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IDEOLOGISATION DIALOGUEE DANS LA PRESSE

DANS LA CAMPAGNE ELECTORALE DE 2002 EN FRANCE

Fred Hailon

Université de Poitiers Forell


Résumé 

Dans cet article, nous cherchons à montrer comment les représentations et les discours politiques en circulation lors des élections présidentielles françaises de 2002 ont pu être retravaillés par les discours des journalistes. Les représentations politiques sont retravaillées dans le contexte des thèses sécuritaires en France et selon les orientations idéologiques des supports de presse. L’étude des modes de représentation de l’autre dans le discours de presse et du travail de commentaires dans l’énonciation permet de rendre compte de la valeur de la circulation des dires. Les supports construisent leur image de discours argumenté par cet autre représenté à commenter.
Abstract

In this article, we try to show how presentations and political speeches in circulation during french presidential elections of 2002 could be revised by speeches of the journalists. Political presentations are revised in the context of security theses in France, and according to the ideological orientations of the support of press. The study of modes of representation of other one in the speech of press and the work of comments in the enunciation allow to give an account value of the circulation of statements. Support constructs their picture of argued speech by this other one represented to comment.
Mots clés : post-structuralisme, circulation idéologique, représentations politiques, discours de la presse, hétérogénéités foncière et montrée, ambivalences discursives
Keywords : post-structuralism, ideological circulation, political representations, press discourse, discourses ambivalences, heterogeneities
Sommaire

0. Introduction

1. Modélisation et apport des théories de la non-coïncidence du dire

1.1. La méta-énonciation à l’appui d’une analyse idéologique du discours

1.2. Une méthode d’analyse basée sur les faits d’altérité en discours (RDA et MA)

2. La construction des discours par resémantisation idéologique

2.1. La resémantisation en hyperboles discriminatoires

2.2. La resémantisation et la mise en évidence idéologique

3. Des réévaluations discursives et sociales pour une idéologisation dialoguée

3.1. Une vision politique stéréotypée

3.2. Une réactivation mémorielle racisante

4. Conclusion

5. Bibliographie

Cet article s’inscrit dans le contexte des thèses sécuritaires en France. Ces thèses ont atteint leur apogée lorsque pour la première fois dans l’histoire des institutions politiques françaises un leader de l’extrême droite arrive, en avril 2002, au second tour d’une élection au suffrage universel direct.

Il nous a semblé pouvoir répondre à cet événement politique par l’observation du travail de médiation de la presse, plus précisément par l’observation du fruit de ce travail : le discours de la presse. Le discours de la presse au moment de la campagne présidentielle de 2002 a pu être le théâtre d’une circulation de représentations du Front national (FN). La question se posait de savoir si cette éventuelle circulation avait pu faire exister des idées du parti d’extrême droite, leur donnant une réalité déterminante. Le champ politique à travers lequel l’opinion publique se détermine a pu être ainsi « nourri » de représentations frontistes1. Il s’agissait de questionner le rôle et la place des médias à un moment où ceux-ci relataient et/ou mettaient en scène de nombreux faits divers en relation avec l’insécurité.

Le corpus de travail se compose de quatre titres de la presse quotidienne française : Présent, Le Figaro, Le Monde et La Nouvelle République du Centre-Ouest (NR). Présent est un journal d’extrême droite, il est proche du parti politique le Front national (FN). Le Monde est un journal dit de « centre-gauche ». Le Figaro est le support de la droite républicaine. La NR est un journal régional. Nous voulions à travers les supports Présent et NR et ce qu’ils créent de dissemblances (supports nationaux/support régional, presse militante d’information/presses populaires d’information) une représentation plus large du champ journalistique que celle que nous trouvons généralement dans les études linguistiques. Cette « ouverture » aux genres journalistiques était propice pour nous aider à comprendre comment une idéologie telle que celle du FN pouvait circuler entre supports. Ainsi, nous avons cherché à savoir à travers ce corpus comment l’idéologie du FN pouvait pénétrer de bout en bout chacun des supports, du plus proche politiquement avec Présent au plus éloigné a priori avec La NR. Le discours du FN s’identifie par ses idées sur l’insécurité. Celle-ci est la plus souvent liée à l’immigration et la plus souvent circonscrite aux banlieues, les banlieues passant pour le lieu principal de l’immigration et de l’insécurité. L’idéologie xénophobe et raciste du FN présente l’étranger


