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La guerre mondiale.


Durant ma bouillante jeunesse, rien ne m’a autant affecté que d’être né justement dans une période qui visiblement n’érigeait ses temples de gloire qu’aux boutiquiers et aux fonctionnaires. Les fluctuations des événements historiques paraissaient s’être déjà calmées et l’avenir semblait devoir n’appartenir qu’à la compétition pacifique des peuples, c’est-à-dire à une exploitation frauduleuse réciproque admise en excluant toute méthode d’auto-défense par la force. Individuellement, les États commencèrent à ressembler de plus en plus à des entreprises qui creusent mutuellement le sol sous leurs pieds, tentent de se souffler mutuellement les clients et les commandes et de se léser mutuellement de diverses façons, mettant tout cela en scène avec accompagnement de clameurs aussi bruyantes qu’inoffensives. Cette évolution semblait non seulement persister, mais devoir transformer le monde entier en un grand bazar dans le hall duquel devaient s’amasser les bustes des plus roués mercantis et des plus inoffensifs fonctionnaires, voués à l’immortalité. Les marchands pouvaient être représentés alors par les Anglais, les fonctionnaires par les Allemands, tandis que les Juifs étaient obligés de se sacrifier et se contentaient de faire figure de bourgeois possédants, car, de leur propre aveu, ils ne font jamais aucun bénéfice, mais, au contraire, « payent » toujours ; et outre cela, ils sont bourgeoisement versés dans la plupart des langues étrangères...

Pourquoi n’a-t-on pu naître cent ans plus tôt ? Par exemple au temps des guerres de libération, alors que l’homme, même sans commerce, avait réellement quelque valeur ?

Ainsi faisais-je d’amères réflexions sur la date trop tardive de mon apparition sur cette terre et je considérais comme un traitement injuste du sort à mon égard l’avenir qui se présentait à moi soi-disant dans « le calme et l’ordre ». Déjà sérieux et attentif dans ma jeunesse, je n’étais nullement « pacifiste » et toutes les tentatives de me former dans ce sens furent vaines.

Comme les éclairs d’un orage lointain m’apparut la guerre des Boërs.

Je guettais tous les jours les journaux et dévorais les dépêches et les communiqués1, et j’étais déjà heureux de pouvoir être témoin tout au moins à distance de ce combat de héros.

La guerre russo-japonaise me trouva sensiblement plus âgé et aussi plus attentif. J’avais alors pris parti déjà pour des motifs nationaux pour les Japonais. Je voyais dans la défaite des Russes une défaite du slavisme autrichien.

Depuis, bien des années se sont écoulées et je compris que ce qui autrefois me semblait être une paresseuse langueur, n’était que le calme avant la tempête. Déjà, pendant mon séjour à Vienne, s’étendait sur les Balkans cette terne et accablante chaleur qui annonce habituellement l’ouragan et déjà parfois apparaissait une lueur plus vive, pour disparaître de nouveau dans d’inquiétantes ténèbres. C’est alors que se déchaîna la guerre des Balkans et le premier coup de vent balaya l’Europe fébrile. L’air qui survenait oppressait l’homme comme un lourd cauchemar, couvant comme une fiévreuse chaleur tropicale, de sorte que le sentiment de la catastrophe imminente se transforma par suite d’une perpétuelle inquiétude en une attente impatiente : on désirait que le ciel donnât enfin un libre cours à la fatalité que rien ne pouvait plus arrêter. Alors s’abattit enfin sur la terre le premier formidable coup de foudre : la tempête se déchaîna et au tonnerre du ciel s’entremêlèrent les feux roulants des canons de la guerre mondiale.

Quand parvint à Munich la nouvelle de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand (je sortais peu à ce moment et n’avais entendu que des nouvelles imprécises de cet événement), je fus tout de suite envahi d’une inquiétude : les balles ne provenaient-elles pas de pistolets d’étudiants allemands qui, indignés par le travail constant de slavisation auquel se livrait l’héritier du trône, voulaient libérer le peuple allemand de cet ennemi intérieur ? Quelles en auraient été les conséquences, on pouvait se le représenter tout de suite : ce serait une nouvelle vague de persécutions qui maintenant auraient été « justifiées » et « motivées » aux yeux du monde entier. Mais quand j’entendis aussitôt après les noms des auteurs présumés, et lus la nouvelle qu’ils étaient identifiés comme Serbes, je fus envahi d’une sourde épouvante devant cette vengeance de l’insondable destin. Le plus grand ami des Slaves était tombé sous les balles de fanatiques slaves.

Celui qui avait eu l’occasion d’observer longtemps l’attitude de l’Autriche à l’égard de la Serbie ne pouvait guère douter un instant que la pierre ayant commencé à rouler sur une pente, elle ne pouvait plus s’arrêter.

