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Université Paris 5 – René Descartes

Faculté des sciences humaines et sociales – Sorbonne

Département des sciences sociales

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THÈSE

pour l’obtention du grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS 5
Disciplines : ethnologie et sociologie
Présentée et soutenue publiquement par
Mélanie ROUSTAN

Sous l’emprise des objets ?
Une anthropologie par la culture matérielle

des drogues et dépendances

2005

Sous la direction de M. le Pr. Dominique DESJEUX


Jury :

Mme Dominique PASQUIER

M. le Pr. Joël CANDAU

M. le Pr. Jean-Pierre WARNIER

M. Michel KOKOREFF

Un grand merci…


A toutes les personnes rencontrées « sur le terrain », pour ce qu’elles ont bien voulu partager avec moi. La part d’elles-mêmes qu’elles m’ont ainsi laissée constitue la substance de ce travail.

A Dominique Desjeux, mon directeur de thèse, qui m’a fait confiance dès notre rencontre et m’a aidé tout au long de mon parcours.

Au groupe de réflexion Matière à Penser pour le cadre intellectuel sur le corps et la culture matérielle, les critiques, relectures et encouragements, et notamment à Jean-Pierre Warnier, Céline Rosselin, Marie-Pierre Julien, François Hoarau, Julie Poirée et Myriem Naji.

A Jacqueline Eidelman et Anne Monjaret, avec qui j’ai eu la chance de travailler et d’apprendre dans la rigueur et la convivialité le métier de chercheur. A Françoise Tréguer pour son attention discrète mais constante et aux membres du CERLIS pour leur accueil.

A mes confrères et amis chercheurs sur le jeu vidéo, qui ont contribué à ma réflexion sur ce thème, notamment Jean-Baptiste Clais, Philippe Mora et Michael Stora.

Au groupe des « thésards anonymes » – dont je révèle ici les noms : Magdalena Jarvin, Julie Poirée, Laurence Buffet, Nicolas Hossard et Wilfried Rault – pour leur solidarité et la qualité de nos longues « soirées-débats ». Je dédie également une pensée sympathique à Pascal Hug.

Aux personnes qui m’ont aidée dans ma démarche documentaire, et particulièrement à Clotilde Carrandié, du centre Marmottan.

A l’Institut National de la Jeunesse et de l’Education Populaire pour son « coup de pouce » financier.

A mes proches, pour leur patience et leur indéfectible soutien. Certains m’ont offert de chaleureuses conditions de travail, d’autres ont su ajouter, lorsqu’il le fallait, la rigueur de la réflexion à la chaleur du réconfort. Ils se reconnaîtront dans ses lignes, qu’ils reçoivent ma sincère gratitude.

A ma famille enfin, pour tout.