1. Dans ce sens, voir également HAILON, F. (2009a), « Circulation discursive et non-coïncidence des mots et du monde », Les Journées de linguistique, n°21, Québec, Presses de l’université Laval (Ciral), pp. 130-139 ; HAILON, F. (2009b), « Sens autre(s) de faits d’altérité dans la presse », Eva Havu et al. (eds.), Mémoires de la société Néophilologique d’Helsinki, 58, pp. 283-294 et HAILON F. (2010), « Resémantisation de faits d’altérité des corpus de presse français », M. Abecassis et G. Ledegen (eds), Les voix des Français, Oxford, Peter Lang, pp. 321-332.

comme une menace pour l’identité et la stabilité nationale. Celui-ci est la cause des problèmes sociétaux et économiques du pays.

Notre étude en synchronie s’appuie sur les théories de Jacqueline Authier-Revuz et présuppose que, dans le contexte de l’insécurité et des désordres sociaux en France, les discours journalistiques dialoguent avec un extérieur foncier (FN). Cet extérieur comme formation idéologique transverse se trouve représenté et/ou commenté à partir de traces (guillemets, surlignage, italique, gras et crochets) ou d’indices (sans guillemets, sans glose) d’un autre foncier dans les discours, ce que la linguiste inspirée par la psychanalyse lacanienne appelle l’hétérogénéité constitutive (Authier-Revuz 1982, 2001). Les indices renvoient à l’allusion interdiscursive (Authier-Revuz 2000a). Il s’est agi ainsi de savoir comment l’idéologie du FN pouvait travailler les discours de la presse pendant la période de la campagne. Comment les journalistes avaient-ils pu être des vecteurs idéologiques ?

Après la description d’un modèle qui emprunte à la non-coïncidence du dire et avec lequel nous envisageons d’étudier des faits linguistiques idéologiques (1), nous observerons le processus de construction des discours des locuteurs-journalistes (2) pour comprendre finalement comment ceux-ci peuvent resignifier les dires en circulation et participer ainsi à une idéologisation stéréotypée (3).
1. Modélisation et apport des théories de la non-coïncidence du dire

1.1. La méta-énonciation à l’appui d’une analyse idéologique du discours

En accord avec Teun Van Dijk et le modèle de Critical discourses analysis (CDA), nous concevons que l’idéologie est duelle avec un « caractère relativement stable » et un « aspect flexible, dynamique, changeant, contextualisé et subjectif » (2006 : 56-57). Teun Van Dijk définit l’idéologie à travers deux instances de discours, selon nous l’une relève plutôt de la systémique, en cela proche du système d’idées, de représentations, et l’autre de la mise en action individuelle. Aussi, par l’acte idéologique d’énonciation, le sujet parlant donne sens à ce qui est représenté dans son dire, l’énonciation représentante « signifiée » et signifiante pouvant prendre elle-même sens dans sa relation à un extérieur foncier. Toutefois, différemment de la CDA, nous inscrivons notre travail de recherche dans une sémantique post-structuraliste attachée au système de la langue, dans le courant d’analyse de discours à la française (ADF). Nous orientons ce travail vers une linguistique de l’idéologie nous appuyant sur le modèle de Jacqueline Authier-Revuz et sur les formes opacifiantes du dire décrites par celle-ci (1995). Toujours dans ce cadre, nous cherchons à reconsidérer les propositions dialogiques du cercle de Bakhtine à la lumière de la non-coïncidence des dires et de la non-transparence des mots dans les discours. Les mots peuvent être en répétition et signifier différemment selon le cotexte verbal et le contexte idéologique. Une circulation idéologique ainsi définie et problématisée permet d’observer les visions du monde argumentées en discours et les idéologies en présence. Notre modèle repose sur la construction d’un sujet idéologique dans et par les échanges linguistiques eux-mêmes idéologiques.
1.2. Une méthode d’analyse basée sur les faits d’altérité en discours (RDA et MA)