On est injuste à l’égard du gouvernement autrichien quand, aujourd’hui, on l’accable de reproches sur la forme et la teneur de l’ultimatum qu’il a présenté. Aucune autre puissance, dans les mêmes circonstances, n’aurait pu agir autrement. L’Autriche possédait sur sa frontière sud-est un inexorable, un mortel ennemi, qui se livrait, de plus en plus fréquemment, à des provocations contre la monarchie et qui n’aurait jamais lâché prise jusqu’à ce qu’enfin soit arrivé le moment favorable pour la destruction de l’empire. On avait des raisons de craindre que cette éventualité ne fût inévitable et ne se produisît au plus tard qu’avec la mort du vieil empereur ; mais alors, l’empire aurait vraisemblablement été complètement hors d’état de présenter une résistance quelconque. Déjà dans les années précédentes, l’État tout entier était à ce point symbolisé par l’image de François-Joseph, que, dans l’esprit des grandes masses, la mort de cette très vieille incarnation de l’empire devait désormais signifier la mort de l’empire lui-même. Véritablement, il entrait dans les plus rusés artifices de la politique slave, d’éveiller cette opinion que l’État autrichien devait son existence à l’art tout à fait prodigieux et particulier de ce souverain ; c’était une flatterie qui réussissait d’autant mieux à la Cour qu’elle répondait moins aux mérites réels de cet empereur. On ne sut découvrir le dard prêt à frapper qui se dissimulait sous cette louange. On ne voyait point, ou peut-être ne voulait-on pas voir que, plus était grande la dépendance de la monarchie à l’égard de l’art exceptionnel de gouverner que possédait ce monarque, le plus sage de tous les temps, comme on le disait habituellement, plus désastreuse devait être la situation quand le destin viendrait un jour frapper à la porte pour chercher son tribut.

Pouvait-on même se représenter l’ancienne Autriche sans le vieil empereur ?

La tragédie dont autrefois fut victime Marie-Thérèse, ne se répéterait-elle pas immédiatement ?

Non, on est réellement injuste à l’égard des sphères gouvernementales de Vienne quand on leur reproche d’avoir poussé à la guerre, alors qu’autrement, dit-on, elle aurait peut-être pu être évitée. On ne pouvait plus l’éviter désormais, mais tout au plus pouvait-on la reculer d’une ou deux années. Mais si une malédiction s’appesantissait sur la diplomatie allemande aussi bien qu’autrichienne, c’est qu’elles avaient déjà constamment tenté d’ajourner l’inévitable règlement de compte, jusqu’à ce qu’elles fussent contraintes de frapper à l’heure la plus défavorable. On peut être convaincu qu’une tentative de plus de sauver la paix aurait seulement conduit à remettre la guerre à une époque encore plus défavorable.

Non, celui qui n’aurait pas voulu de cette guerre devait du moins avoir le courage de songer aux conséquences de son refus. C’était le sacrifice de l’Autriche. La guerre serait arrivée quand même, non plus comme un combat de tous les autres peuples contre nous, mais, par contre, sous la forme du démembrement de la monarchie des Habsbourg. Et il aurait fallu tout de même se décider alors, soit à lui venir en aide, soit à rester spectateurs, les bras ballants, en laissant s’accomplir le destin.

Mais ceux-là précisément qui aujourd’hui maudissent le plus les débuts de la guerre et donnent les plus sages avis, sont ceux dont l’action devait le plus fatalement pousser à cette guerre.

Depuis des dizaines d’années, la Social-Démocratie allemande s’était livrée aux excitations les plus fourbes à la guerre contre la Russie, tandis que le centre, pour des considérations d’ordre religieux, avait le plus contribué à faire de l’État autrichien la pierre angulaire et le centre de la politique allemande. Maintenant, il fallait subir les conséquences de ces erreurs. Ce qui arriva devait inévitablement arriver. La faute du gouvernement allemand consista en ce que, dans le souci de maintenir la paix, il avait toujours laissé passer les heures favorables pour l’attaque, qu’il s’était fait prendre dans les liens de la Ligue pour le maintien de la paix mondiale et devint ainsi la victime d’une coalition mondiale, qui opposait précisément aux efforts pour maintenir la paix mondiale la résolution d’allumer une guerre mondiale.

Si le gouvernement de Vienne avait alors donné à l’ultimatum une forme plus conciliante, cela n’aurait rien changé à la situation, sinon tout au plus qu’il aurait été balayé par l’indignation populaire. Car, aux yeux des grandes masses, le ton de l’ultimatum était beaucoup trop modéré et n’était en aucune façon outré ni brutal. Celui qui tenterait de nier ces vérités ne saurait être qu’une tête sans cervelle ni mémoire, ou un fieffé menteur.

La guerre de 1914 ne fut, Dieu en est témoin, nullement imposée aux masses, mais au contraire désirée par tout le peuple.

On voulait enfin mettre un terme à l’insécurité générale. C’est ainsi seulement que l’on peut comprendre comment plus de deux millions d’hommes et de jeunes gens allemands se présentèrent volontairement sous les drapeaux, prêts à défendre la patrie jusqu’à la dernière goutte de leur sang.

* * *

Pour moi aussi, ces heures furent comme une délivrance des pénibles impressions de ma jeunesse. Je n’ai pas non plus honte de dire aujourd’hui qu’emporté par un enthousiasme tumultueux, je tombai à genoux et remerciai de tout cœur le ciel de m’avoir donné le bonheur de pouvoir vivre à une telle époque.

