Littérature québécoise








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Louis-Joseph Papineau

Un testament politique




BeQ

Louis-Joseph Papineau

(1786-1871)

Un testament politique

Conférence à l’Institut canadien de Montréal, 17 décembre 1867.


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 150 : version 1.01

Lors de ce célèbre discours, prononcé à l’Institut canadien de Montréal, Louis-Joseph Papineau a 81 ans, et la Confédération vient d’être votée. On a voulu voir dans ce discours le testament politique du grand orateur. Il est mort quatre ans plus tard.

Sur la couverture :

Louis-Joseph Papineau

Napoléon Bourassa, 1858.

Huite sur toile, 151 x 14 cm.

Un testament politique

Conférence à l’Institut canadien

de Montréal, 17 décembre 1867.


Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Vous me croirez, je l’espère, si je vous dis : j’aime mon pays. L’ai-je aimé sagement, l’ai-je aimé follement ?... Au dehors des opinions peuvent être partagées. Néanmoins, mon cœur puis ma tête consciencieusement consultés, je crois pouvoir décider que je l’ai aimé comme il doit être aimé. Ce sentiment, je l’ai sucé avec le lait de ma nourrice, ma sainte mère. L’expression brève par laquelle il est le mieux énoncé : mon pays avant tout, je l’ai balbutiée sans doute sur les genoux de mon père. Dès qu’il m’eut entendu dire un mot, il vit que son fils ne serait pas muet, et qu’il fallait donner une bonne direction à son instruction. Cette direction, au temps où le pays était plus moral que spéculateur, était connue dans nos bonnes vieilles familles, et nous inspirait l’amour du pays et l’estime pour tout ce qui pourrait être pour lui une source de bien être et de grandeur. J’aime donc l’Institut Canadien, l’une de nos gloires nationales ; l’Institut qui a servi la patrie avec tant de persévérance, avec un si entier dévouement, avec tant de généreuse ardeur, par de vraiment grands et utiles succès. Je ne saurais me trouver dans une réunion plus agréable et plus intéressante pour moi qu’en celle des membres de cet institut et de leurs nombreux amis, justes appréciateurs des services qu’il a rendus au pays, et reconnaissants admirateurs du judicieux programme qu’il a adopté, pour conserver les bribes de liberté politique conquises durant un passé glorieux, dans des luttes parlementaires longues, ardues et souvent périlleuses. Ces bribes avaient été arrachées d’une part au mauvais vouloir du gouvernement aristocratique de l’Angleterre, toujours hostile aux droits populaires ; et, d’autre part, à une oligarchie, faible en nombre, nulle en mérite, venue de la veille d’outre-mer et que la métropole, par une arbitraire partialité, avait constituée puissance locale dominatrice.

Je me plais, je me trouve bien, au milieu d’une réunion aussi patriotique, aussi libérale, aussi progressive, aussi fièrement indépendante que l’Institut l’a été. J’espère qu’il continuera à l’être, en demeurant fidèle aux règles qu’il s’est données, et à ses méritoires antécédents.

Deux mots suffisent pour expliquer son symbole, sa profession de foi politique. Il dit : « Justice pour nous, justice pour tous ; raison et liberté pour nous, raison et liberté pour tous. » Il est cosmopolite. Je me plais au milieu de l’élite la plus patriotique de Montréal, au milieu des belles, aimables, vertueuses épouses des membres de l’Institut, ces maris dévoués au service du pays natal ou adopté, dévoués à la vie et à la mort, si celle-ci était requise pour le salut de la patrie. Jeunes demoiselles, belles, bonnes et patriotes comme vos mères, vous êtes ici dans un sanctuaire vénérable où le culte de la patrie est le plus dignement célébré, puisqu’il est pur de toute convoitise, de gain et d’intérêt personnels.

