Interdiscours et intertexte. Généalogie scientifique








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Marie-Anne Paveau


Université de Paris 13-Nord

EA 452 CENEL

99, av. J.-B. Clément

93430 Villetaneuse

ma.paveau@orange.fr

Interdiscours et intertexte.

Généalogie scientifique

d’une paire de faux jumeaux



1. Introduction. Une interrogation épistémologique et historique



J’ai choisi de travailler sur les notions d’interdiscours et d’intertexte pour trois raisons :

– une raison historique : en avril 1968, en même temps que celui de Cluny, se tient le premier colloque de lexicologie politique à Saint-Cloud, qui est l’un des actes de naissance de l’analyse du discours en France (AD) ;

– une raison épistémologique : questionner les concepts, c’est questionner les disciplines et leurs objets, ce qui me semble une condition essentielle de la pratique scientifique ;

– une raison théorique : les évolutions des deux notions me semblent interroger l’efficacité et la viabilité des constructions théoriques dans lesquelles elles sont intégrées.

Ma perspective est celle de l’épistémologie et de l’histoire des sciences, où la déformation des théories est un phénomène à la fois acceptable (pour leur transmission) et risqué (pour leur puissance descriptive et explicative)1. À partir de là, je me propose de décrire l’évolution des notions d’interdiscours et d’intertexte en prêtant une attention particulière à ce que disent ces modifications de l’ancrage historique et culturel des théories.
2. Genèses

Il existe des synthèses sur l’intertextualité (Piégay-Gros 1996, Samoyault 2001, Rabau 2002) : sa genèse est explicite et maintenue dans les évolutions ultérieures, son milieu théorique d’origine identifié et son histoire bien retracée depuis les années 1960. Pour l’interdiscours, la situation est plus floue et complexe, aucune synthèse n’existant sur la question. Le principe de travail adopté ici est d’analyser la construction des notions dans le texte de leurs artisans et le contexte épistémique de leur élaboration.
2.1. L’intertexte dans le contexte chomskyen-bakhtinien-matérialiste

La notion d’intertextualité est proposée par Kristeva simultanément dans sa thèse de 1966-1967, un article de Critique en 1967 (repris dans Semeiotike en 1969, daté de 1966) et son intervention au colloque de Cluny. Souvent présentée comme une « traduction » du dialogisme bakhtinien, l’intertextualité, issue de la grammaire générative, constitue l’un des trois générateurs du texte isolés dans la perspective d’une sémiotique transformationnelle :
§ 4. L’intertextualité. Le texte comme idéologème

Aussi, changeant l’analyse transformationnelle en une méthode transformationnelle, nous considérerons les différentes séquences (ou codes) d’une structure textuelle précise comme autant de « transforms » de séquences. […] La méthode transformationnelle nous mène donc à situer la structure littéraire dans l’ensemble social considéré comme un ensemble textuel. Nous appellerons intertextualité cette inter-action textuelle qui se produit à l’intérieur d’un seul texte. Pour le sujet connaissant l’intertextualité est une notion qui sera l’indice de la façon dont un texte lit l’histoire et s’insère en elle (note 5).

(note 5) Ce recours à un autre générateur, l’intertextualité, ne signifie pas du tout que nous abandonnons la linguistique comme moyen d’investigation […] – (Kristeva 1968 : 61)
Le néologisme intertextualité est lié à intersubjectivité, comme elle le précise dans l’article de 1967 : « À la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle d’intertextualité […] » (1967 : 145). C’est là que l’enjeu politique apparaît : on est dans le cadre anti-husserlien et anti-hégélien de la contestation de la subjectivité, sur fond de matérialisme. Le terme est repris à Cluny par Sollers qui propose un « matérialisme sémantique » et place l’intertexte dans une « histoire textuelle » en citant le Manifeste du parti communiste.

À Cluny, la communication de Kristeva suscite une question de Peytard, sur laquelle je reviendrai : « Comment fait-on pour reconnaître les segments de textes autres dans le texte ? ».
2.2. L’inter-discours dans le terreau freudien-culiolien-althussérien

La notion d’inter-discours (puis interdiscours) émerge du projet de théorie matérialiste du discours, commun dans les années 1960 à la psychanalyse (Lacan, Miller), la philosophie (Althusser) et l’AD dite « française » (Pêcheux).