Une lutte pour la liberté était engagée et telle que la terre n’en avait jamais vue de plus puissante ; car, dès que la roue de la fatalité tourna, la conviction se fit jour dans les grandes masses que, cette fois, il ne s’agissait pas du sort de la Serbie ou même de l’Autriche, mais de l’existence ou de la fin de la nation allemande.

Enfin, après de longues années d’aveuglement, le peuple voyait clair dans son propre avenir. C’est ainsi que, dès le début de la gigantesque lutte, se mêla à un enthousiasme exalté le sérieux nécessaire ; et ce sentiment fit que l’exaltation populaire ne fut pas un simple feu de paille. Le sérieux n’était que trop nécessaire ; on ne se faisait généralement aucune idée de la longueur et de la durée possible de la lutte qui commençait. On pensait se retrouver chez soi pour l’hiver, et continuer à travailler paisiblement sur des bases nouvelles.

Ce que l’homme désire, il l’espère et le croit. La grande majorité de la nation était depuis longtemps fatiguée de la perpétuelle insécurité ; il n’était donc que trop compréhensible que personne ne crût à une solution pacifique du conflit austro-serbe, et que chacun s’attendît à l’explication définitive. Je faisais également partie de ces millions d’hommes-là.

À peine la nouvelle de l’attentat fut-elle connue à Munich que deux pensées me traversèrent l’esprit : d’abord, que la guerre était devenue inévitable, ensuite que maintenant l’empire des Habsbourg était obligé de maintenir l’alliance ; car ce que j’avais toujours craint le plus, c’était que l’Allemagne pût être engagée un jour dans un conflit, justement en raison de cette alliance, sans que l’Autriche en fût la cause directe, et qu’ainsi l’État autrichien, pour des raisons de politique intérieure, n’eût pas la force de décision nécessaire pour se placer aux côtés de son alliée. La majorité slave de l’empire aurait tout de suite commencé à saboter cette décision et aurait préféré mettre en pièces l’empire tout entier plutôt qu’apporter l’aide réclamée par l’alliée. Ce danger était désormais écarté. Le vieil empire devait combattre, qu’il le voulût ou non.

Ma propre position à l’égard du conflit était très simple et claire ; à mon avis, ce n’était pas l’Autriche qui luttait pour obtenir une satisfaction quelconque de la part de la Serbie, mais c’était la lutte de l’Allemagne pour son maintien, de la nation allemande pour être ou ne pas être, pour sa liberté et son avenir. L’Allemagne de Bismarck devait maintenant se battre ; ce que les aïeux avaient conquis en répandant héroïquement leur sang dans les batailles depuis Wissembourg jusqu’à Sedan et Paris, devait à nouveau être gagné par la jeunesse allemande. Mais si cette lutte était menée victorieusement jusqu’au bout, alors notre peuple reviendrait prendre sa place dans le cercle des grandes nations par sa puissance extérieure, et alors l’empire allemand deviendrait à nouveau le puissant asile de la paix, sans être obligé de frustrer ses enfants de leur pain quotidien par amour de la paix.

Je faisais autrefois, adolescent et jeune homme, le souhait de pouvoir prouver que, pour moi, l’enthousiasme national n’était pas une vaine chimère. Il me paraissait souvent que c’était un péché de crier : hourrah ! sans en avoir le droit intrinsèque ; car qui peut se permettre d’user de ce mot sans l’avoir prononcé là où aucun badinage n’est plus de mise ? Là où la main inexorable de la déesse Destinée commence à jauger les peuples et les hommes d’après la sincérité de leurs sentiments ? Ainsi mon cœur, comme celui de millions d’autres, s’enflait d’un orgueilleux bonheur de m’être enfin libéré de cette paralysante sensation. J’avais si souvent chanté Deutschland über alles et crié à pleine gorge Heil !, qu’il me semblait avoir obtenu, à titre de grâce superfétatoire, le droit de comparaître comme témoin devant le tribunal du Juge éternel pour pouvoir attester la véracité de ces sentiments. Car il était évident pour moi dès la première heure que dans le cas d’une guerre – laquelle me paraissait inévitable – j’abandonnerais d’une façon ou d’une autre mes livres. Je savais également bien que ma place devait être là où m’avait déjà appelé une fois ma voix intérieure.

C’est pour des motifs politiques que j’avais abandonné tout d’abord l’Autriche ; n’était-il point parfaitement compréhensible que je dusse, maintenant que la lutte commençait, tenir exactement compte de ces sentiments ? Je ne voulais pas combattre pour l’État des Habsbourg, mais j’étais prêt à mourir à tout moment pour mon peuple et l’empire qui le personnalisait.

Le 3 août, j’adressais une supplique directe à Sa Majesté le roi Louis III, en demandant la faveur d’entrer dans un régiment bavarois. Les bureaux du cabinet avaient sûrement pas mal d’ouvrage à ce moment ; ma joie fut d’autant plus vive lorsque, dès le lendemain, j’obtins satisfaction. Lorsque d’une main tremblante j’ouvris la lettre et lus l’acceptation de ma demande avec ordre de me présenter dans un régiment bavarois, ma joie et ma reconnaissance ne connurent point de bornes. Quelques jours après, je portais l’uniforme que je devais ne quitter que six ans plus tard.