Messieurs de l’Institut, vous avez accepté l’apostolat de proclamer, de faire aimer, de défendre le droit de libre examen et de libre discussion, comme le meilleur et le plus légitime moyen de parvenir à la connaissance de la vérité, à l’amour de tout ce qui peut être bon et utile à l’humanité en général, à la patrie en particulier. Ce n’est que par le libre examen que l’on peut acquérir des convictions assez fermes pour qu’elles deviennent, en matières importantes, une véritable foi très ardente, dont on veut la propagation et le triomphe à quelques risques et à quelques désagréments personnels qu’elle puisse nous exposer.

Au nombre des vérités les plus importantes et les plus utiles, celles qui se rapportent à la meilleure organisation politique de la société sont au premier rang. Elles sont de celles qu’il est honteux de n’avoir pas soigneusement étudiées, qu’il est lâche de n’oser pas énoncer, quand on croit que celles que l’on possède sont vraies et dès lors utiles.

Les bonnes doctrines politiques des temps modernes, je les trouve condensées, expliquées et livrées à l’amour des peuples et pour leur régénération, dans quelques lignes de la Déclaration d’Indépendance de 1776, et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.

Vous allez vous récrier et dire : Est-il possible que les droits de l’homme et du citoyen ne lui aient été révélés que d’hier ? Non, non, Messieurs, le génie émancipateur du genre humain, le génie de la Grèce, le plus judicieux qui ait surgi sur la terre pour diriger l’humanité dans la voie du progrès, les avait compris, codifiés et pratiqués. Aristote, l’esprit le plus vigoureux de son temps, et peut-être de tous les temps ; le plus méditatif, le plus créateur, le plus encyclopédique ; Aristote explique comme on le fait depuis hier, depuis les déclarations du Congrès et de l’Assemblée Nationale, depuis 1776 et 1789, tout ce qui a rapport à la science du gouvernement. Il la connaît à fond. Il a étudié et fait connaître plus de formes diverses de gouvernement qu’il n’en existe aujourd’hui dans l’Europe et l’Amérique entières. Il dit les avantages et les désavantages qui étaient attachés à cette infinie variété de gouvernements. Il dit pourquoi la monarchie adoptée dans l’enfance des nations, adoptée par tous les états de la Grèce dans les siècles antérieurs, y a été très sagement rejetée plus tard. Il décrit toutes les espèces de monarchies : absolue, tempérée, constitutionnelle, héréditaire ou élective, accompagnées d’un, de deux, de trois corps indépendants pour la rendre durable et protectrice.

C’est une œuvre capitale, comme tout ce qui est sorti de ce prodigieux cerveau. Pour bien connaître quelle a été la filiation des idées et le progrès des sciences politiques depuis ces temps jusqu’au nôtre, l’étude réfléchie des politiques d’Aristote me parait indispensable. Je la conseille fortement à mes jeunes amis, à tous ceux qui sont appelés à participer à la vie gouvernementale et désirent s’y rendre vraiment utiles.

Dans le même département des sciences, l’homme et le livre qui font le plus d’honneur aux âges modernes et à la philosophie du 18e siècle, est bien Montesquieu et son Esprit des lois. Son livre est bon à ce point, vous le savez, qu’il a fait dire « que le genre humain ayant perdu la grande charte de ses libertés, Montesquieu l’avait retrouvée, et la lui avait rendue. » Éloge vrai, mais mutilé et insuffisant. Il fallait ajouter qu’il l’avait retrouvée dans les politiques de son devancier, plus grand que lui, puisqu’il fut le découvreur des vrais principes dont Montesquieu a été l’habile commentateur. Aristote a été plus en garde contre le danger de mêler le faux au vrai, plus soigneux de ne pas laisser fléchir sa forte raison sous des considérations de position personnelle. Il était trop sincère pour voiler sa pensée par de craintifs ménagements. Aristote, précepteur d’Alexandre, signale fièrement les vices des monarchies et des monarques. Montesquieu, républicain convaincu et libre penseur, exalte l’excellence de la monarchie française quand elle est en pleine décomposition par suite de l’orgueilleux despotisme de Louis XIV, de ses guerres incessantes et insensées, de son faste ruineux, de ses persécutions néroniennes contre les Français protestants. Il l’exalte, quand elle est en décomposition de plus en plus rapide grâce aux débauches de Louis XV, le roi de droit divin, le marchand associé à la compagnie du pacte de famine, qui abusait du pouvoir royal pour créer une abondance factice sur un point du royaume et une disette réelle sur un autre point, afin d’acheter à bas prix ici, et vendre à gros bénéfice là, laissant mourir de faim ses sujets bien-aimés aussi longtemps qu’il le jugeait profitable.

