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Jean de la Brète

Mon oncle et mon curé




BeQ

Jean de la Brète

Mon oncle et mon curé

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classique du 20e siècle

Volume 351 : version 1.0

Jean de La Brète, pseudonyme d’Alice Cherbonnel, est née à Saumur en 1858 et décédée à Breuil-Bellay (Maine-et-Loire) en 1945.

Elle a écrit de nombreux romans pour jeunes filles et connut le succès avec Mon oncle et mon curé (1889). Couronné par l’Académie française (prix Montyon) et constamment réédité jusqu’en 1965, ce roman est porté à l’écran en 1938 par Pierre Caron, avec Pauline Carton.

Mon oncle et mon curé

Édition de référence :

Paris, Librairie Plon, Nourrit et Cie, 1889.

I


Je suis si petite qu’on pourrait me donner la qualification de naine, si ma tête, mes pieds et mes mains n’étaient pas parfaitement proportionnés à ma taille. Mon visage n’a ni la longueur démesurée, ni la largeur ridicule que l’on attribue aux nains et aux êtres difformes en général, et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d’une belle dame.

Cependant, l’exiguïté de ma taille m’a fait verser des larmes en cachette.

Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une âme fière, orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au premier venu..., et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis, les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont détendu rapidement des caractères beaucoup plus rigides que le mien.

Ma tante était la femme la plus désagréable que j’aie jamais connu. Je la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n’avait jamais rien vu ni rien comparé, pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et commune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement élevée.

Près d’elle, j’avais l’air d’un puceron, d’une fourmi. Quand je lui parlais, je levais la tête aussi haut que si j’avais voulu examiner la cime d’un peuplier. Elle était d’origine plébéienne et, semblable à beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique et professait pour ma chétive personne un dédain qui m’écrasait.

Son moral était la reproduction fidèle de son physique. Il ne renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre lesquels les infortunés qui vivaient avec elle se cassaient le nez quotidiennement.

Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise était devenue proverbiale dans le pays, l’avait épousée par faiblesse d’esprit et de caractère. Il mourut peu de temps après son mariage, et je ne l’ai jamais connu. Quand je pus réfléchir, j’attribuai cette mort prématurée à ma tante, qui me paraissait de force à conduire rapidement en terre non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un régiment de maris.

J’avais deux ans, quand mes parents s’en allèrent dans l’autre monde, m’abandonnant aux caprices des événements, de la vie et de mon conseil de famille. D’une belle fortune, ils laissaient d’assez jolis débris : quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort bon revenu.

Ma tante consentit à m’élever. Elle n’aimait pas les enfants, mais, son mari ayant mal administré, elle était pauvre et songeait avec satisfaction que l’aisance entrerait avec moi dans sa maison.

Quelle laide maison ! grande, délabrée, mal tenue ; bâtie au milieu d’une cour remplie de fumier, de poules et de lapins. Derrière s’étendait un jardin dans lequel poussaient pêle-mêle toutes les plantes de la création, sans que personne s’en souciât le moins du monde. Je pense que, de mémoire d’homme, on n’avait vu un jardinier émonder les arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise, sans que ma tante et moi nous eussions l’idée de nous en occuper.

Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, j’avais un goût inné pour l’ordre.

La propriété s’appelait le Buisson. Elle était située au fond de la campagne, à une demi-lieue de l’église et d’un petit village composé d’une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir à cinq lieues à la ronde. Nous vivions dans l’isolement le plus complet. Ma tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson. Je désirais vivement l’accompagner, de sorte qu’elle ne m’emmenait jamais.

Les seuls événements de notre vie étaient l’arrivée des fermiers, qui apportaient des redevances ou l’argent de leurs termes, et les visites du curé !

Oh ! l’excellent homme, que mon curé !

Il venait trois fois par semaine à la maison, s’étant chargé, dans un jour de beau zèle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences à lui connues.