Ainsi commença pour moi, ainsi que pour tout Allemand, le temps le plus inoubliable et le plus sublime de toute mon existence terrestre. Devant les événements de cette lutte gigantesque, tout le passé se réduisit à un néant insipide. Avec une fière mélancolie je pense justement ces jours-ci, où pour la dixième fois revient l’anniversaire de ce prodigieux événement, aux premières semaines de la lutte de héros, à laquelle la faveur du sort me permit de participer.

Comme si c’était hier seulement, défilent devant moi des images et des images, je me vois dans le cercle de mes chers camarades, d’abord sous l’uniforme, puis sortant pour la première fois, à l’exercice, jusqu’à ce que vint enfin le jour du départ pour le front.

Une seule inquiétude me tourmentait alors, ainsi que tant d’autres : celle d’arriver trop tard sur le front. Cela m’empêchait souvent de trouver du repos. Ainsi, à la nouvelle de chacune de nos victoires et de l’héroïsme des nôtres, ma joie était-elle mêlée d’une goutte d’amertume, car chaque nouvelle victoire semblait augmenter le danger que je n’arrive trop tard pour y participer.

Et voici qu’enfin arriva le jour où nous quittâmes Munich pour aller faire notre devoir. C’est ainsi que je vis pour la première fois le Rhin, lorsque le long de ses flots paisibles, nous nous acheminions vers l’Ouest, afin de protéger ce fleuve allemand entre tous les fleuves contre l’avidité de l’ennemi séculaire. Lorsqu’à travers les tendres voiles du brouillard matinal, les premiers rayons du soleil firent briller à nos yeux le monument de Niederwald1, s’éleva de l’interminable train militaire vers le ciel matinal la vieille Wacht am Rhein, et ma poitrine devenait trop étroite pour contenir mon enthousiasme.

Ensuite survint une nuit froide et humide en Flandre, à travers laquelle nous marchions en silence, et lorsque le jour commença à se dégager des nuages, brusquement siffla par-dessus nos têtes un salut d’acier et entre nos rangs frappèrent avec un bruit sec les petites balles fouettant le sol ; mais avant que le petit nuage ne se fût dissipé, retentit de deux cents gosiers le premier hourrah ! à la rencontre du premier messager de la mort. Alors commencèrent les crépitements des balles et les bourdonnements des canons, les chants et les hurlements des hommes, et chacun se sentit happé, les yeux fiévreux, vers l’avant, toujours plus vite, jusqu’à ce qu’enfin subitement le combat se déclenchât ; loin au-delà des champs de betteraves et des haies, le combat corps à corps. Mais de loin arrivaient jusqu’à nos oreilles les accents d’un chant qui nous gagnait peu à peu, qui se transmettait de compagnie à compagnie, et quand la mort commença ses ravages dans nos rangs, le chant s’empara de nous aussi, et nous le transmîmes plus loin à notre tour :

Deutschland, Deutschland über alles, über alles in der Welt !

Quatre jours après nous revînmes en arrière. L’allure même était devenue tout autre. Des garçons de dix-sept ans paraissaient maintenant des hommes faits.

Les volontaires du régiment List n’avaient peut-être pas appris à combattre selon les règles, mais tous savaient mourir comme de vieux soldats.

C’était le commencement.

Ainsi se suivirent les années ; mais le romantisme de combat fit place à l’épouvante. L’enthousiasme se refroidit peu à peu et les jubilations exaltées furent étouffées par la crainte de la mort. Il arriva un temps où chacun eut à lutter entre son instinct de conservation et son devoir. Et à moi-même cette lutte ne fut point épargnée. Toujours, quand la mort rôdait, quelque chose d’indéfini poussait à la révolte, tentait de se présenter comme la voix de la raison au corps défaillant, mais c’était simplement la lâcheté qui, sous de tels déguisements, essayait de s’emparer de chacun. Mais plus cette voix, qui engageait à la prudence, se dépensait en efforts, plus son appel était perceptible et persuasif, plus vigoureuse était la résistance, jusqu’à ce qu’enfin, après une lutte intérieure prolongée, le sentiment du devoir remportât la victoire. Déjà l’hiver 1915-1916, cette lutte avait trouvé chez moi son terme. La volonté avait fini par devenir le maître incontesté. Si dans les premiers jours je participais aux assauts avec des vivats et des rires, maintenant j’étais calme et résolu. Mais ces sentiments étaient durables. Désormais seulement la destinée pouvait passer aux dernières épreuves sans que les nerfs faiblissent ou que la raison défaille.

De jeune volontaire, j’étais devenu vieux soldat.

Mais ce changement s’était accompli dans l’armée entière. Dans les perpétuels combats, elle vieillit et s’endurcit, et ceux qui ne pouvaient soutenir l’assaut furent brisés par ce dernier.

Maintenant seulement on pouvait porter un jugement sur cette armée, après deux ou trois ans durant lesquels elle était jetée d’une bataille dans une autre, combattant constamment contre la supériorité du nombre et des armes, souffrant de la faim et subissant des privations : maintenant était arrivé le moment d’éprouver la valeur de cette armée unique.