Aristote a préparé son élève à la fondation d’Alexandrie, grand fait dans l’histoire du développement de l’esprit humain, qui a amené l’échange des idées et des produits ; qui a uni l’extrême orient à l’extrême occident, développé le commerce libre qui alla répandre ses bienfaits par toute la terre, avec tous les éléments d’une civilisation plus éclairée et plus féconde. L’excellence des leçons d’Aristote ne pouvait pas empêcher qu’Alexandre ne fut parfois extravagant et féroce.

Il n’y a rien de meilleur dans l’antiquité que les Éthiques ou traité de morale d’Aristote. C’est un livre à lire et relire avec profit. Ce qu’il y a de louable dans la conduite d’Alexandre doit être porté au crédit de son précepteur. Ce qu’il y eut de mauvais, et c’est ce qui prédomine, doit être imputé aux vices de son tempérament fougueux, et à l’adulation que la puissance fait invariablement éclore autour d’elle. Ni les Éthiques, ni Callisthènes, parent et ami d’Aristote, que celui-ci lui a donné pour le mettre en garde contre ses penchants vicieux, ne l’empêchent de s’y abandonner avec fureur.

Il fait mourir son moniteur qui ne sait pas flatter. À la demande d’une courtisane, il fait incendier Persépolis ; sur de fausses délations, il fait tuer plusieurs des braves qui l’ont aidé à conquérir le monde. Il est Néron, il est Caligula, excepté qu’il a des repentirs, dans les moments sans doute où l’image d’Aristote indigné lui apparaît en songe, ou dans la veille, s’il ose un moment être seul et se recueillir. Alexandre est maître de faire tomber cette tête vertueuse, comme Néron, plus tard, tuera Sénèque. Le précepteur le sait bien, et il n’excuse pas.

Qu’avait donc à craindre Montesquieu de Louis XV, quand il déguisait sa pensée sur ce règne déshonoré ? Rien qu’un décret de prohibition contre l’impression de son livre, qui aurait paru clandestinement en France, et librement à l’étranger ; une lettre de cachet, tout au plus quelques semaines de séjours à la Bastille, où la vie n’était point dure et austère pour les gens de lettres, où la sympathie de ses amis et de ses admirateurs l’aurait entouré d’une cour plus respectable que celle de Versailles. La persécution ne pouvait que grandir son nom et populariser son œuvre.

Montesquieu a été juge intègre et savant : mais il avait acheté sa charge de juge comme un grand nombre d’autres personnes avaient acheté pareille magistrature. C’était l’usage du temps. L’intérêt et l’esprit de corps ne l’ont-ils pas poussé à approuver la vénalité des charges dans la monarchie, quoique plusieurs publicistes plus judicieux, ou moins aveuglés par leur position, eussent censuré cette vénalité ?

Aristote est de beaucoup le plus grand par la pensée, le plus vertueux dans la conduite. Cependant il faut lire et relire l’Esprit des Lois. Ce livre nos rendra meilleurs citoyens, et plus éclairés que si nous négligions de l’étudier. Il contient les meilleurs enseignements sur les sujets dont il s’occupe. Nul autre n’est aussi propre à faire réfléchir, à fortifier le jugement, à vivifier la flamme du patriotisme, malgré les graves erreurs qu’il renferme et qui furent signalées dès l’époque de son apparition.