Sommaire

Un grand merci… 3

Avant-propos 12

Introduction 18

Le choix des terrains 21

L’esprit de la démarche et le corps de la réflexion… 21

Le cœur du travail : les objets, les sujets et le pouvoir 24

1. Les drogues et dépendances et leur étude 25

1.1.1 La gestion du toxique et ses sphères de référence 26

1.1.2 Le tournant de la toxicomanie 27

1.1.3 La prohibition 28

1.2.1 La dépendance et son modèle de la drogue 30

1.2.2 La dépendance et l’injonction à l’autonomie 31

1.2.3 La notion d’« addiction » et les « usages intégrés » 32

1.3.1 L’élargissement des notions et la reconfiguration politique 34

1.3.2 La question des passions : de la perte à l’épanouissement 35

1.3.3 Le pouvoir et le contrôle des corps 36

1.3.4 Les enjeux de la réflexion 37

2. Les objets et la consommation en sciences sociales 38

3.Questions pratiques et choix épistémologiques 42

3.1.1 Le « café-clope » 43

3.1.2 Le cannabis 43

3.1.3 Le jeu vidéo 44

3.2.1 Le partage comme objet premier de l’anthropologie 45

3.2.2 La « finitude » du terrain 45

3.3.3 L’irréductibilité du singulier et l’« anthropologie du sujet » 45

3.3.1« Ratisser large » 47

Ne pas discriminer a priori quant au rapport à la pratique 47

Un milieu socioculturel homogène 47

3.3.2 La rencontre avec les « informateurs » 48

La méthode « boule de neige » 48

La valeur heuristique de l’accès au terrain 49

3.3.2L’aisance discursive et l’« accueil » comme pistes de recherche 50

« Café-clope » : de la difficulté d’exprimer une routine 50

Jeu vidéo : une affaire de légitimités 50

Cannabis : une culture de la parole partagée (clandestine) 51

- Chapitre 1 - 53

Les pauses café-cigarette : une habitude toxique structurée et structurante 53

Les personnes rencontrées 54

Du désir (théorique) d’arrêter au plaisir de continuer 57

1. Les consommations typiques 59

1.1.1 « Petit noir » et « volutes bleues » 60

1.1.2 Seul(s) au milieu des autres : l’« entre-lieu » du café 62

1.1.3 Du « bla bla de filles » 63

1.2.1 Un « passage obligé » 65

1.2.2 Un élément structurel du « vrai repas » 66

1.2.3 Les fonctions et sensations associées 68

1.3.1 Au petit-déjeuner ou à sa place 70

1.3.2 Les versions « plaisir », où le temps s’allonge 75

1.3.3 En arrivant au travail : une « mise en condition » 77

1.4.1 Café et travail : un « vieux couple » qui tient toujours 82

1.4.2 Les mécanismes ambigus unissant café et cigarette à travail et détente 82

1.4.3 Des témoins et outils des sociabilités au travail – enjeux professionnels 85

2. Une habitude structurée et structurante 88

2.1.1 Des produits modernes : une histoire d’accélération 90

2.1.2 Une temporalité régulée socialement, rythmée physiquement 91

2.1.3 Ambiguïtés des mécanismes de qualification du temps par les « cafés-cigarettes » 93

2.1.4 « Routinisation » et ouverture au changement 95

2.2.1 Assumer l’« inactivité » dans un monde « prométhéen » 97

2.2.2 Bouger pour se sentir exister 99

2.2.3 La fumée : matérialité évanescente qui concrétise un immatériel 99

2.3.1 La régulation du partage des espaces 100

2.3.2 De la division des espaces à la distinction des sujets 102

2.3.3 « T’as pas une clope ? » – « Vous prendrez bien un café ? » 104

2.3.4 La place des sens 105

3. Premiers jalons 107

Il n’y a pas de relation « pure » entre un sujet et un objet 107

3.1.1 La drogue comme objet d’assuétude : une dépendance « physique » à l’action 108

La « routinisation » comme construction de soi et du social, même dans le toxique ? 108

Une absence de réflexivité qui signifie dépendance ? 109

3.1.2 La drogue comme objet d’échanges : une dépendance « sociale » et « identitaire » 111

Les effets de « pression sociale » 111

Devenir « non-fumeur » : un « retournement identitaire » malaisé 112

3.1.3 La drogue comme objet « actif » : une dépendance « rituelle » ? 113

- Chapitre 2 - 117

Devenir « fumeur de joints », dans l’(inter)action 117

La sociologie de la déviance appliquée aux drogues 119

Les personnes rencontrées : effets d’âge, de génération et de milieu socioculturel 120