Précisément, l’analyse est centrée sur les représentations de discours autre (RDA) dont les discours rapportés (Authier-Revuz 1978, 2004), sur les modalisations autonymiques (MA) interdiscursives allusives (Authier-Revuz 2000a), sur les MA avec glose pour lesquelles le commentaire du sémantisme est explicite du fait de la glose (Authier-Revuz 1995), et sur les modalisations typographiques aglosiques lorsque le sémantisme est implicite (Hailon 2009a). A travers ces MA, nous nous sommes intéressés à la circulation de représentations en discours.

Dans le cas des MA, il y a rupture de la communication entre émetteur et récepteur, le locuteur ne fait plus Un avec les mots qu’il utilise, d’où l’opacité du dire et de possibles circulations idéologiques.

Nous avons ainsi effectué un relevé quasi-exhaustif des différentes RDA et MA dans Présent, Le Figaro, La NR et Le Monde que nous avions considérées globalement et proportionnellement comme abondantes. Le corpus compte près de cent soixante articles, soit une quarantaine d’articles par support. Ces articles ont été recueillis sur la période électorale de septembre 2001 à avril 2002.

Rapporté à la réalité des faits linguistiques du corpus, le discours de presse de la campagne présidentielle de 2002 comporte peu de modalisations autonymiques avec glose. Les MA glosées restent très largement marginales, ce qui ne peut pas être sans conséquences sur la lecture et sur la compréhension des discours produits.

Nous avons comptabilisé 6 formes de MA interdiscursives explicites (avec glose) pour Le Monde, 11 pour Le Figaro, 3 pour La NR, et 18 pour Présent. Et, nous avons comptabilisé 3 MA de l’écart mots-choses, avec glose, pour Présent, et 1 pour Le Monde. Les MA interprétatives, c’est-à-dire des MA balisées, mais sans glose, sont celles que nous avons le plus observées. Nous avons comptabilisé 266 valeurs de MA interprétatives pour Le Monde, 252 pour Le Figaro, 142 pour La NR et 424 pour Présent. Nous n’avons pas de MA interlocutives qui relèvent plus de l’échange oral verbal. Nous reconnaissons que cette comptabilité est en partie fictive, une MA interprétative pouvant être à la fois une MA interdiscursive, une MA « mots-choses » et/ou une MA de l’équivoque (Authier-Revuz 1995).

Dans le cas des MA sans glose, les valeurs de modalisations peuvent se superposer. Une MA peut relever de l’interdiscours et de l’autre mot pour la chose. La MA aglosique est un dire dont la signification reste à co-construire. Sous couvert de l’indétermination sémantique s’y joue l’implicite entre énonciation et réception, entre ce qui est non explicitement dit et ce qui reste à comprendre.
2. La construction des discours par resémantisation idéologique

2.1. La resémantisation en hyperboles discriminatoires

Les faits idéologiques de discours sous la forme de MA interprétatives peuvent conduire à des positionnements précis sur la nature des choses et du monde. C’est à travers ce positionnement pour ce qu’ils ont à dire des représentations autres que les locuteurs-journalistes réagissent et argumentent, qu’ils modalisent ou ne modalisent pas leur dire. En cela, considérons cette partie de l’article de La NR du vendredi 7 septembre 2001 qui traite d’une rencontre institutionnelle sur la sécurité :
Les bandes, ennemi n°1 [titre de l’article général]

Les bandes organisées sont dans la ligne de mire des préfets et procureurs [chapeau introductif de l’article général]

(1) Magistrats et policiers : un couple infernal [titre de l’encadré]

Synergie, second syndicat d'officiers, évoque ce mineur de 15 ans des Mureaux (Yvelines), multirécidiviste arrêté pour vols de voiture, libéré et actuellement recherché pour viol. Ou cet autre présumé violeur de Saint-Lô (Manche) remis en liberté au motif que l'heure de présentation à la justice était inconvenant pour un magistrat. Ou encore cet agresseur de policiers de Nantes (Loire-Atlantique) remis en liberté après 4 mois de détention et qui a promis de « tuer un flic ». [je souligne].
Nous la mettons en perspective avec l’article de Présent du samedi 8 septembre 2001 :