Montesquieu est tombé dans une autre erreur. Il a loué avec exagération la constitution anglaise, sans faire connaître exactement toute sa pensée. Évitant de spécifier le motif de cette admiration, on l’a cru absolue et on l’a fort exagérée, surtout en Canada. Il ne jugeait cette constitution si excellente qu’en la comparant à celle de la France et son temps. N’osant pas dire franchement : « nous sommes très mal gouvernés dans notre beau pays de France », il a dit : « combien nos voisins sont mieux gouvernés que nous ! » L’on veut qu’il n’ait vu rien d’aussi parfait que les institutions anglaises, que cette combinaison des trois pouvoirs toujours maintenus en équilibre. Il savait mieux que cela. Il savait que depuis la décapitation d’un Stuart et l’expulsion de sa famille, il n’y avait qu’une seule puissance dans la Grande-Bretagne, l’aristocratie. Par sa prépondérance, elle pesait avec les formes les plus courtoises sur les rois courbés devant elle. Elle avait à son gré disposé de leur couronne, qu’elle avait donnée à un étranger. – Heureux hasard ! cet étranger la méritait.

Le républicain Cromwell avait commencé la grandeur de son pays, le républicain hollandais la consolida et l’agrandit avec un mérite et un succès parfaits. L’aristocratie pesait plus lourdement encore sur le peuple, et avec les formes les plus discourtoises, l’achetant et le brocantant comme une marchandise. Elle restait maîtresse par la vénalité des élections, ne souffrait que ses cadets et ses commis sur les bancs des Communes. Montesquieu employait donc l’artifice, comme on s’en sert encore aujourd’hui pour mettre en plus fort relief le despotisme qui trônait alors en France. Il témoignait en cela de plus d’esprit que d’honorabilité. Ainsi font aujourd’hui ses imitateurs.

Personne en France n’ose s’attaquer à l’empereur personnellement. Il a des moyens de répression trop formidables. Cependant il n’est personne contre qui autant de reproches amers, d’épigrammes caustiques, ne soient plus incessamment portés à la connaissance de ses sujets, sous le voile des allusions les plus transparentes. Tout ce que Tacite, Suétone et Martial ont buriné de flétrissures sur les actes des empereurs, sur les terreurs et les lâchetés des sénateurs, est enchâssé dans de prétendues histoires romaines, à l’adresse de Napoléon III. Ainsi fit Montesquieu. Ne voulant pas dire combien étaient avilis la cour et les courtisans de Versailles, il feignit de voir ailleurs des perfections qui n’y étaient pas.

Les vraies doctrines sociologistes des temps modernes se résument en peu de mots : Reconnaître que, dans l’ordre temporel et politique, il n’y a d’autorité légitime que celle qui a le consentement de la majorité de la nation ; de constitutions sages et bienfaisantes que celles sur l’adoption desquelles les intéressés ont été consultés, et auxquelles les majorités ont donné leur libre acquiescement ; que tout ce qui est institution humaine est destiné à des changements successifs ; que la perfectibilité continue de l’homme en société lui donne le droit et lui impose le devoir de réclamer les améliorations qui conviennent aux circonstances nouvelles, aux nouveaux besoins de la communauté dans laquelle il vit et se meut.

Les institutions auront plus ou moins de durée, selon qu’elles auront mieux ou moins bien formulé et défini les droits et les devoirs du magistrat responsable, – chargé de faire exécuter la loi, sans pouvoir y substituer son action extralégale, sous peine de punition certaine et efficace – ainsi que les droits et les devoirs de sujets, demeurés assez puissants pour sauvegarder facilement leurs franchises et leurs immunités.