Il poursuivit sa tâche avec persévérance, quoique je m’entendisse à exercer sa patience. Non pas que j’eusse la tête dure, j’apprenais avec facilité ; mais la paresse était mon péché mignon : je l’aimais, je le dorlotais, en dépit des frais d’éloquence du curé et de ses efforts multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan.

Ensuite, et c’était là le point le plus grave, la faculté du raisonnement se développa chez moi rapidement. J’entrais dans des discussions qui mettaient le curé à l’envers ; je me permettais des appréciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chères opinions.

C’était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de prendre le contre-pied de ses idées, de ses goûts, de ses assertions. Cela me fouettait le sang, me tenait l’esprit en éveil. Je soupçonne qu’il éprouvait le même sentiment et qu’il eût été profondément désolé si j’avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l’indépendance de mes idées.

Mais je n’avais garde, car lorsque je le voyais se trémousser sur son siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n’avait lieu que dans les cas sérieux, rien n’égalait ma satisfaction.

Cependant, s’il eût été seul en jeu, je crois que j’aurais résisté quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude d’assister aux leçons, bien qu’elle n’y comprît rien et qu’elle bâillât dix fois par heure.

Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n’était pas en scène, la mettait en fureur ; fureur d’autant plus grande qu’elle n’osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui paraissait une monstruosité dans l’ordre physique et moral. Jamais je ne m’attaquais à elle directement, car elle était brutale et j’avais peur des coups. Enfin, ma voix, – cependant douce et musicale, je m’en flatte ! – produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux.

En cette occurrence, on comprendra qu’il me fût impossible, absolument impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour ne pas faire enrager ma tante et tourmenter mon curé.

Cependant, je l’aimais, ce pauvre curé ! je l’aimais beaucoup, et je savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois jusqu’à l’impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je n’étais pas seulement son ouaille préférée, j’étais son enfant de prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. À cet amour paternel se mêlait une teinte d’admiration pour mes aptitudes, mes paroles et mes actes en général.

Il avait pris sa tâche à cœur : il avait juré de m’instruire, de veiller sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n’est la seule distraction de son existence monotone.

Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu’aux genoux et son chapeau sous le bras, je ne sais si, de ma vie, je l’en ai vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête découverte, souriant aux passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d’herbe. Replet et dodu, il paraissait rebondir sur la terre qu’il foulait d’un pas alerte, et à laquelle il semblait dire : « Tu es bonne, et je t’aime ! » Il était content de vivre, content de lui-même, content de tout le monde. Sa bonne figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges.

Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix pour grignoter quelques croûtes de pain qu’il avait eu soin de glisser dans sa poche avant de quitter le presbytère. Perrine, la fille de basse-cour, s’empressait d’ouvrir la porte et de l’introduire dans le salon où nous prenions nos leçons.

Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce d’un paratonnerre un peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d’un air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits. Après quoi, se rasseyant tout d’une pièce, elle prenait un tricot, son chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n’attendait pas l’occasion de me dire une chose désagréable.

Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et me menaçait du doigt en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma tante de longue date.

Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir assez éloignés de ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de l’appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des hirondelles et des mouches ; et, en hiver, d’observer les effets de la neige et du givre sur les arbres du jardin.

Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux sur le bras de son fauteuil, et la leçon commençait.

Quand ma paresse n’avait pas été trop grande, les choses allaient bien, tant qu’il s’agissait des devoirs à corriger, car, quoiqu’ils fussent le plus courts possible, ils étaient toujours soignés. Mon écriture était nette et mon style facile. Le curé secouait la tête d’un air satisfait, prisait avec enthousiasme, et répétait : « Bon, très bon ! » sur tous les tons.

Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter s’il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.

L’idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je partais d’un grand éclat de rire. Alors ma tante s’écriait :

– Sotte ! petite bête !

Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d’être aussi parlementaires qu’explicites.

Le curé me regardait en souriant, et répétait deux ou trois fois :

– Ah ! jeunesse ! belle jeunesse !

Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un soupir.

Après cela, nous passions à la récitation, et les choses n’allaient plus si bien. C’était l’heure critique, le moment de la causerie, des opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes.