(2) La rencontre magistrats-préfets [surtitre]

Une gesticulation [titre]

Et l’on parle de « bandes de banlieues » là où il faudrait parler de « bandes ethniques » [sous-titre]

Synergie (second syndicat d'officiers de police) rappelle le cas de ce « jeune » des Mureaux (Yvelines), multirécidiviste, arrêté pour vols de voiture, libéré et actuellement recherché pour viol ; ou de ce violeur de Saint-Lô (Manche) remis en liberté « au motif que l'heure du déferrement devant la justice était inconvenant pour un magistrat » ; ou de cet agresseur de policiers à Nantes remis en liberté après 4 mois de détention et qui a promis de « tuer un flic ». [je souligne].
A la lecture de ces deux extraits, des différences et des intersections apparaissent entre ce qui est guillemeté dans la voix du locuteur de La NRtuer un flic »), et ce qui est guillemeté dans la voix du locuteur de Présent (« bandes de banlieues » et « bandes ethniques » en sous-titre et « jeune », « au motif que l'heure du déferrement devant la justice était inconvenant pour un magistrat » et « tuer un flic » dans le corps de l’article). Chacun des discours a un même discours en référence : une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP). Ils disent à partir de celle-ci.

De là, des traductions opèrent : ce que le locuteur de La NR appelle un mineur de 15 ans devient pour le locuteur de Présent un « jeune » (entre guillemets). La NR parle du présumé violeur de Saint-Lô alors que pour Présent il s’agit du violeur de Saint-Lô. Les bandes et les bandes organisées dans le support régional deviennent les bandes de banlieues, des bandes ethniques dans le support d’extrême droite où s’argumente une racisation de l’espace social.

Le locuteur de La NR enregistre avec moins de stigmates le dire autre, contrairement à Présent pour qui il s’agit de pointer le scandale (on parle de « bandes de banlieues » là où il faudrait parler de « bandes ethniques »). On note ainsi que la même source extérieure : une dépêche de l’AFP peut être rechargée de l’idéologie du locuteur en chacun des discours. La réalisation de mineur de 15 ans à « jeune », de bandes à « bandes ethniques » prend sens dans une perspective d’échange à travers ce que les supports ont à dire et à commenter de ce qui circule par leur discours. Le passage par l’autre pour se ressaisir en un auto-commentaire existe lorsque tout un article est le produit de la médiation interdiscursive.

Considérons cet extrait de l’article du Monde du mardi 13 novembre 2001 qui rapporte sous forme d’entretien la parole d’un sociologue à propos de la violence des banlieues :
(3) Laurent Mucchielli, sociologue [sur-titre]

La violence des banlieues est une révolte contre « une société injuste et raciste » [titre]

- Il faut comprendre la violence contre les institutions comme l'expression de la « rage » ou de la « haine », selon les propres mots des jeunes. [je souligne]
Ici, « rage » et « haine » sont commentées d’une glose (selon les propres mots des jeunes) qui explicite la source de l'emprunt, des jeunes, mais entendu au sens usuel - la manière de dire de la jeunesse. Le journaliste fait circuler le point de vue mondain d’une certaine jeunesse des banlieues en rupture sociale en convoquant la parole du sociologue.

Cet article du Monde du mardi 13 novembre 2001 est repris par l’article de Présent du mercredi 14 novembre 2001 :
(4) La violence des banlieues ? La faute de la société, bien sûr… [titre]

Exemple. Quand on est habité, explique-t-il, par le sentiment de « rage » ou de « haine » (selon les propres mots des « jeunes »), « on peut parfois se décharger, se défouler sur des biens ou des personnes qui ne sont pas directement responsables de la situation » [...] [je souligne].
Si les MA d’emprunt de « rage » et de « haine » sont exprimées sous leurs formes explicites, avec glose selon les propres mots des « jeunes » en 4, on peut noter par rapport à l'article du Monde (3) une intervention métadiscursive du locuteur de Présent qui guillemète le mot jeunes créant ainsi la connivence idéologique nécessaire à la compréhension pleine de qui sont réellement ces jeunes (des jeunes Noirs, des jeunes Maghrébins, des immigrés2). Il s'agit d'un guillemétage de repositionnement idéologique. La glose du Monde est elle-même glosée par Présent par réaction.