Présentation du plan 123

1. Devenir un « vrai fumeur » 123

1.1.1 Fumer comme « technique du corps » 125

1.1.2 L’acquisition des effets : entre abandon et maîtrise, un jeu sur le corps 126

Trouver du sens, « par corps » 126

Une interprétation encadrée 127

1.1.3 La réception (la production ?) des effets 129

Les enjeux de l’analyse des effets 129

La contextualisation dans une carrière plus large, de « drogué » 130

1.1.4 Effets psychotropes et effets « physiotropes » : jouer sur les sens(ations) 132

1.1.5 La « consumation »  : de l’intime enchâssé par du social 134

1.2.1 Le joint communautaire, voire « communiel » 135

De la « polyconsommation festive » à la soirée « au coin du joint » 135

« Faire tourner » : concrétiser le principe de partage 136

Comment savoir à qui passer le joint ? 137

Avec qui partage-t-on le partage ? 138

1.2.2 De l’idéal à la pratique : petits arrangements avec la règle 140

Les questions d’interprétation de la règle à moyen terme 140

Les marges de manœuvre et le contrôle social 141

L’influence du contexte social 143

La prise de distance à la norme 143

1.2.3 « Devenir fumeur » : l’être en dehors du regard d’autrui 145

1.2.4 Les circonstances de la pratique « solitaire » 145

Fumer seul exceptionnellement : un « treat » 145

Fumer seul régulièrement 146

« Fumer toute la journée » 147

1.4.1 L’art et la manière de rouler 149

Le roulage, ses objets et ses techniques 149

S’installer 149

Faire son « collage » 150

Faire son « mix » 151

Conclure 152

La « polémique » autour du filtre 153

1.4.2 Le rouleur et son ouvrage : les enjeux de la pratique 154

L’objet « dard » 155

Plaisir de faire, plaisir d’offrir 157

Une extraction de l’objet de la sphère marchande 159

Une extraction du sujet du statut de « simple consommateur » : savoir rouler, pouvoir rouler 160

2. S’approvisionner en cannabis : un rapport au marché, un rapport à la loi 161

Les enjeux de la transaction 163

2.1.1 Les spécificités du marché du cannabis 164

Un marché illégal et non régulé 164

Un marché clandestin et « primaire » du point de vue du marketing 164

Un marché tout de même 165

2.1.2 Les extrêmes emblématiques 165

Le « deal de rue » 165

Les alternatives mythiques (sortie de l’illicite, sortie du marchand) 169

2.1.3 Le « système Tupperware » 170

Une privatisation de la transaction 170

« La dépanne » 172

Les figures repoussoirs du « dealer » et du « client » 173

2.2.1 Objet d’échange ou objet de partage ? 175

Des sphères d’échange contradictoires 175

La difficile conciliation des régimes de marché, de réciprocité et de partage 176

Le « tabou marchand » 177

Une appropriation par le corps en action 178

La tension entre marchandise et « authenticité » 178

Les procédures d’« authentification » 179

2.2.2 Objet de connaissance et objet de reconnaissance 180

L’expertise et les certificateurs 180

La domestication par la « boîte à shit » 182

2.3.1 Apprendre à rouler et à acheter : un rôle-clef dans la « carrière » du fumeur 186

2.3.2 Un rapport à la loi comme rapport au marché 187

3. La dependance comme « integration » sociale ; la drogue comme objet « ritualisé » 188

3.1.1 La prise de décision et les modes de passage à l’action 189

L’imbrication préparation-consommation : de la décision à l’action 189

Les effets comme régulateurs de la pratique 190

Entre « force de l’habitude » et arbitrage conscient 191

3.1.2 Donner une place à la drogue dans sa vie, prendre une place dans la société 192

Lucie : le cannabis comme support et comme outil 192

Lisa : le cannabis comme soutien ambivalent 194

Performance et adaptation sociale 196

3.2.1 Sur quoi s’appuie ce recours au rituel ? 198

Une stabilité morphologique 198

Un « supplément d’âme » 199

Le lien au groupe 200

Faciliter le passage à l’action, légitimer 201

Gérer/donner du « pouvoir » 202

3.2.2 Que lire en creux en termes de drogue et dépendance ? 203

Maîtriser un objet dangereux 203

Dire la répétition : routinisation versus ritualisation 204

De l’efficacité de l’objet à celle de l’action sur l’objet 206

Ritualiser la dépendance ou dépendre de la ritualisation ? 208

3.2.3 Construire du sens dans l’action 209

4.Devenir « fumeur de joints », dans l’(inter)action 211

- Chapitre 3 - 216

La « réalité virtuelle » vidéoludique 216

Les personnes rencontrées : effets d’âge, de génération et de milieu socioculturel 218