Le curé aimait les hommes de l’antiquité, les héros, les actions presque fabuleuses dans lesquelles le courage physique a joué un rôle important. Cette préférence était étrange, car il n’était pas précisément pétri de l’argile qui fait les héros.

J’avais remarqué qu’il n’aimait point à retourner chez lui à la nuit, et cette découverte, tout en me le rendant plus cher, car j’étais moi-même fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage.

Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine, de ses ouailles et du corps qui la possédait, n’avait jamais, au grand jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices infligés aux premiers chrétiens.

Il trouvait très beau d’entrer dans le paradis d’un bond héroïque, mais il pensait qu’il était bien doux de s’avancer tranquillement vers l’éternité sans fatigue et sans hâte. Il n’avait pas de ces élans exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le souverain des mondes et du temps. Oh ! point du tout ! Il était décidé à s’en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait sincèrement que ce fût le plus tard possible.

J’avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque, s’arrange de cette morale douce et facile.

Néanmoins, il en tenait pour ses héros ; il les admirait, les exaltait, les aimait d’autant plus, sans doute, que, le cas échéant, il se sentait absolument incapable de les imiter.

Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations. J’éprouvais une antipathie prononcée pour les Grecs et les Romains. Par un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j’avais décidé que ces derniers ressemblaient à ma tante..., ou que ma tante leur ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement, les Romains furent jugés, condamnés, exécutés dans mon esprit.

Cependant le curé s’obstinait à barboter avec moi dans l’histoire romaine, et je m’entêtais, de mon côté, à n’y prendre aucun intérêt. Les hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations admiratives, se fâcher, raisonner, rien n’ébranlait mon insensibilité et mon idée personnelle.

Par exemple, racontant l’histoire de Mucius Scévola, je terminais ainsi :

« Il brûla sa main droite pour la punir de s’être trompée, ce qui prouve qu’il n’était qu’un sot ! »

Le curé, qui m’écoutait un instant auparavant d’un air béat, tressautait d’indignation.

– Un sot ! mademoiselle... Et pourquoi cela ?

– Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur, répondais-je, que Porsenna n’en était ni plus ni moins vivant, et que le secrétaire ne s’en portait pas mieux.

– Bien, ma petite ; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège immédiatement.

– Ceci, monsieur le curé, prouve que Porsenna n’était qu’un poltron.

– Soit ! mais Rome était délivré, et grâce à qui ? grâce à Scévola, grâce à son action héroïque !

Et le curé, qui, frémissant à l’idée de se brûler le bout du petit doigt, n’en admirait que mieux Mucius Scévola, de s’exalter, de se démener pour me faire apprécier son héros.

– J’en tiens pour ce que j’ai dit, reprenais-je tranquillement ; ce n’était qu’un sot, et un grand sot !

Le curé suffoqué, s’écriait :

– Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien des sottises.

– Monsieur le curé, vous m’avez appris, l’autre jour, que la raison est la plus belle faculté de l’homme.

– Sans doute, sans doute, quand il sait s’en servir. Puis, je parlais de l’homme fait, et non des petites filles.

– Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.

L’excellent homme, un peu déconcerté, s’ébouriffait les cheveux avec énergie, ce qui lui donnait l’air d’une tête de loup poudrée à blanc.

– Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois ; c’est un péché d’orgueil. Vous ne m’aurez pas toujours pour vous répondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez qu’on ne discute pas avec elle, qu’on la subit.

Mais je me souciais bien de la vie ! J’avais un curé pour exercer ma logique, et cela me suffisait.

Lorsque je l’avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il s’efforçait de donner à son visage une expression sévère, mais il était obligé de renoncer à son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant absolument à lui obéir.

Alors il me disait :

– Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien.

– Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais-je, ils m’ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous auraient grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en petits morceaux menus comme chair à pâté !

À ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s’en allait en trottinant, sans daigner me répondre.

Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il m’appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus vive manifestation, et j’avais des remords, jusqu’au moment où je le voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux lèvres.
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