La réinterprétation du discours cité (« rage », « haine », selon les propres mots des jeunes dans Le Monde en 3) par le discours citant (« rage », « haine », selon les propres mots des « jeunes » Présent en 4) se réalise à partir des marques de modalisation. Elle s’accompagne d’un commentaire sur la glose du dire autre représenté, la glose pouvant devenir elle-même glosée. Ce déplacement se réalise à partir du commentaire du locuteur dans son énonciation. Ce déplacement s’accompagne d’un retour sur la valeur du dire autre.

Les repositionnements dans Présent engagent une argumentation idéologique, xénophobe, qui structure et produit un discours radical, stigmatisant.
2.2. La resémantisation et la mise en évidence idéologique

La resémantisation peut être explicite et passer par une traduction discursive effective, comme dans cet autre extrait de Présent :



  1. Bruno Maurer a démonté la logique de « jeunes » dans Présent. Elle peut être aussi celle du Figaro (voir ci-dessous). Selon Bruno Maurer, « dès que les problèmes sociaux liés à la délinquance surviennent dans ce qu'il est convenu d'appeler les banlieues, mettant en scène des populations étrangères ou d'origine étrangère, on trouve sous la plume des journalistes du quotidien Présent la désignation des acteurs par le biais de la nomination “les jeunes”, avec l'emploi quasi constant des guillemets. » (Maurer 1998 : 131).

(5) Vous avez dit « jeunes » ? [titre]

Elle ne manque pas d'air, la coco ministresse ! Qui, sinon la classe politico-médiatique, parle

depuis des années - sur ordre - de jeunes - que tout le monde traduit par « jeunes » - par refus de dire que ces jeunes voyous sont majoritairement issus de la communauté immigrée ? [je souligne] (Présent, vendredi 11 janvier 2002).
Le locuteur de Présent modalise d’abord jeunes en italique. Cette MA peut correspondre interprétativement à la manière de dire autre proche de la manière de dire conventionnelle que le locuteur cherche à contredire : X en italique pour au sens des autres (Authier-Revuz 1995 : 391) ou au sens usuel, mais sans désignation de la source discursive extérieure. Les mots que le locuteur de Présent commente dans sa logique des choses (X entre guillemets - au sens qui est le nôtre) sont les occurrences de « jeunes » entre guillemets. La circulation idéologique se réalise à travers la confrontation des représentations sociales reprises discursivement et commentées. Dans le discours du locuteur de Présent, jeunes (en italique) ne signifie pas « jeunes » (entre guillemets). Jeunes est détourné du sens de « jeunes » autant que ce qui s’y réfère. « Jeunes » trouve sa traduction avec jeunes voyous sont majoritairement issus de la communauté immigrée.

Sur le plan sémantique, la modalisation de « jeunes » est une manière de dire atténuée, euphémique, qui signifie implicitement, comme nous l’avons vu, Noirs, Arabes, immigrés. Sur le plan sémiotique, « jeunes » peut être une MA interdiscursive et une MA mots-choses. Elle peut interprétativement cumuler la valeur du défaut de la nomination (« jeunes »/autre chose que la jeunesse pour elle-même) et une valeur de l’emprunt (possiblement à l’image de la doxa en comme on dit). Dans le cas présent, l’euphémisation relève de la manière de parler « extrémiste » qui met à la marge l’autre désigné :
L’extrémisme […] revient à mesurer la réception d’un écart par rapport à une norme implicite et consensuelle du genre politique ordinaire du langage, impliquant de recourir à l’euphémisme en tout acte de désignation des immigrés. L’euphémisation devant croître avec le degré de distance sociale et nationale des immigrés, telle qu’elle est perçue par les nationaux-citoyens français  (Taguieff 1986 : 120).
Les représentations diffèrent et les valeurs aussi. Il s’agit d’autre chose pour d’autres mots. La jeunesse (jeunes en italique) ne peut être assimilée à l’immigré : il ne s’agit pas des jeunes comme les désignent les autres, mais des « jeunes » comme nous les désignons pour ce qu’ils représentent. Ainsi, des réflexions opposées sur la nature des mots et des choses se confrontent. Le locuteur défend sa réalité idéologique, la bonne, contre une autre, celle d’un opposant médiatique et politique.