La première forme de la notion est celle de « discours possibles » dans Analyse automatique du discours de Pêcheux en 1969, étroitement articulés aux conditions socio-historiques de production :
[…] la normalité locale qui contrôle la production d’un type de discours donné concerne non seulement la nature des prédicats qui sont attribués à un sujet, mais aussi les transformations que ces prédicats subissent au fil du discours […]

Ceci suppose qu’il est impossible d’analyser un discours comme un texte, c’est-à-dire comme une séquence linguistique fermée sur elle-même, mais qu’il est nécessaire de le référer à l’ensemble des discours possibles à partir d’un état défini des conditions de production […] (Pêcheux 1969 : 12 et 16)2.
À ma connaissance, et conformément à ce que signale Maldidier 1990 de manière allusive, la 1ère occurrence d’inter-discours figure dans le travail publié par Culioli, Fuchs et Pêcheux en 1970, dans une note vraisemblablement rédigée par Pêcheux, où il est défini comme « effet d’un discours sur un autre discours », dans une perspective marxo-freudienne. Il s’agit d’un passage sur ce que Culioli appelle la « modulation rhétorique », qui passe, selon Pêcheux, par l’inter-discours relevant du niveau non-conscient, ou, en termes culioliens, du pré-asserté (« niveau très profond, prélexical ») :
Dans sa définition classique, la rhétorique concerne à la fois ce qu’on pourrait appeler la sémantique des domaines […] et « l’ordre et l’enchaînement des idées », i.e. les mécanismes stratégiques d’un discours par rapport aux effets qu’il est destiné à produire. L’usage du mot rhétorique renvoie ici explicitement au premier sens […] ; il faut toutefois souligner que cet emploi renvoie implicitement à l’existence de l’inter-discours (effet d’un discours sur un autre discours) comme base sur laquelle s’organisent les « mécanismes stratégiques » évoqués plus haut. Cela signifie que l’on est ainsi au niveau du « on parle » ou du « ça parle », c’est-à-dire au niveau non-conscient (niveau du pré-asserté : lexis et relation primitive) – (Culioli et al. 1970 : 7, note VII).
Pêcheux participe en 1967-1968 au séminaire de Pontalis à Sainte-Anne, où Culioli met à l’épreuve nombre de ses concepts théoriques, dont la « modulation rhétorique », qui concerne selon lui le « situationnel » (opposé à l’intralinguistique). Culioli souligne l’équivocité de l’énoncé sur le plan situationnel, intégrée « naturellement » par le psychanalyste mais posant des « problèmes délicats » au linguiste. On comprend donc que la notion d’inter-discours naît aussi à partir de la psychanalyse et de l’hypothèse de l’inconscient. Il faut comprendre l’interdiscours comme un entre-deux entre le discours produit et le discours autre qui produit des effets insus sur le premier ; l’élément inter-, c’est celui d’inter-action, qui signifie « effet produit sur », de l’ordre de l’inconscient donc sans matérialité langagière : ce sera le malentendu le plus important dans l’évolution de la notion.

La notion est mobilisée dans la procédure de « différenciation entre le conceptuel-scientifique et le notionnel-idéologique » que tentent de mettre en place Fuchs et Pêcheux en 1971. La distinction entre la science et l’idéologie est à l’origine des travaux de Pêcheux en AD et l’on sait qu’elle est au cœur du matérialisme dialectique en général. Trois mécanismes de différenciation sont posés :

– L’enchâssement d’un préconstruit : « Décrit dans sa forme générale, ce mécanisme consiste en ce qu’une séquence SY (par exemple le facteur passe) se trouve intercalée dans une séquence SX (par exemple le passage du facteur amuse toujours les enfants) » (Fuchs, Pêcheux s.d. 1971 ? : 18).

– L’articulation d’assertions, illustrée par l’exemple suivant : Les triangles sont des figures fermées = SY ; Les triangles ont une surface calculable = SX ; d’où la phrase : Les triangles, qui sont des figures fermées, ont une surface calculable

– Le mécanisme intra-discursif de substitution, qui permet de passer de triangle ayant un angle droit à triangle rectangle, en vertu de « l’effet de dictionnaire repérable dans tout discours scientifique » (Fuchs, Pêcheux, s.d. 1971 ? : 46).

Ces trois mécanismes reposent sur la présence de l’interdiscours, qui apparaît comme une détermination préalable produisant l’effet de « déjà-là » bien repérable dans les exemples : Sy est « déjà-là » dans Sx, la fermeture semble un trait préalable du triangle à cause de la relative, la catégorie triangle rectangle semble avoir une antériorité ontologique du fait de la nominalisation.