Présentation du plan 220

1. Un objet « puissant », une pratique très « impliquante » 221

1.1.1 La science-fiction et l’imaginaire des mondes technologiques 224

Jeu et technologie : modernité et « Retour vers le futur » 224

L’autorégulation, un « prêt-à-jouer » sur mesure 225

1.1.2 L’image de synthèse : une technologie de l’évocation 227

L’image de synthèse, un rapport d’imitation/autonomie au réel 227

Une esthétique éclectique, entre ancrage dans une culture de l’image et créativité 228

Une force de signification, une capacité d’évasion 229

1.1.3 L’interactivité 231

« Vivre le film » 232

Interactivité, incarnation, identification, procuration 233

1.1.4 La « révolution » du jeu réseau : la virtualité du jeu social 235

A l’interactivité s’ajoute l’interaction 235

Un jeu sur soi et sur les autres 236

Le jeu est virtuel 237

1.1.5 Synthèse et transition 238

1.2.1Le joueur a/est un corps 240

Un joueur « virtuel » ? Un corps passif ? 240

Des sensations « physiques » 241

Des « outils » qu’on oublie, mais qui ne sont pas sans défaillance 243

Un sujet en relation dynamique au monde 245

1.2.2 Les mécanismes de l’engagement du corps dans la pratique 246

Bien jouer et y prendre du plaisir comme fruits d’une « incorporation » du jeu 246

Un premier palier technique : le matériel 248

L’interface et le gameplay 251

L’esprit d’une famille de jeux, d’un jeu ou d’un personnage 252

Une correspondance entre actions réelles et virtuelles 253

1.2.3 La « réalité virtuelle » en actions : une « mise en jeu » du sujet 253

2. Les liens aux notions de drogue et de dependance 256

2.1.1 « Quand la virtualité sera la réalité, ce sera une hallucination » 257

Le « réalisme », une rhétorique de l’effacement de la médiation 257

Un avenir sans interface ? 258

Atteindre une « autre » réalité perceptive : l’hallucination ? 259

2.1.2 « Un rêve encore un peu trop carré » 260

« Jouer le jeu » 262

2.1.3 La « vérité de l’expérience » 262

2.1.4 Synthèse et transition 263

2.2.1 « Scotcher » : entre adhérence à l’image et adhésion au jeu 265

2.2.2 Le « vide par le plein » : l’effet « lavage de cerveau » 268

2.2.3 « Y revenir » : entre accoutumance abusive et structuration du quotidien 272

2.2.4 Le « conflit des temps » 274

Les temps de la consommation du jeu 274

Le temps du jeu s’impose, le temps du joueur se compresse 276

Un temps n’en vaut pas un autre 277

3. Un « pouvoir » construit dans l’action 280

- Chapitre 4 - 283

Le jeu vidéo : une passion honteuse ? 283

1. Une pratique illégitime ? 285

1.1.1 Circulation de l’information et accès à la pratique 287

Payer pour jouer ? 287

Une économie solidaire ? 288

Une culture technico-ludique « recyclable » 289

1.1.2 La place du jeu vidéo dans les loisirs et la prise de décision 291

Simple loisir ou menace pour l’ordre social ? 291

Perméabilité des discours 292

Alchimie d’une rencontre 293

Le jeu fait le jouer 295

Influences réciproques des différents modes de passage à l’action 296

1.1.3 Les circonstances du jeu à proprement parler : une sociabilité amicale jeune et masculine 296

Du loisir en solo au plaisir solitaire 297

Pizza froide- Coca chaud versus bière-joint 299

Les formes du « jouer ensemble » : une sociabilité ludique changeante 301

1.1.4 Convivialité, compétition, construction de soi au masculin 303

Un « être ensemble » sur le mode du sensible 303

Des sous-cultures jeunes et masculines, qui croisent les cultures professionnelles 305