Ce commentaire des représentations dans le discours s’effectue selon l’argumentation du vrai et du faux. Les altérités sont rejouées, « re-programmées ». Elles changent de sens. Nous pourrions parler de jeu de sens des réalités sociales.

L’idéologie du FN comprend le discours de Présent qui apparaît comme un sous-ensemble du discours du FN. Le discours de Présent parle comme le FN. A l’inverse, J.-M. Le Pen peut sembler parler comme parle Présent :


  1. En effet, des minorités de plus en plus agressives de « jeunes » ou baptisés tels, disposent d'un armement dont la dramatique affaire de Béziers a montré la qualité et l'efficacité. Des bandes de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, d'entre eux, agissant de façon concertée… [je souligne]. (Discours de J.-M. Le Pen, 21e Fête des Bleu-Blanc-Rouge, 23 septembre 2001, ligne 37, page 10, sur www.frontnational.com).



Dans le discours public de Le Pen, « jeunes » est doublé du commentaire baptisés tels et est associé à bandes (dans le texte). Baptisés tels peut renvoyer à ceux qui ne nomment pas les choses par leur nom, les médias par exemple. Le commentaire peut aussi instaurer une similarité de discours entre Présent et le FN, l’un (Présent) puisant dans le réservoir idéologique de l’autre (FN), l’un (FN) se nourrissant du modèle argumentatif de l’autre (Présent). Nous avons une répétition de la désignation-argument, les représentations racistes leur étant communes. Ce phénomène ainsi que la surenchère nous renvoient à ce que dit de nouveau P.-A. Taguieff à propos de la stratégie de contournement du leader du FN et à l’impossibilité de prouver de manière certaine, textuellement, le racisme de son auteur tout autant que de son parti :
Si la cueillette idéologique ne ramène jamais que des énoncés équivoques quant à leur valeur de preuve de racisme supposé, c’est d’abord et généralement que les formulations du racisme se sont adaptées aux rigueurs de la loi, contournant celle-ci par l’usage systématique du sous-entendu (Taguieff 1986 : 118-119).
Ainsi, l’équivoque de « jeunes » permet de dire de façon détournée le racisme des auteurs, et ceci dans l’inter-dit de la désignation. Il y a une instauration d’un dialogue des valeurs sociales par l’autre - ici ce qui est autre chose que la jeunesse, la figure de l’immigré comme source de désordre - qu’on convoque dans le discours. Dans Présent et dans les propos du FN, il y a une fixation sur la figure de l’immigré comme source de l’insécurité. Nous trouvons là la justification de leur propre essence, de leur existence politique et idéologique.


3. Des réévaluations discursives et sociales pour une idéologisation dialoguée

3.1. Une vision politique stéréotypée

Des phénomènes de dialogisme idéologique, par reprise du sens, conduisent à la création d’une norme sociale. Une stéréotypie de dires et de lieux communs se dessine. De même que dans Présent, Le Figaro parle de « jeunes » (entre guillemets), par exemple dans cet extrait de l’article du jeudi 31 janvier 2002 qui polémique sur la nécessité et sur l’action du ministère de la ville du gouvernement socialiste de l’époque :
(7) A quoi sert le ministère de la ville ? [titre]

