». Le régime parlementaire était pour l’ancienne Autriche un véritable bouillon de culture.

Certes, les ministres-présidents étaient nommés par l’empereur et roi, mais il ne faisait que ratifier chaque fois l’expression de la volonté du Parlement. Tous les marchandages pour les places de ministre étaient de la démocratie occidentale du meilleur aloi. Les résultats valaient ce que valaient les principes. En particulier, il était pourvu au remplacement de chaque personnalité dans des délais chaque fois plus courts ; cela devenait à la fin une véritable course. Chaque fois, la valeur de « l’homme politique » choisi était un peu plus faible, jusqu’à ce qu’on en arrivât à ce type de petits poux de Parlement, dont les capacités politiques ne se mesurent qu’à leur art de savoir chaque fois recoller une majorité, autrement dit à arranger ces petites « affaires » de politique, qui sont les seules besognes pratiques pour lesquelles ils ont de l’aptitude. En toutes ces matières, Vienne était le meilleur observatoire et la meilleure école que l’on pût fréquenter. J’aimais aussi mettre en balance les connaissances et capacités de ces représentants du peuple, et la difficulté des problèmes qu’ils auraient à résoudre. Pour cela, il fallait bien évaluer de plus près l’étendue de l’horizon intellectuel de nos députés ; l’ayant fait, on ne pouvait plus se désintéresser des circonstances dans lesquelles ces astres splendides avaient été découverts au firmament de notre vie publique.

La façon dont les capacités réelles de ces beaux sires s’employaient au service de la patrie – donc la technique même de leur activité politique – valait également la peine d’être étudiée et examinée à fond. Le spectacle de la vie parlementaire paraissait d’autant plus lamentable que l’on pénétrait davantage dans sa structure intime, en étudiant les hommes et les faits avec une objectivité pénétrante, et sans ménagements : objectivité certes tout indiquée à l’égard d’une institution dont les partisans ne font pas deux phrases sans faire allusion à cette même « objectivité », comme à la seule base juste d’où l’on puisse examiner une question ou y prendre position. Alors, examinons-les à leur tour, ces messieurs, eux et les règles de leur cruelle existence, et nous arriverons à des résultats étonnants.

Il n’est pas de principe qui, considéré objectivement, soit aussi faux que le principe parlementaire.

Passons ici sur la façon dont a lieu l’élection de MM. les représentants du peuple, et surtout dont ils conquièrent leur siège et leur nouvelle dignité. Il est bien évident que le succès de chacun d’eux ne donne satisfaction que pour une part véritablement infime aux désirs et aux besoins de tout un peuple : il suffit de se rendre compte que l’intelligence politique de la masse n’est pas assez développée pour parvenir d’elle-même à des conceptions politiques générales et précises, et pour trouver elle-même les hommes qui seraient capables de les faire aboutir.

Ce que nous désignons toujours par « opinion publique » ne repose que pour une part minime sur l’expérience personnelle et sur les connaissances des individus ; par contre, elle est en majeure partie suscitée, et cela avec une persévérance et une force de persuasion souvent remarquable, par ce qu’on appelle « l’information ».

De même que les convictions religieuses de chacun sont issues de l’éducation, et que ce sont seulement les aspirations religieuses qui sommeillent au cœur de l’homme, ainsi l’opinion politique de la masse est l’aboutissement d’une préparation de l’âme et de l’esprit souvent incroyablement opiniâtre et profonde.

La part de beaucoup la plus forte prise à la « formation » politique, que l’on désigne en ce cas d’une façon très heureuse par le mot de propagande, incombe à la presse. Elle assume en tout premier lieu le travail d’« information » et devient alors une sorte d’école pour les adultes. Seulement, cet enseignement n’est pas aux mains de l’État, mais entre les griffes de puissances, qui, pour la plus grande part, sont tout à fait néfastes. Encore jeune j’avais eu, précisément à Vienne, l’occasion d’approcher les propriétaires et les fabricants d’idées de cette machine à éduquer le peuple. Mon premier étonnement fut le peu de temps qui est nécessaire à cette puissance, la plus pernicieuse de l’État, pour créer une opinion déterminée, même si elle va complètement à l’encontre des idées et des aspirations les plus réelles et les plus certaines de la communauté. En quelques jours, la presse sait, d’un ridicule petit détail, faire une affaire d’État de grosse importance, et inversement, en aussi peu de temps, elle fait tomber dans l’oubli des problèmes vitaux jusqu’à les rayer complètement de la pensée et du souvenir du peuple.

C’est ainsi que l’on parvenait en quelques semaines à sortir de façon magique certains noms du néant, à y attacher par une large publicité des espérances inouïes, à leur créer enfin une popularité telle qu’un homme de véritable valeur ne peut de sa vie en espérer autant ; des noms qu’un mois auparavant personne n’avait entendu prononcer, étaient lancés partout, alors qu’au même moment des faits
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