Une génération qui a joui de l’estimable privilège de se choisir la constitution qui lui convient le mieux, admettra volontiers et décrétera que les générations suivantes devront jouir du droit qu’elle a trouvé bon et juste de se donner à elle-même. En conséquence, à des époques fixes et rapprochées, les peuples libres auront des conventions, distinctes de leurs parlements et des autres corps législatifs ordinaires. Ceux-ci, fondés et élus par la constitution, lui doivent soumission absolue. Ils sont chargés de la maintenir intacte, de ne faire de lois que celles qui ne la violent pas. Ces peuples libres doivent avoir aussi un pouvoir judiciaire, autorisé à décider, quand la question lui est soumise, si une loi est conforme ou contraire à la constitution, pour la déclarer exécutoire si elle y est conforme, ou nulle et de nul effet si elle lui est contraire. La convention, elle, aux époques et dans les circonstances pour lesquelles elle est établie, devient l’autorité la plus importante d’un pays, sans avoir le pouvoir d’y faire la moindre loi. Elle n’a nulle autre attribution que celle d’examiner si le corps politique est demeuré sain, ou s’il est devenu malade ; s’il est actuellement fort ; s’il est progressif et satisfait ; ou s’il existe quelque maladie qu’il soit possible à la sagesse humaine de guérir, quelque mécontentement qu’il lui soit possible de faire cesser. Sous les regards du pays entier, assistant à ses délibérations par la voie du journal quotidien, qui publie le compte-rendu de tout ce qui s’y dit, s’y propose et s’y résout, elle conclut à ce que des modifications à la constitution existante, telles qu’elle les indique, soient soumises à la considération et à la décision des citoyens. Après discussion libre, la majorité de ceux-ci décide de ce qu’elle en accepte, de ce qu’elle en rejette. La pays se donne à lui-même une constitution révisée et améliorée.

Voilà le système américain, de bien loin le plus parfait que l’ingénuité et la raison humaines aient encore imaginé, pour promouvoir le plus rapidement possible la grandeur et la prospérité des états qui auront le bonheur de le recevoir.

Voilà mes convictions et ma foi politiques. Je n’ai ni le droit ni la prétention de les faire adopter ; mais j’ai indubitablement le droit de les exprimer librement. J’en ai le même droit qu’a de les réfuter chacun de ceux qui pensent autrement que moi. Ce n’est pas un droit théorique, c’est un droit donné par l’autorité suprême qui éclaire tout homme venant en ce monde et lui a soufflé : « faites pour autrui ce que vous voulez que l’on fasse pour vous. » C’est le droit qui ne fut reconnu qu’en partie par les articles de la capitulation qui disent : « ils deviennent sujets anglais. » Ce titre a brisé pour eux le scellé qu’il y avait eu sur leurs lèvres, l’embastillement par lettres de cachet pour quoi que ce soit qu’ils diront et écriront ; confère le droit à la pleine discussion orale et écrite, l’autorité d’appeler en assemblée publique quiconque voudra bien s’y rendre pour les entendre ; abolit la censure préalable sur les livres, et proclame la liberté de la presse, aussitôt qu’une presse aura été importée en leur pays.

Voilà quel a été le droit : c’est beau, très beau ! Ce qui a été le fait, c’est laid, très laid ! – souillé et ensanglanté.

D’après ces principes trois fois saints et justes, le Canada, depuis qu’il est devenu anglais, n’a pas encore eu de constitution. Il a eu une infinie variété de formes d’administration, toutes mauvaises. Chacune et toutes ne méritent et n’obtiendront de l’impartiale histoire que le mépris pour leurs défectuosités, et que la flétrissure pour les noms de leurs auteurs, qui organisaient l’oppression des majorités par les minorités.

Énumérons-les : Régime de la guerre ; trois mois en 1759. Régime soldatesque de 1759 à 1763 ; durée, quatre ans. Régime à patente royale, de 1763 à 1774 ; – durée, 11 ans. Régime parlementaire premier, 1774 à 1791 ; – 17 ans. Régime parlementaire second, de 1791 à 1837 ; – 46 ans. Régime soldatesque second – 1839 ; – un an. Régime parlementaire troisième, Conseil Spécial ; – 2 ans. Régime parlementaire quatrième : Union des Canadas ; – 27 ans. Régime parlementaire cinquième, intronisé depuis quelques mois, et le plus coupable de tous.

Voilà huit régimes bousculés les uns sur les autres en peu de temps par la meilleure des monarchies ; cette autorité principe de grande stabilité, dit-on, pour tout ce qu’elle touche.