Mais les voyous sont rarement convaincus par de telles contritions, qu'ils prennent pour de la faiblesse. Le maire (PC) de Sevran (Seine-Saint-Denis) en témoigne : le week-end dernier, il a été agressé par des « jeunes » dont l'un venait de se plaindre à la mairie de ne plus bénéficier de séjours aux sports d'hiver organisés par la ville. [je souligne].
Nous notons ici la reprise anaphorique de voyous par « jeunes ». Le locuteur du Figaro commente cette représentation et dialogue avec Présent, dans ce cas sous couvert du jeu interne des discours. Ce commentaire et le dialogue entre corpus se font sur le mode de ces « jeunes » qui sont plus que les autres enclins à la délinquance pour un amalgame de l’insécurité (voyous) et de l’immigration (« jeunes »). Dans ce contexte, « jeunes » est euphémique et ne correspond pas au réel. Il peut renvoyer au sens que les représentations du FN imposent : il s’agit d’immigrés délinquants.

L’appui du discours à un « déjà-dit » en circulation est aussi remarquable dans cet extrait du Figaro du samedi 17 et dimanche 18 novembre 2001 sur la délinquance :
(8) Sécurité Les réponses du gouvernement aux violences urbaines et scolaires [surtitre]

De la poudre aux yeux contre la délinquance [titre]

Après la mort accidentelle de quatre « jeunes » de la ville - déjà condamnés par la justice pour trois d'entre eux - qui tentaient d'échapper à un contrôle de police, des émeutes ont eu lieu… [je souligne].
Cet article fait écho à l’article du Figaro du lundi 15 octobre 2001 :
(9) Haute-Savoie La mort accidentelle de quatre jeunes à bord d’une voiture provoque l’attaque du commissariat [surtitre] Scènes d’émeute à Thonon-les-Bains [titre] [je souligne].
Ainsi, nous constatons qu’en 9 jeunes est utilisé en usage dans le segment la mort accidentelle de quatre jeunes, contrairement à l’extrait en 8 où « jeunes » est modalisé à propos des mêmes faits et des mêmes personnes pour parler a priori des mêmes choses.

En 9, l’article évoque un fait divers en Haute-Savoie à l’origine d’un soulèvement populaire. Dans cet article, le locuteur donne les noms des quatre jeunes personnes mortes accidentellement : Stéphane, Hocine, Abdel Ila et Saïda, et commente :
(9) Tous semblent avoir été tués sur le coup. On saura plus tard qu'ils résidaient dans la banlieue de Thonon et que l'un d'eux avait un passé judiciaire.
L’article en 8 concerne le même fait divers. Il traite de la « sécurité » (en surtitre). Le fait divers initial illustre le propos sur la délinquance, d'où sans doute l'apparition de guillemets. A ce titre, par comparaison, en 8 le locuteur spécifie que trois des quatre individus et non un (en 9) ont déjà été condamnés par la justice, semblant en cela justifier l'étiquette de « jeunes » pour immigrés délinquants. Trois prénoms des personnes citées dans l’article (Hocine, Abdel Ila et Saïda) connotent l’étranger, ces personnes s’en trouveraient stigmatisées par le fait même qu’elles seraient des repris de justice.

Le stéréotype raciste du FN paraît s'imposer par le fait que ces « jeunes » ne sont pas n'importe quels jeunes dès lors qu’il s’agit d’insécurité. Le discours en 8 s’est rechargé sémantiquement par rapport à celui en 9. Il s’est rechargé dans l’interdiscours et dans le sens des représentations du FN, d’où un phénomène de réévaluation sociale. Nous avons une réappropriation et une réinterprétation de la représentation de l'autre pour un autre point de vue à défendre, comme ici à propos de la sécurité en 8. Celui-ci est idéologiquement réévalué. Il change de sens, touche et modifie l’identité sociale des personnes, l’entité de la jeunesse (jeunes en usage en 9) se changeant en entité sécuritaire (« jeunes » en 8). La resémantisation et la réévaluation en 8 s’effectuent selon les représentations sécuritaires en cours par rapport à une représentation constituante, celle du FN.