Des années peuvent s’écouler, jamais personne n’osera parler d’héroïsme sans penser à l’armée allemande de la guerre mondiale. Alors émergera des voiles du passé la vision immortelle du solide front, des gris casques d’acier, qui ne fléchit ni ne recule. Aussi longtemps qu’il y aura des Allemands, ils auront présent à l’esprit que tels furent autrefois leurs aînés.

J’étais alors soldat et n’avais pas l’intention de faire de la politique. Ce n’était d’ailleurs vraiment pas le moment. Je nourris encore aujourd’hui la conviction que le dernier valet de charretier avait rendu à la patrie de meilleurs services que même le premier, dirons-nous, des « parlementaires ». Je n’ai jamais détesté ces bavards plus que justement dans le temps où tout gaillard digne de ce nom qui avait quelque chose à dire, le criait au visage de l’ennemi, ou tout au moins laissait, comme il convenait, son appareil à discours chez lui et remplissait quelque part en silence son devoir. Oui, je détestais alors tous ces « politiciens », et si cela avait dépendu de moi on aurait immédiatement formé un bataillon parlementaire de balayeurs, car ainsi ils auraient pu s’en donner à cœur joie et autant qu’il le leur fallait, de bavarder, sans irriter les hommes droits et honnêtes, et même sans leur nuire.

Aussi ne voulais-je à cette époque rien savoir de la politique, mais je ne pouvais faire autrement que de prendre position à l’égard de certains phénomènes qui, à la vérité, affectaient toute la nation, mais nous intéressaient particulièrement, nous, les soldats.

Il y avait deux choses qui m’irritaient foncièrement et que je considérais comme nuisibles.

Déjà, dès les premières victoires, une certaine presse commença à laisser tomber lentement et peut-être d’une façon non immédiatement perceptible pour beaucoup de gens, quelques gouttes d’amertume dans l’enthousiasme général. Ceci se faisait sous le masque d’une bienveillance et de bonnes pensées certaines, voire d’une sollicitude manifeste. On avait une certaine prévention contre une trop grande exaltation dans la célébration des victoires. On craignait que sous cette forme, cette exaltation ne fût pas digne d’une grande nation et par cela même déplacé. Le courage et l’héroïsme, disait-on, sont quelque chose de tout à fait naturel, de sorte que l’on ne devait pas ainsi se livrer à des explosions de joie inconsidérées, ne serait-ce que par égard pour les pays étrangers auxquels une attitude calme et digne dans la joie serait plus agréable que des acclamations déchaînées, etc. Enfin, nous autres Allemands, nous ne devions pas oublier que la guerre n’était pas dans nos intentions, et même que nous ne devions pas avoir honte d’avouer que nous apporterions à tout moment notre coopération à la réconciliation de l’humanité. Pour ces motifs, il n’était pas raisonnable de ternir par de trop grands cris la pureté des actions de l’armée, car le reste du monde comprendrait mal une pareille attitude. Rien ne serait plus admiré que la modestie avec laquelle un véritable héros oublierait, dans le calme et le silence, ses actions d’éclat ; car c’est à cela que tout se résumait.

Au lieu de prendre ces bavards par leurs longues oreilles et de les conduire au poteau pour les y suspendre à une corde, afin de mettre ces chevaliers de la plume hors d’état d’offenser la nation en fête en faisant de la haute psychologie, on commença à prendre réellement des mesures tendant à atténuer la joie « inconvenante » saluant chaque victoire.

On ne soupçonnait en aucune façon que l’enthousiasme, une fois brisé, ne pourrait plus être réveillé quand il serait nécessaire. C’est un enivrement, et il faut continuer à l’entretenir comme tel. Mais comment allait-on soutenir, sans cette puissance de l’enthousiasme, une lutte qui devait soumettre à d’incroyables épreuves le moral de la nation.

Je connaissais trop bien la psychologie des grandes masses pour ne pas savoir qu’en pareil cas, ce n’était pas avec un état d’âme « esthétiquement » très élevé que l’on pouvait attiser le feu qui maintiendrait chaud ce fer. À mes yeux, c’était une folie de ne point faire tout ce qui était possible pour augmenter le bouillonnement des passions ; mais il m’était tout simplement entièrement incompréhensible que l’on enrayât celui qui, par bonheur, était créé.

Ce qui m’irritait en second lieu, c’était la façon dont on estimait convenable de prendre position à l’égard du marxisme. À mon avis, on démontrait seulement ainsi que l’on n’avait également pas la moindre notion de ce qu’était cette pestilence. On semblait s’imaginer très sérieusement qu’en prétendant supposer l’union des partis, on pouvait amener le marxisme à la raison et à la réserve.

Or, il ne s’agit point du tout ici d’un parti, mais d’une doctrine aboutissant à la destruction de l’humanité. On s’en rendait d’autant moins compte que l’on n’entendait point cet aveu dans les universités enjuivées et que, par contre, trop nombreux étaient ceux qui, plus particulièrement parmi nos hauts fonctionnaires, trouvaient certainement inutile, dans leur myope suffisance, de prendre un livre et d’y apprendre quelque chose qui ne figurât pas dans les matières officiellement enseignées. Les plus violents bouleversements peuvent passer à côté de ces « cerveaux » sans y marquer aucune trace ; c’est pourquoi les entreprises de l’État ne suivent pour la plupart qu’en boitant les entreprises privées. C’est à eux que s’applique le mieux l’adage : ce que le paysan ne connaît pas, il ne le mange point. De rares exceptions confirment la règle.