1.2.1 La « guerre des sexes », level 1 – de l’illégitimité d’être joueuse 308

Des « petites joueuses » 308

Un discours assimilé par les filles 310

L’exclusion des femmes du technique et du ludique 311

1.2.2 La « guerre des sexes », level 2 – un objet de négociation au sein du couple – de la condamnation par les non-joueuses (l’illégitimité sociale comme outil) 313

Un générateur de tensions 313

Un problème de légitimité de la pratique 313

La négociation autour du temps, souci légitime 315

1.2.3 La « guerre des sexes », level 3 – une passion doublement illégitime : la figure de la maîtresse 317

Un « loisir de consolation » 317

La figure de la maîtresse 318

2. L’ambivalence de la figure de « l’accro », entre pathologie, passion et expertise 323

2.1.1 Une vision « indigène » assez sévère, par ceux qui ne s’estiment pas « accros » 324

2.1.2 (Auto)portraits d’« accros » 326

Loïc : le déprimé qui « se console à la console »… 327

Damien : le maniaque repenti en expert 332

Luigi : l’amateur bon vivant d’une pratique libre et adulte 337

Zoé : une « innocente » prise au piège 340

Et les autres… 343

2.2.1 La plasticité de la figure du « fan » : l’exemple des Beatles 346

2.2.2 La réversibilité de la figure de « l’accro » aux jeux vidéo 346

2.2.3 Une légitimation en cours ? 348

La « riposte sportive » 349

La riposte « culturelle » 349

De la relativité de la légitimité 351

3. Les « Drogues et dépendances » , un outil de « délégitimation » ? 356

Conclusion - 360

De la légitimité des modes de subjectivation 360

De la légitimité des modes de subjectivation 362

De la construction des normes dans l’action 363

De la culture comme partage « par corps » 364

De la relativité des discours dominants 365

De la consommation comme création de sens 366

De la culture matérielle comme subjectivation 368

Références bibliographiques 369

Table des matières 393



Avant-propos

Jeudi 21 février 2003.

Il est 8h25. C’est l’anniversaire de Nadine aujourd’hui. Elle a vingt-sept ans. Pour fêter ça, elle s’est préparée un bon petit déjeuner : thé, jus d’orange, céréales, fromage blanc agrémenté de quelques fraises, et même un kiwi. Nadine vit seule, dans le 13ème arrondissement de Paris. Comme tous les matins, après s’être habillée et maquillée, et juste avant de partir au bureau, elle s’offre un dernier plaisir avant d’affronter les foules des transports collectifs : une petite tasse de café, accompagnée d’une cigarette. Sa première de la journée. Elle ponctue ainsi son petit-déjeuner, comme tous les autres repas. Pour une fois cependant, elle accomplit ces gestes en toute bonne conscience : après tout, c’est son anniversaire… à quoi bon penser que tout ça ne l’aidera pas à trouver le prince charmant (doigts et dents jaunes, teint gris, rides précoces, cheveux ternes, et autres réjouissances, si l’on en croit les magazines féminins)… Et puis, arrêter, elle a déjà essayé, si c’est pour prendre cinq kilos en quinze jours, et avoir l’air cruche parce qu’on ne sait pas quoi faire de ses mains, merci ! Bon, de toute façon, elle n’a pas envie de se mettre de mauvaise humeur, ni en retard. Elle a du pain sur la planche aujourd’hui, la journée va être longue. En partant, elle se dit qu’elle a quand même pas mal réussi. Elle est encore jeune et occupe déjà un poste à responsabilités dans une grande entreprise internationale – ça sert quand même à quelque chose les écoles de commerce… Dans la rue, en marchant jusqu’à la bouche de métro, elle plonge la main dans son sac et trouve à tâtons son paquet. Son briquet est à l’intérieur. Elle reprend une cigarette.