L’interdiscours reçoit par la suite dans les Vérités de la Palice une définition plus politique, dont l’opacité a sans doute favorisé l’extension et la simplification :
Nous proposons d’appeler interdiscours ce « tout complexe à dominante » des formations discursives, en précisant bien qu’il est lui aussi soumis à la loi d’inégalité-contradiction-subordination dont nous avons dit qu’elle caractérisait le complexe des formations idéologiques.

Nous dirons dans ces conditions que le propre de toute formation discursive est de dissimuler, dans la transparence du sens qui s’y forme, l’objectivité matérielle contradictoire de l’interdiscours, déterminant cette formation discursive comme telle, objectivité matérielle qui réside dans le fait que « ça parle » toujours « avant, ailleurs et indépendamment », c’est-à-dire sous la domination du complexe des formations idéologiques (Pêcheux 1975 : 146-147).
Le « tout complexe à dominante » est une des caractéristiques de ce que le marxisme appelle une formation sociale, et constitue la reformulation critique du tout homogène (la totalité originelle) de Hegel : pour Marx les instances de la société sont hétérogènes et inégales (« à dominante »). L’interdiscours est étroitement articulé avec l’intradiscours, avec lequel il forme système, l’intradiscours étant le seul observable, supportant et recevant les effets de l’interdiscours sous forme de traces, dont celles du préconstruit.

Pour récapituler, on dira que l’interdiscours est inconscient, que cette dimension est une des conditions de possibilité de la production du discours, qu’il constitue un espace de conflits et de contradictions dans lequel se déploient des formations discursives et qu’il est le symptôme de l’assujettissement du sujet parlant. La saisie concrète de l’interdiscours pose alors des problèmes insolubles, puisqu’il faut à l’AD plus que des formations de l’inconscient pour travailler ; le retravail de ces notions apporte des solutions à cette impasse.
3. Retravail théorique

Dans les années 1980, deux réflexions théoriques sont menées en parallèle qui entraînent l’évolution de la notion d’interdiscours.
3.1. De l’interdiscours à l’hétérogénéité constitutive

Au début années 1980, Authier travaille avec Pêcheux au sein de la RCP Adela (Recherche coopérative programmée « Analyse du discours et lecture d’archives », programme du CNRS) et publie dans DRLAV en 1982 puis Langages en 1984 ses deux articles fondateurs sur hétérogénéité constitutive vs montrée. Dans la RCP, elle appartient au groupe « recherches linguistiques sur la discursivité », qui étudie spécifiquement l’interdiscours :
II.3.2.3. Étude des fonctionnements interdiscursifs