C’était une absurdité sans pareille que d’identifier, aux jours du mois d’août 1914, l’ouvrier allemand avec le marxisme. À ce moment, l’ouvrier allemand avait su se libérer de l’étreinte de cette contagion empoisonnée, car sans cela il n’aurait jamais pu, en aucune façon, entrer dans le combat. On était cependant assez stupide pour s’imaginer que le marxisme était peut-être maintenant devenu national : trait qui prouve que, dans ces longues années, personne parmi les fonctionnaires dirigeants de l’État n’avait voulu se donner la peine d’étudier la substance de cette doctrine, sans quoi une pareille absurdité aurait eu grand-peine à s’insinuer.

Le marxisme, dont le but définitif est et reste la destruction de tous les États nationaux non juifs, devait s’apercevoir avec épouvante qu’au mois de juillet 1914, les ouvriers allemands qu’il avait pris dans ses filets, se réveillaient et commençaient à se présenter de plus en plus promptement au service de la patrie. En quelques jours, toutes les fumées et les duperies de cette infâme tromperie du peuple furent semées à tous les vents, et soudain le tas de dirigeants juifs se trouva isolé et abandonné, comme s’il n’était plus resté aucune trace de ce qu’ils avaient inoculé aux masses depuis soixante ans. Ce fut un vilain moment pour les mauvais bergers de la classe ouvrière du peuple allemand. Mais aussitôt que les chefs aperçurent le danger qui les menaçait, ils se couvrirent jusqu’aux oreilles du manteau du mensonge qui rend invisible et mimèrent sans vergogne l’exaltation nationale.

C’eût été le moment de prendre des mesures contre toute la fourbe association de ces Juifs empoisonneurs du peuple. C’est alors qu’on aurait dû sans hésiter faire leur procès, sans le moindre égard pour les cris et lamentations qui auraient pu s’élever. En août 1914, le verbiage juif de la solidarité internationale disparut tout d’un coup des têtes des ouvriers allemands, et déjà quelques semaines après1, à la place de celui-ci, des shrapnells américains déversaient les bénédictions de la fraternité sur les casques des colonnes en marche. Il aurait été du devoir d’un gouvernement attentif, au moment où l’ouvrier allemand revenait à un sentiment national, de détruire impitoyablement les ennemis de la nation. Tandis que les meilleurs tombaient sur le front, on aurait pu tout au moins s’occuper, à l’arrière, de détruire la vermine.

Mais au lieu de cela, Sa Majesté l’empereur tendit la main aux anciens criminels et accorda son indulgence aux plus perfides assassins de la nation, qui purent ainsi reprendre leurs esprits.

Ainsi le serpent pouvait continuer son œuvre plus prudemment qu’autrefois, et d’autant plus dangereusement. Pendant que les gens honnêtes rêvaient de leur vieille robe de chambre, les criminels parjures organisaient la révolution.

J’ai toujours ressenti un profond mécontentement de cet indigne traitement de faveur, mais en même temps, je n’aurais pas cru possible que l’aboutissement en fût aussi désastreux.

Mais qu’aurait-on dû faire alors ? Emprisonner immédiatement les meneurs, les faire passer en jugement et en débarrasser la nation. On aurait dû employer sans ménagements tous les moyens de la force armée pour exterminer cette pestilence. On aurait dû dissoudre les partis, mettre le Parlement à la raison au besoin par les baïonnettes, ou ce qui aurait été mieux, l’ajourner aussitôt. De même que la République réussit aujourd’hui à dissoudre les partis, de même on aurait dû alors se servir à bon droit de ce moyen. Car l’existence de tout un peuple était en jeu.

Mais alors, à la vérité, se posait cette question : est-il possible, en somme, d’exterminer avec l’épée une conception de l’esprit ? Peut-on, par l’emploi de la force brutale, lutter contre des « idées philosophiques » ?

Je m’étais déjà posé à ce moment plus d’une fois cette question.

En réfléchissant à des cas analogues que l’on trouve dans l’histoire, particulièrement lorsqu’il s’agit de questions de religion, on aboutit à la notion fondamentale suivante :

Les conceptions et les idées philosophiques, de même que les mouvements motivés par des tendances spirituelles déterminées, qu’ils soient exacts ou faux, ne peuvent plus, à partir d’un certain moment, être brisés par la force matérielle qu’à une condition : c’est que cette force matérielle soit au service d’une idée ou conception philosophique nouvelle allumant un nouveau flambeau.

L’emploi de la force physique toute seule, sans une force morale basée sur une conception spirituelle, ne peut jamais conduire à la destruction d’une idée ou à l’arrêt de sa propagation, sauf si l’on a recours à une extermination impitoyable des derniers tenants de cette idée et à la destruction des dernières traditions. Or, cela aboutit, dans la plupart des cas, à rayer l’État considéré du nombre des puissances politiquement fortes pour un temps indéterminé, souvent pour toujours ; car une pareille saignée atteint, comme le montre l’expérience, la meilleure partie de la population. En effet, toute persécution qui n’a point de base spirituelle, apparaît comme moralement injuste et agit comme un coup de fouet sur les meilleurs éléments d’un peuple, le poussant à une protestation qui se traduit par son attachement à la tendance spirituelle persécutée. Chez beaucoup d’individus, ce fait se produit simplement à cause du sentiment d’opposition contre la tentative d’assommer une idée par la force brutale.