Un peu plus tard, dans un autre quartier de l’agglomération, plus au nord, Alex commence à émerger d’un sommeil alourdi par la bière et les joints1 de la veille… Ses paupières ne sont pas vivaces et il cligne des yeux pour tenter de dissiper les images de circuit automobile qui défilent encore, comme incrustées dans ses rétines. Il a passé une bonne soirée. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu ses potes du lycée. Ils se sont bien amusés. Ils ont ressorti la vieille console et se sont défiés au Mario Kart2, comme au bon vieux temps, quand les filles n’étaient pas encore une préoccupation et ne les obligeaient pas à soigner leur acné avec je ne sais quelles crèmes… En plus, il les a « explosés » : il a gagné quasiment toutes les parties. Donc, ça va, Alex est content. Bon, c’est peut-être parce que les deux autres n’avaient pas trop trop l’habitude de fumer de l’herbe. Il faut avouer que ça les a un peu anesthésiés, alors que lui, au contraire, ça lui a donné une force de concentration et une endurance hors du commun. Alex sort enfin de son lit. Il marche jusqu’au salon au milieu des détritus qui jonchent le sol. En voyant le nombre de canettes sous la table et de « culs de joints »3 dans le cendrier, il se dit qu’ils n’y sont pas allés de main morte ! Il sourit même en pensant à leurs têtes au moment où ils ont quitté l’appartement, vers quatre heures… Ils doivent être frais ce matin ! Lui, il a le temps de s’en remettre, il est de garde aujourd’hui, il ne prendra son service à l’hôpital qu’à treize heures. Il se dirige droit vers la cuisine, en saisissant une cigarette au passage. Il l’allume avec l’allumette qui allume le gaz pour l’eau chaude. Il aime bien ce geste, il se dit qu’il fait des économies, qu’il est un véritable écolo… Ses poumons, en revanche, semblent sérieusement pollués ce matin. Il commence à tousser au moment où la fumée envahit son corps : ah ! La nicotine, quel plaisir… A présent, il lui faut son café. Le temps de récupérer une tasse (celle que lui avait offerte son ex au retour d’un voyage à New York), de la rincer d’un coup d’eau chaude et d’y verser quatre bonnes cuillérées de Nescafé, et le tour est joué. Il sourit en pensant aux films de Wayne Wang et Paul Auster, Smoke et Brooklin Boogie : café-clope, c’est vraiment « le petit-déj’ des champions » ! Il retourne au salon, s’assoit dans le canapé, repousse les cartons à pizza de la veille et s’allume une deuxième cigarette. Il renaît à la vie. Ça fait du bien.

Nadine s’approche de la tour et franchit les portes vitrées des locaux du siège social de son entreprise, elle badge et passe le tourniquet. A son étage, elle dit bonjour à une collègue dans le couloir, fait un coucou dans l’embrasure d’une porte, interpelle le directeur des ventes et lui donne rendez-vous en cafét’ – mais plus tard, vers dix heures et demi, elle passera le prendre. Elle entre dans son bureau, met en marche l’ordinateur et tape son mot de passe, sort son paquet de cigarettes de son sac à main, en extrait une cigarette qu’elle pose à côté du clavier, et file à la machine à café en laissant derrière elle la familière ritournelle du Windows qui se met en marche. Elle se dit qu’elle a quand même de la chance de pouvoir fumer dans son bureau : ça devient de plus en plus exceptionnel – enfin, il ne faut pas exagérer, on n’est pas aux States ! Elle se revoit l’aéroport de Washington Dulles, où la seule zone réservée aux fumeurs est une cage en plexiglas : aux yeux de tous, dans leur nuage de fumée opaque, les drogués en manque viennent s’y intoxiquer entre deux avions. Elle arrive à la machine à café, salue quelques collègues (décidément, il lui faudra bien ce café pour être totalement sortie des nimbes de la nuit) : touche n°1, court sucré, comme tous les matins. Elle retourne à son bureau, pose son café à refroidir et s’installe devant l’écran, après avoir ramené près d’elle le cendrier. Le fumet et l’idée de la boisson chaude et légèrement amère lui donnent un frisson et du courage pour commencer sa journée. Elle prend le gobelet entre ses mains, sent sa chaleur et son odeur, l’amène à sa bouche et pose le plastique sur ses lèvres. Puis elle allume la cigarette, savoure la fumée sèche qui pénètre sa gorge… puis une gorgée de café, puis une taffe, puis une gorgée, puis une taffe. Evidemment, ce n’est pas un bon espresso pur arabica, moulu de frais et préparé à l’italienne, mais un café reste un café, et « on apprend à aimer ce que l’on a » se dit-elle intérieurement, se demandant immédiatement si cette idée constitue en soi une chose positive ou négative, tout en ouvrant ses mails d’un œil distrait. Elle écrase sa cigarette du bout des doigts, en la tapant plusieurs fois sur le fond du cendrier.