a) étude du fonctionnement de la séquence dans son rapport à un extérieur discursif. […] étude des liens entre les éléments présents ou linguistiquement sous-jacents de l’intraséquentiel, et les réseaux signifiants, réseaux de mémoire, corps de traces... fonctionnant comme interdiscours de cette séquence […] – (Adela 1983 : 34).
L’interdiscours reçoit donc une définition plus concrète que dans sa première version et la notion de mémoire est introduite dans le processus. C’est un début de « matérialisation » de l’interdiscours, qui se confirme dans un passage ultérieur :
La notion de discours-autre (développée en particulier par J. Authier dans le cadre de sa réflexion sur « l’hétérogénéité constitutive ») renvoie à la fois au discours d’un autre (repéré ou non comme tel à l’intérieur d’une séquence donnée, aux autres discours qui (extérieurs, antérieurs et indépendants par rapport à cette séquence) lui sont liés interdiscursivement, et au devenir-autre de cette séquence elle-même, à son « décollement » par rapport à elle-même (Adela 1983 : 39 ; ital. d’origine).
La notion d’hétérogénéité constitutive proposée par Authier est directement liée à l’interdiscours par le biais de ce retravail théorique, et recouvre les trois types d’altérité énumérés, qui ont en commun leur extériorité par rapport à la séquence discursive. Trop souvent lue dans son article de 1982, et trop rarement dans sa thèse publiée en 1995 (commencée vers 1980), Authier y précise cependant l’étendue de sa dette envers les théorisations de Pêcheux, parallèlement à ses réticences très vives envers celles de Bakhtine. Souvent présentée comme celle qui a articulé l’AD française et le dialogisme bakhtinien, Authier signale seulement qu’il lui « était difficile de ne pas rencontrer le dialogisme qui privilégie la dimension de l’autre, du non-un dans son approche du sens » (1995 : 95). Elle est en fait très réticente au dialogisme de Bakhtine : « Mais si riche que soit l’approche dialogique – surtout concernant le rapport au déjà dit –, la saisie de “l’hétérogène énonciatif” vient y buter sur une double surdité à la langue et à l’inconscient (Authier 1995 : 95). L’altérité bakhtinienne est en effet extérieure au sujet, celle que pose Authier lui est intérieure :
Cet autre dans l’un est, pour le discours, donnée constitutive, permanente, et non fait accidentel, marginal. Le mode de présence de l’autre, de l’ailleurs, dans un discours, n’est pas celui de la rencontre, du contact ponctuel entre un intérieur et un extérieur ; c’est l’intérieur même du discours – le fil de « ses » mots, de « son » sens – qui ne se constitue, ne « prend corps » si l’on veut, que, en non-coïncidence à lui-même, dans et de l’extérieur des autres discours (Authier 1995 : 249 ; ital. d’origine).
L’AD dite « française » construit en effet la notion d’hétérogénéité indépendamment de la tradition bakhtinienne, à partir du matérialisme althussérien (l’hétérogénéité comme contestation de la totalité hégélienne) et de la psychanalyse lacanienne (la division interne du sujet). Le retravail d’Authier maintient donc dans la notion d’hétérogénéité constitutive des traits spécifiques à l’interdiscours de Pêcheux3 : l’inconscient, une altérité-extériorité conflictuelle inhérente au discours lui-même, et ce que j’appellerai une dimension tragique de la théorie du discours, qui rend compte des « blessures » du langage et du « compromis boîteux du dire » (Authier 1995 : 810 ; dernière phrase).
3.2. De l’interdiscours à la mémoire discursive et interdiscursive

Second moment de retravail théorique : la thèse de Courtine publiée en 1981, qui constitue à mon sens le texte théorique fondamental pour toute l’AD des années 1970 et 1980, pourtant rarement lu et cité. Courtine introduit la notion de mémoire discursive4 à partir de l’histoire, en passant par Foucault (les domaines) et Nora (les lieux de mémoire) :
Nous introduisons ainsi la notion de mémoire discursive dans la problématique de l’analyse du discours politique. Cette notion nous paraît sous-jacente à l’analyse des FD [Formation Discursive] qu’effectue l’Archéologie du savoir : toute formulation possède dans son « domaine associé » d’autres formulations, qu’elle répète, réfute, transforme, dénie…, c’est-à-dire à l’égard desquelles elle produit des effets de mémoire spécifiques ; mais toute formulation entretient également avec des formulations avec lesquelles elle coexiste (son « champ de concomitance » dirait Foucault) ou qui lui succèdent (son « champ d’anticipation ») des rapports dont l’analyse inscrit nécessairement la question de la durée et celle de la pluralité des temps historiques au cœur des problèmes que pose l’utilisation du concept de FD (Courtine 1981 : 52).
Cette reconfiguration théorique lui permet de proposer une définition particulièrement opératoire de l’interdiscours comme instance organisatrice des formations discursives :
L'interdiscours d'une FD doit ainsi être pensé comme un processus de reconfiguration incessante dans lequel le savoir d'une FD est conduit, en fonction des positions idéologiques que cette FD représente dans une conjoncture déterminée, à incorporer des éléments préconstruits produits à l'extérieur de lui-même, à en produire la redéfinition ou le retournement; à susciter également le rappel de ses propres éléments, à en organiser la répétition, mais aussi à en provoquer éventuellement l'effacement, l'oubli ou même la dénégation. L'interdiscours d'une FD, comme instance de formation/répétition/transformation des éléments du savoir de cette FD, peut être saisi comme ce qui règle le déplacement de ses frontières (Courtine 1982 : 250).
Moirand (2001, 2004, 2007) retravaille à son tour la mémoire discursive, reprenant à son compte le terme proposé par Lecomte (collaborateur de Courtine) de mémoire interdiscursive : elle explique qu’elle souhaite « revitaliser » les notions de l’AD française via le dialogisme bakhtinien, ce qu’elle fait en proposant plusieurs distinctions : dialogisme intertextuel monologal ou plurilogal, dialogisme constitutif ou montré, dialogisme interdiscursif et interlocutif, distinctions parfois reversées par d’autres dans la théorie de Bakhtine lui-même selon un écrasement historique et rétrospectif remarquable, j’y reviendrai.
4. Exils