Ainsi le nombre des partisans convaincus augmente dans la mesure même où s’accroît la persécution. De la sorte, la destruction d’une conception philosophique ne pourra s’effectuer que par une extermination progressive et radicale de tous les individus ayant une réelle valeur. Mais ceux-ci se trouvent vengés, dans le cas d’une épuration « intérieure » aussi totale, par l’impuissance générale de la nation. Par contre, un pareil procédé est toujours condamné à l’avance à la stérilité quand la doctrine combattue a déjà franchi un certain petit cercle.

C’est pourquoi ici aussi, comme dans toutes les croissances, le premier temps de l’enfance est exposé à la possibilité d’une prompte destruction, cependant qu’avec les années la force de résistance augmente, pour céder, à l’approche de la faiblesse sénile, la place à une nouvelle jeunesse, bien que sous une autre forme et pour d’autres motifs.

Effectivement, presque toutes les tentatives semblables de détruire sans base spirituelle une doctrine et les effets d’organisation qu’elle a produits, ont abouti à un échec, et se sont plus d’une fois terminés d’une façon exactement contraire à ce que l’on désirait pour la raison suivante :

La première de toutes les conditions, pour un procédé de lutte utilisant l’arme de la force toute seule, est toujours la persévérance. C’est-à-dire que la réussite du dessein réside uniquement dans l’application prolongée et uniforme des méthodes pour étouffer une doctrine, etc. Mais aussitôt qu’ici la force en vient à alterner avec l’indulgence, non seulement la doctrine que l’on veut étouffer reprendra constamment des forces, mais elle sera en mesure de tirer des avantages nouveaux de chaque persécution, lorsque, après le passage d’une pareille vague d’oppression, l’indignation soulevée par les souffrances éprouvées apportera à la vieille doctrine de nouveaux adeptes et poussera les anciens à y adhérer avec un plus fort entêtement et une plus profonde haine, et même à ramener à leur précédente position les transfuges après l’éloignement du danger. C’est uniquement dans l’application perpétuellement uniforme de la violence que consiste la première des conditions du succès. Mais cette opiniâtreté ne saurait être que la conséquence d’une conviction spirituelle déterminée. Toute violence qui ne prend pas naissance dans une solide base spirituelle, sera hésitante et peu sûre. Il lui manque la stabilité qui ne peut reposer que sur des conceptions philosophiques empreintes de fanatisme. Elle est l’exutoire de la constante énergie et de la brutale résolution d’un seul individu, mais en même temps elle se trouve dans la dépendance du changement des personnalités, ainsi que de leur nature et de leur puissance.

Il y a encore quelque chose d’autre à ajouter à ce qui précède :

Toute conception philosophique, qu’elle soit de nature religieuse ou politique – souvent il est difficile de tracer ici une délimitation – combat moins pour la destruction, à caractère négatif, des idées contraires, que pour arriver à imposer, dans un sens positif, les siennes propres. Ainsi sa lutte est moins une défense qu’une attaque.

Elle est ainsi avantagée par le fait que son but est bien déterminé, car ce dernier représente la victoire de ses propres idées, tandis que, dans le cas contraire, il est difficile de déterminer, quand le but négatif de la destruction de la doctrine ennemie est obtenu et peut être considéré comme assuré. Déjà pour ce motif, l’attaque basée sur une conception philosophique sera plus rationnelle, et aussi plus puissante que son action défensive : car, en somme, ici aussi la décision revient à l’attaque et non à la défense. Le combat contre une puissance spirituelle par les moyens de la force a le caractère défensif aussi longtemps que le glaive lui-même ne se présente pas comme porteur, annonciateur et propagateur d’une nouvelle doctrine spirituelle.

Ainsi l’on peut constater en résumé ce qui suit :

Toute tentative de combattre un système moral par la force matérielle finit par échouer, à moins que le combat ne prenne la forme d’une attaque au profit d’une nouvelle position spirituelle. Ce n’est que dans la lutte mutuelle entre deux conceptions philosophiques que l’arme de la force brutale, utilisée avec opiniâtreté et d’une façon impitoyable, peut amener la décision en faveur du parti qu’elle soutient.

C’est pourquoi la lutte contre le marxisme a toujours échoué jusqu’ici.

Ceci fut aussi la raison pour laquelle la législation de Bismarck contre les socialistes avait malgré tout fini par faire long feu – et il devait en être ainsi. Il manquait la plateforme d’une nouvelle conception philosophique pour le triomphe de laquelle il eût fallu mener le combat. Car pour s’imaginer que les radotages sur ce que l’on appelle une « autorité d’État » ou « le calme et l’ordre » eussent constitué une base convenable, pour donner aux esprits l’impulsion nécessaire à une lutte pour la vie et la mort, il fallait la proverbiale sagesse des hauts fonctionnaires des ministères.