Le régime de la guerre ! Il peut être ravageur et païen, ou civilisateur et chrétien. Personne aujourd’hui ne doute que la guerre telle que l’avait ordonnée Louis XIV dans le Palatinat, par l’incendie et la dévastation des champs et des habitations, n’ait été un acte de barbarie criminelle. Nulle part ailleurs il n’a été dénoncé et flétri aussi amèrement qu’en Angleterre.

Wolfe était lettré, Wolfe était chrétien, et il a choisi de faire la guerre avec plus de cruauté et moins de motifs d’excuse que n’en avait Louis XIV :

Au Canada toute la population valide, et plus que la population valide, puisqu’il y eut des volontaires de plus de quatre-vingts ans et des volontaires de moins de douze ans, était concentrée dans les camps et les garnisons.

La population entière du Canada n’était pas de soixante mille âmes ; les trois armées d’invasion étaient de plus de soixante mille soldats. Celle qui fondait sur Québec comptait plus de vingt mille hommes de débarquement, sans compter la puissance de sa flotte. Il y avait pour l’attaque cent matelots contre un, vingt canons contre un. Cela était connu dans les deux camps. Des transfuges, toujours attirés par l’appât de l’or ou le dégoût du service, passant sans cesse de l’une à l’autre armée, faisaient bien connaître la situation respective des combattants. D’un côté, pleine abondance de toutes munitions de guerre et de bouche. De l’autre, dès le début du conflit, recommandation de ménager la poudre durant les engagements, et diminution de la ration, en partie chair de cheval, sans quoi l’on eût bien vite manqué de l’une et de l’autre.

Ces renseignements obtenus, Wolfe crut que la défense ne pourrait être sérieuse, que l’on se bornerait à attendre les premiers coups de canon pour sortir avec les honneurs de la guerre, au moment de la capitulation.

La sommation de se rendre fut altière. Noble et ferme fut le refus. Pendant tout le siège les pertes furent, dans les escarmouches comme dans les attaques régulières, en sens inverse du nombre des combattants, trois à quatre dans les gros bataillons contre un dans les petits pelotons.

Irrité d’une résistance si héroïque, la colère faisant place à tout sentiment de justice et de raison, Wolfe écrit que si l’on continue à employer les Sauvages, il fera fusiller les prisonniers de guerre Français et Canadiens.

On lui répond qu’il ne le fera pas ; qu’il ne voudra déshonorer ni son nom ni celui de son roi et de son pays ; qu’il ne réussira pas à faire de ses braves soldats des assassins ; que sa menace est oiseuse, et qu’après réflexion il aura regret de l’avoir proférée.

La semonce porte fruit. Les Sauvages combattent et font des prisonniers. Wolfe combat, fait des prisonniers et ne les assassine pas. Mais la raison n’a pas encore fait entier retour chez lui.

Par quatre ordres successifs, il fit porter la torche incendiaire depuis Saint-Antoine-de-Tilly à Kamouraska, quarante lieues de pays. Il le fit dans la Côte de Beaupré, dix autres lieues de pays, cinquante lieues en tout, où il n’y avait pas un homme en armes, mais une foule de femmes, d’enfants et de vieillards en pleurs et en prières pour la conservation des jours de leurs époux, de leurs pères, de leurs enfants de plus de douze ans. Tous ceux-ci étaient rendus, comme le devoir, l’honneur et leurs grands cœurs le voulaient, autour de l’enceinte infranchissable de Québec.

Même dévastation dans l’Île d’Orléans abandonnée, vide même d’infirmes, de femmes et d’enfants, transportés au-dessus de Jacques-Cartier. Dans la ville, aux trois-quarts abîmée et incendiée par le jet continu jour et nuit de boulets, bombes et pots à feu pendant trois mois, l’on se disait : « Il est visible qu’il n’espère plus rester au pays. S’il y devait rester, il aurait des intérêts de conservation. Quand il n’a plus que la rage de la destruction, c’est qu’il est à la veille de battre en retraite. » Ce retour à la confiance rendit moins vigilant. Une surprise eut lieu. Une erreur emporta le grand Montcalm à la témérité d’attaquer avec la moitié de son armée, qu’il aurait eue entière deux heures plus tard, des troupes braves comme les siennes, mais bien plus nombreuses et bien mieux postées. Il fut battu. Les deux généraux tombent avec gloire. Wolfe s’écrie : « Je meurs heureux, puisque mon pays est vainqueur. »

Vaillant mot, qui pour les siens et au jour de son martyre absout de grands torts.