L’AD française est particulièrement sujette à la seconde main : on lit Pêcheux dans Maldidier, Althusser dans les synthèses de deuxième génération (par exemple Adam 2006 lit l’article « Freud et Lacan » d’Althusser 1966 dans Maingueneau 1991…). Comme l’indique le titre de cet ouvrage, seulement 40 ans sont passés ; Foucault, Deleuze, Derrida et d’autres sont pourtant lus dans leurs textes. Il semble y avoir une déshistoricisation de l’AD dite française qui se manifeste par l’exil de certaines de ses notions.
4.1. Bakhtinisation : perte de l’inconscient et de la contradiction

J’appelle « bakhtinisation » (Paveau 2004, Paveau, Rosier 2005), l’attribution de certains concepts et outils issus de l’AD française à Bakhtine, par assimilation ou analogie5. C’est particulièrement le cas de l’interdiscursivité, assimilée au dialogisme et attribuée au philosophe russe. Il ne s’agit pas ici de rétablir les vérités historiques, mais de cerner les problèmes théoriques et épistémologiques spécifiques que ce reversement rétrospectif6 pose à la théorie du discours depuis la fin des années 1980.

C’est sans doute Maldidier elle-même (1990), pourtant la première à relever « l’errance » des notions proposées par Pêcheux, qui a contribué à créer les conditions de cette bakhtinisation, en reprenant par exemple le terme d’interdiscours par l’expressif « discursif déjà-là », pouvant désigner des séquences discursives concrètes, et en posant, même sous forme négative, ou plutôt dénégative, l’analogie entre interdiscours et intertexte :
[…] l’interdiscours fait, dans les Vérités de La Palice, l’objet d’une formulation prise dans le langage du marxisme-léninisme. Plus simplement on peut, en s’appuyant sur Michel Pêcheux lui-même, le définir en disant que le discours se constitue à partir de discursif déjà-là, que « ça parle » toujours « avant, ailleurs et indépendamment ». Le concept introduit par M. Pêcheux ne se confond pas avec l’intertextualité de Bakhtine, il travaille l’espace idéologico-discursif dans lequel se déploient les formations discursives en fonction des rapports de domination, subordination, contradiction (Maldidier 1993 : 113).
Chez Peytard, dont on se rappelle la question à Kristeva au colloque de Cluny, la bakhtinisation de l’interdiscours est parfaitement explicite :
J’entends par tiers-parlant un ensemble indéfini d’énoncés prêtés à des énonciateurs et dont la trace est manifestée par : « les gens disent que… », « on raconte que… », « on prétend que… », « mon ami m’a dit que… ». Énoncés qui appartiennent à la masse interdiscursive, à laquelle empruntent les agents de l’échange verbal pour étayer leurs propos. Si l’on replace ces énoncés dans le schéma de l’échange, on dira qu’il s’agit d’un mouvement locutoire marqué par « je-te-dis-que-les-gens-disent-que » (Peytard 1994 : 70).
On voit que l’interdiscours est non seulement assimilé au dialogisme mais aussi au discours rapporté d’un locuteur collectif.

La spécificité de la notion d’interdiscours était dans ses dimensions inconsciente et conflictuelle, parce qu’elle était arrimée à une conception du sujet assigné et divisé ; on voit que la dialogisation de la notion la tire du côté d’un sujet gestionnaire de discours autres, présentée sous la forme homogène, plus rhétorique que matérialiste, de l’opinion publique. Ce reversement rétrospectif s’est naturalisé en AD comme le montrent, entre autres, les deux extraits suivants :
– Nous pouvons ajouter que les discours en situation de travail, et notamment les réunions, se construisent dans l’interdiscours. À ce propos, Bakhtine souligne qu’un énoncé « est relié non seulement aux maillons qui le précèdent mais aussi à ceux qui lui succèdent dans la chaîne de l’échange verbal » (1984, p. 302) – (André 2005 : 200 ; je souligne).