Par ailleurs, il existe des modalisations caractéristiques du discours de Présent dans le corpus du Monde. Nous y trouvons des cas de circulation commentée de « jeunes » dans l’article du dimanche 14 et lundi 15 octobre 2001 où le journal du soir fait son autocritique :
(10) Jeunes [titre]

Les premières phrases ont choqué plusieurs lecteurs, en raison de leurs généralités. « Une nouvelle fois, était-il affirmé, justice n’aura pas été rendue pour les jeunes de banlieues. L’acquittement (...) vient accréditer l’idée communément partagée dans les quartiers que la justice ne fonctionne qu’à sens unique ».

Pourquoi « les quartiers », alors qu'il s'agit de certains quartiers ? Le journal n'a pas à reproduire systématiquement et sans guillemets ce langage associatif ou militant. Pourquoi « les jeunes » alors qu'il s'agit de certains jeunes - plus toujours très jeunes d'ailleurs ? [je souligne],

et,

Ne serait-il pas souhaitable de préciser chaque fois que possible le statut de ces « jeunes » dont l'âge varie de douze à trente ans ? Ne sont-ils pas collégiens, lycéens, étudiants, ouvriers, employés, chômeurs, délinquants, pères ou mères de famille, comme vous et moi, qui trouverions curieux d'être qualifiés simplement d' « adultes » ? L'expression « les jeunes » part d'une bonne intention : éviter toute mention ethnique pour ne pas nourrir le racisme. Mais elle apparaît souvent comme une volonté de masquer la réalité et finit par provoquer l'effet inverse de celui qui était souhaité. Quand on écrit « jeunes » désormais, des lecteurs traduisent automatiquement : jeunes Noirs ou jeunes Maghrébins… [je souligne].
Dans le premier bloc, le locuteur-journaliste – il s’agit du médiateur du journal - mentionne le dire de l'éditorialiste du Monde d’un article du dimanche 30 septembre et lundi 1er octobre 2000 (« une nouvelle fois […] justice n’aura pas été rendu pour les jeunes de banlieues… »). Il le fait circuler mais pour le commenter comme inexact : alors qu'il s'agit de certains jeunes : pourquoi « les jeunes » pour ceux qui ne sont plus toujours très jeunes (dans le texte). La chaîne de signification est explicite et défait la valeur de les qui « invite à rechercher l'ensemble maximal des objets désignables » (Riegel 1994 : 155), et qui dans le cas précis fait des jeunes (de banlieues) une classe sociale à part.

Dans le second bloc, les altérités « les jeunes » et « jeunes » sont les reprises des désignations observées ci-dessus. Le locuteur mentionne ces mots, ainsi que le fait qu’ils peuvent désigner autre chose que la jeunesse : une mention ethnique, le racisme, explicitement des jeunes Noirs, des jeunes Maghrébins (dans le texte) à l’image du FN. Ces traductions correspondent à la manière de dire et de penser de son temps que le médiateur met au jour, et à laquelle il ne semble pas possible d’échapper si ce n’est par réfutation. Le journaliste ne semble pouvoir argumenter de sa différence qu’en se référant aux représentations déjà existantes.

Pour le journaliste du Monde, en 10, le débat sur la valeur des mots en circulation - sur ce qu’ils imposent comme représentations sociales – passe par un contre-discours. Ce contre-discours s’établit par rapport aux représentations en circulation et par rapport à d’autres valeurs sociales à même d’être aussi la vérité. L’instanciation de la représentation se fait par une contestation, à la suite de protestations de lecteurs, de l’ordre sociétal par ailleurs véhiculé, notamment comme nous l’avons vu par Présent et par Le Figaro.

Pour preuve encore de dires en dialogue qui circulent et se commentent, mais de manière excessive pour Présent, le locuteur d’extrême droite dans l’article du mardi 16 octobre 2001 intitulé « jeunes » réfère à l’article du Monde (10) écrit par le médiateur du journal du soir et aussi intitulé jeunes (sans guillemets) :
(11) « Jeunes » [titre]

 « Pourquoi "les quartiers", alors qu'il s'agit de certains quartiers ? Le journal n'a pas à reproduire systématiquement et sans guillemets ce langage associatif ou militant. Pourquoi "les jeunes", alors qu'il s'agit de certains jeunes - plus toujours très jeunes d'ailleurs ? »

 « L'expression "les jeunes", continue Robert Solé,
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