Mais l’histoire véridique est inexorable. Elle n’a pas le droit de cacher les crimes et les hontes des héros. Elle dira et redira que Wolfe a outragé les lois de l’humanité et violé le droit de la nature et des gens, tel qu’il était réglé et arrêté depuis longtemps entre toutes les nations policées ; qu’il n’y a que le crime de l’expulsion des Acadiens qui, en noirceur, dépasse le sien, et que c’est l’aristocratie anglaise qui les a voulus tous deux.

Voilà au début ce qu’ont été les titres de l’Angleterre à l’affection de nouveaux sujets.

Le triomphe, la joie et le butin, et le crime aussi, restent au vainqueur ; la douleur, la ruine, l’honneur sans tache, restent aux vaincus. Hommage à nos glorieux ancêtres !

Vient le régime soldatesque. Québec a capitulé. Partie des troupes est retournée en Angleterre et dans les colonies voisines. Le général Murray avec une forte garnison est cantonné dans la ville. Il prétend qu’avec la chute de la forteresse, le gouvernement entier de Québec est devenu anglais. Il sait qu’il ne reste pas un seul homme armé dans ce gouvernement ; que les troupes françaises se sont repliées sur Montréal, à soixante lieues de distance. Il n’avait rien à craindre. Il n’était pas docteur en droit, j’en conviens. Mais il n’est pas un Anglais à l’âge d’homme, pas un homme de naissance et d’assez d’instruction pour être général dans l’armée, qui ignore que la loi anglaise, comme la loi de Dieu, défend l’assassinat.

L’événement de la conquête semble avoir troublé les têtes et vicié les cœurs, ouverts aux seules inspirations des folles terreurs sans causes, à la soif du sang, au désir d’atroces vengeances.

Que le pouvoir nourrisse de tels sentiments ; qu’il paie les séides et les sicaires prêts à applaudir à ses brutalités, il ne manquera pas d’espions, pourvoyeurs de chair humaine, pour gratifier ses appétits.

À douze lieues de Québec, un malheureux propriétaire d’un moulin à vent n’a pas été à l’armée. Il en était exempté par son état, par la nécessité de ne pas laisser mourir de faim les femmes, les enfants, les vieillards du voisinage. Il fallait y laisser quelqu’un qui pût mouturer le peu de grain qui pourrait échapper au feu, au pillage, à la dévastation générale. Il avait quelques minots de blé de plus qu’il ne lui en fallait pour la consommation de sa famille. Il refusa de le vendre. Pressé, il dit : « Le roi de France n’abandonnera pas le Canada. Nos gens reviendront au printemps. Je leur donnerai mon blé, plutôt que de le vendre aujourd’hui. »

Rapport de ce grave propos est fait au général Murray. Sa fureur est partagée par son entourage, et ne connaît plus de bornes. Il faut un exemple. Il faut frapper le pays de terreur ! hurle d’un commun accord la bande forcenée. De suite l’ordre : « Un sergent, un caporal et un parti de huit hommes se rendront à Saint-Thomas, demanderont au meunier s’il ne se nomme pas Nadeau, et, sur sa réponse affirmative, le pendront à la vergue de son moulin, y resteront deux heures, et, après s’être assurés qu’il est bien mort, reviendront à Québec. »

Voilà comme étaient compris et expliqués les droits des nouveaux sujets anglais ; quelle était la protection promise, quelle était l’administration de la loi criminelle anglaise ; quelle serait l’administration des lois civiles,
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