– On choisit de répondre à ces trois questions non pas séparément mais globalement, à partir des trois types de dialogisme dégagés par Bakhtine : interdiscursif, interlocutif et autodialogique (Bres, Novakowska 2005 : 143 ; je souligne).
La réinterprétation bakhtinisante de l’interdiscours écarte donc les dimensions de l’inconscient et du conflit, en même temps qu’elle intègre des données nouvelles : « matérialisation » de la notion qui la rabat de fait sur l’intradiscours, dimensions interactionnelle et collective7. Ces relectures témoignent de l’instabilité chronique de la notion et de son ancrage théorique ; mais au-delà, c’est encore et toujours l’objet « discours » qui signale sa difficile constitution, par rapport au texte en particulier.
4.2. Intertextualisation : vers la textualisation du discours

Comme on l’a vu plus haut, l’interdiscours est vu désormais comme de la production verbale concrète, du discours « sonnant et trébuchant », bref des énoncés matériellement repérables qui le font ressembler furieusement à l’intertexte. Rosier 2005 explique ce phénomène en montrant les croisements des notions utilisées en AD et en sociocritique : l’interdiscours, « transporté » en sociocritique, croise l’intertexte, et s’y substitue même. Elle montre que dans les années 1990, quelqu’un comme Angenot propose l’interdiscours « comme alternative à l’intertextualité, en voulant dépasser le textocentrisme des études littéraires » (Rosier 2005). Il avancera aussi « faits de discursivité », et même « dialogisme interdiscursif », nous compliquant la tâche pour retracer l’histoire de cette notion-là, mais moins que Zima 1985 qui opère un glissement de « intersubjectivité individuelle » à « interdiscursivité collective » à partir de Pêcheux 1975, ou Sériot 1987 pour qui « l'anaphore par nominalisation est un point de passage entre la cohérence linéaire superficielle des phrases d'un texte, et l'avant texte, inter-texte ou interdiscours qui en est la condition de possibilité » (147, je souligne). Dans le dictionnaire de Détrie et al. l’interdiscours est défini comme un « ensemble de formulations » (2001), et comme un « ensemble de discours » ou « ensemble d’unités discursives » dans Charaudeau, Maingueneau 2002.

Adam 2006 définit l’interdiscours comme un régime général de relation entre des discours (analogue à la généricité), dont l’intertextualité serait une des formes, ce qui revient à mon sens à liquider la notion d’interdiscours comme propre à l’environnement théorique spécifique de l’AD. L’interdiscours est en effet chez lui en position sous-jacente aux discours, comme s’il en était la source, voire la structure profonde, ce qui me semble en contradiction avec les approches de Pêcheux (travail sur la « surface discursive ») mais aussi et surtout de Foucault (primauté du discours comme « événement »). Courtine avait d’ailleurs prévenu dès 1982 : « L’interdiscours ne saurait jouer, vis-à-vis de l‘intradiscours, le rôle d'une structure profonde (pas plus que d’une “macro-structure textuelle”) à partir de quoi on pourrait envisager la génération de l’intradiscours comme texte » (262). Bref, l’interdiscours s’est intertextualisé.
5. Conclusion

Ce travail sur des notions théoriques et leurs migrations pose trois questions aux théories texte-discours :

– leur objet : les objets « discours » et « texte » sont le résultat de deux regards scientifiques distincts sur la même réalité empirique, dont la coexistence semble désormais malaisée puisque la tendance est de rabattre l’un sur l’autre ;

– leur terminologie : l’inflation des définitions comme l’élargissement des notions affaiblit leur efficace théorique ;

– leur généralisation : la notion d’interdiscours n’est pas universelle, elle est marxiste, plus précisément matérialiste, et freudienne, plus exactement lacanienne ; et, j’ajouterai, tragique : en ce sens sa généralisation ne peut être, par définition, qu’un exil.

Références



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1Notes
 Voir par exemple Béguelin et Berrendonner 2001.

2 Italique de l’auteur. Sauf mention contraire, tous les soulignements dans les citations sont d’origine.

3 Authier « péchaldise » de fait Bakhtine, et pourtant son travail sera interprété exactement en sens inverse, ce qui est une des originalité historico-épistémologiques de l’AD en France.

4 Symptôme intéressant des trous dans l’histoire de l’AD en France : son nom n’est pas cité dans l’article mémoire discursive du dictionnaire dirigé par Charaudeau et Maingueneau (2002).

5 Le terme est repris par Adam 2006.

6 Rétrospectif car la lecture et l’intégration de Bakhtine dans les travaux d’AD (fin des années 1970) sont postérieures aux propositions du groupe des discursivistes marxistes, comme le montre la chronologie bibliographique. Pour des détails historiques et épistémologiques voir Paveau 2006, 2007, 2008.

7 Un phénomène analogue se produit avec Foucault, l’interdiscours lui étant parfois attribué comme notion affine de celle de formation discursive.




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