Au même moment, Héloïse et Manu quittent leur domicile, un bel appartement en rez-de-jardin dans le 18ème arrondissement. Cela fait maintenant cinq ans qu’ils habitent là, et ils y vivent heureux. Quand les beaux jours reviennent, Héloïse peut travailler dans le jardin ; elle peint. En hiver, une amie lui prête un atelier vers Belleville, où il serait exagéré de dire qu’il fait chaud, mais où la température suffit à la production artistique. Elle a vraiment besoin de fumer pour peindre (de l’herbe, le shit4 lui donne la nausée). Besoin n’est peut-être pas le mot juste : il est si fort. En tous cas, elle a besoin de peindre, et elle y arrive mieux en ayant fumé. D’abord, ça canalise son énergie, débordante, excessive ; et puis ça l’oblige à faire des pauses dans son travail : prendre les feuilles, vérifier où est le collant, les assembler d’un coup de langue, caresser le papier pour lui donner déjà la forme finale, sortir le tabac, le malaxer, le mélanger à l’herbe – « Quelle odeur ! La jamaïcaine, il n’y a rien de tel ! » – et ensuite, gestes maintes et maintes fois répétés, les mains s’activent, les doigts se désynchronisent, dernier coup de langue et le tour est joué. Elle pourrait le faire les yeux fermés. D’ailleurs, elle l’a déjà fait. Elle aime tellement rouler (la jolie boîte où tout est rangé, le contact des matières, la maîtrise et la précision des mouvements) qu’elle se dit qu’elle pourrait rouler sans fumer ! Evidemment, elle va quand même l’allumer : le brasier du foyer rougit, elle tire lentement et longuement sur sa cigarette « rigolote », elle laisse la pesanteur l’envahir et se retourne vers son travail. Son regard est neuf.

Vers onze heures, Nadine passe prendre Monsieur Dunard, le directeur des ventes, dans son bureau, et l’invite à prendre un café. C’est la fameuse « pause-café », qui, comme son nom ne l’indique pas, constitue un espace et un temps de travail stratégique en entreprise. D’ailleurs, c’est à se demander comment font les non-fumeurs pour être au courant des choses… ils sont obligés de se gaver de barres chocolatées et autres sodas pour justifier leur présence autour des appareils distributeurs. Nadine admet intérieurement qu’elle est un peu de mauvaise foi – mais vraiment quand on voit les militants anti-tabac dans la boîte, ça ne donne pas envie d’arrêter ! En attendant, elle offre une cigarette à Monsieur Dunard, qui lui tend un café. Ils allument leur cigarette de concert et profitent un instant de ce flottement hors-travail. Nadine attend qu’il entame la discussion. Déjà, elle a été relativement audacieuse de lui proposer la pause, elle ne peut se permettre, en plus, de lancer la conversation – c’est tout de même un supérieur hiérarchique, même indirect. Il attaque enfin sur le sujet dont ils savent tous les deux qu’il est question : les résultats du premier semestre de l’exercice 2002.