Mais comme un soutien spirituel effectif manquait à ce combat, Bismarck fut obligé, pour réaliser sa législation contre les socialistes, de s’en rapporter au jugement et au bon vouloir de cette institution qui déjà par elle-même était une création de la pensée socialiste. Le chancelier de fer, en confiant le sort de la guerre contre le marxisme au bon vouloir de la démocratie bourgeoise, faisait garder le chou par la chèvre.

Mais tout ceci n’était que la conséquence obligée du manque d’une nouvelle conception philosophique animée d’une impétueuse volonté de conquête, et s’opposant au marxisme.

C’est ainsi que le résultat de la lutte bismarckienne se borna à une pénible désillusion.

Mais durant la guerre mondiale ou au début de cette dernière, les circonstances étaient-elles différentes ? Malheureusement non !

Plus je me plongeais dans les réflexions sur la nécessité de changer l’attitude du gouvernement de l’État à l’égard de la Social-Démocratie, laquelle était l’incarnation du marxisme de l’époque, plus je reconnaissais le manque d’un succédané utilisable pour cette école philosophique. Qu’allait-on donner en pâture aux masses en supposant que le marxisme pût être brisé ? Il n’existait aucun mouvement d’opinion dont on pût attendre qu’il réussît à enrôler parmi ses fidèles les nombreuses troupes d’ouvriers ayant plus ou moins perdu leurs dirigeants. Il est insensé et plus que stupide de s’imaginer qu’un fanatique internationaliste, ayant abandonné le parti de la lutte des classes, voudrait instantanément entrer dans un parti bourgeois, c’est-à-dire dans une nouvelle organisation de classe. Car, quelque désagréable que cela puisse être aux diverses organisations, on ne peut cependant nier que, pour un très grand nombre de politiciens bourgeois, la distance entre les classes apparaîtra comme toute naturelle durant tout le temps où elle ne commencera pas à agir dans un sens politiquement défavorable pour eux.

La négation de cette vérité démontre seulement l’impudence et aussi la stupidité de l’imposteur.

Et surtout on doit se garder de croire la grande masse plus sotte qu’elle ne l’est. Dans les affaires politiques, il n’est pas rare que le sentiment donne une solution plus exacte que la raison. Mais l’avis que l’absurdité de la position internationale prise par les masses indique suffisamment l’illogisme de leurs sentiments, peut être immédiatement réfuté à fond, en faisant simplement ressortir que la démocratie pacifiste n’est pas moins déraisonnable, bien que ses leaders proviennent presque exclusivement du camp bourgeois. Aussi longtemps que des millions de bourgeois rendront chaque matin un dévot hommage à leur presse démocratique enjuivée, il siéra fort mal à ces messieurs de plaisanter la sottise du « compagnon » qui, en définitive, n’avale pas autre chose que la même ordure, encore qu’autrement accommodée.

Aussi doit-on bien se garder de contester des choses qui sont malgré tout des faits. On ne peut nier le fait que, dans la question des classes, il ne s’agit en aucune façon uniquement de problèmes immatériels, comme on serait volontiers disposé à le proclamer, particulièrement avant les élections. L’orgueil de classe éprouvé par une grande partie de notre peuple est, de même que le peu de considération pour l’ouvrier manuel, un phénomène qui n’existe pas que dans l’imagination des lunatiques.

D’autre part, la faiblesse de la capacité de raisonnement de ce que l’on appelle nos « intellectuels » est démontrée par le fait que, précisément dans ces milieux, on ne comprend pas qu’un État qui n’a pas été capable d’empêcher le développement d’une lèpre telle qu’est en réalité le marxisme, ne sera plus en mesure de regagner le terrain perdu.

Les partis « bourgeois », comme ils se dénomment eux-mêmes, ne seront plus jamais en état de ligoter les masses « prolétariennes », car ici se trouvent en présence deux mondes séparés l’un de l’autre, en partie naturellement, en partie artificiellement, et dont l’attitude mutuelle ne peut être que celle de la lutte. Mais le vainqueur sera ici le plus jeune, et ç’aurait été le marxisme.

Réellement, on pouvait bien penser en 1914 à une lutte contre le marxisme, mais il est permis de douter que cette attitude eût pu avoir quelque durée, à cause du manque de tout succédané pratique.

Il y avait là une importante lacune.

Telle était mon opinion déjà longtemps avant la guerre et c’est pourquoi je ne pouvais me décider à entrer dans un des partis existants. J’ai encore été confirmé dans cette opinion par l’évidente impossibilité d’entreprendre une lutte sans merci contre la Social-Démocratie, précisément à cause de cette absence de tout mouvement qui fût autre chose qu’un parti « parlementaire ».

Je me suis souvent ouvert là-dessus à mes plus intimes compagnons.

C’est alors que m’est venue pour la première fois l’idée de me livrer plus tard à une activité politique.

C’est justement pour ce motif que, dès lors, j’ai souvent affirmé, dans le petit cercle de mes amis, mon intention d’agir comme orateur, après la guerre, à côté de mon métier.

En vérité, c’était chez moi une idée bien arrêtée.

Chapitre VI



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