Alex commence à préparer son départ pour l’hôpital. Il réfléchit aux patients qu’il avait en charge hier. Il réfléchit également quelques minutes au paradoxe que représente sa consommation pharaonique de tabac, au vu de sa condition de médecin. Et il s’allume une cigarette – ou plutôt, une cigarette s’allume, tant il est vrai que son corps semble s’activer en toute autonomie, les bras s’alliant l’un à l’autre autour du feu, entourant de leurs mains la cigarette et la bouche comme s’ils devaient se confier un secret. Se rendant soudainement compte du geste en train de s’accomplir, Alex concentre son regard sur l’entrée en combustion de l’extrémité de l’objet. Une grande inspiration… et en avant !… Il angoisse un peu en pensant aux neuf heures qui vont suivre : durant son service, il évite de fumer. Ce soir, il se rattrapera. Il a rendez-vous dans un bar avec des amis. En attendant, il faut quand même qu’il range un peu au cas où ils viennent se faire un dernier joint après le concert.

A quelques centaines de kilomètres de là, dans une grande ville du sud de la France, Gérald commence à avoir faim. Il est ingénieur informaticien. Presque tous ses collègues sont des hommes et aiment la technologie. Il descend avaler rapidement un sandwich au coin de la rue et remonte pour les retrouver et prendre sa revanche à Counter Strike5. Depuis le début de la semaine, ils se font quasiment ridiculiser par l’équipe commerciale : ça ne peut plus durer. Il se cale devant son ordinateur, prêt. Ses coéquipiers sont arrivés un peu avant lui ; ils ont baissé les stores et reconfiguré quelques détails. Ils mettent rapidement au point une stratégie et démarrent : « Vas-y, nique-le ! » – « Fais gaffe, derrière toi ! » – « Merde, je suis encore mort… » – « On va les avoir, les mecs ! ». Gérald est en forme aujourd’hui, il a réussi à shooter trois terroristes, et surtout il a éliminé Ronan, son collègue de l’équipe commerciale avec qui les relations professionnelles sont un peu difficiles en ce moment… La persévérance porte ses fruits : hier soir, chez lui, en banlieue, dans le sous-sol aménagé en studio de la maison de ses parents, il s’est entraîné, seul. Il a enchaîné les parties en boucle, insistant sur l’aspect technique : la stratégie, il maîtrise, mais il a un peu de mal avec le pouce de sa main droite (c’est peut-être dû à la chute de vélo dont il a été victime, petit). Quoi qu’il en soit, cela n’a pas servi à rien puisque aujourd’hui, il a vraiment été fort. Il faut dire aussi qu’il a des bons partenaires, et que tous se connaissent depuis quelques années déjà. Cela fait un moment qu’ils jouent sur le réseau de la boîte, entre midi et deux, un peu, et surtout le soir, parfois jusque tard dans la nuit. Ce soir, il n’est pas encore sûr de rester, il doit peut-être faire un foot avec son cousin. S’il n’est pas là, ses collègues pourront toujours se connecter au net, ce ne sont pas les amateurs de Counter qui manquent !

A la même heure, en début d’après-midi, Nadine rentre un peu écœurée du restaurant d’entreprise. Comme un automate, elle va se chercher un ultime café, le septième. Sa main fait trembler la flamme du briquet, elle tachycarde et sa bouche est pâteuse – tiens, il faudra qu’elle rachète des clopes en sortant du boulot… Cet après-midi, c’est sûr, elle prendra un Coca plutôt.

A l’autre bout de la ville, Aymeric cherche un bon couteau dans les tiroirs de sa cuisine. « C’est ça d’habiter en collocation, on ne sait jamais où sont les choses ! Mais quand on a vingt ans et qu’on monte à Paris pour faire ses études, on n’a pas trop le choix... » philosophe-t-il, placide. Il ne va pas s’énerver pour si peu. De toute façon, il n’a pas envie de s’énerver, il en a quasiment la flemme. Le joint qu’il a fumé tout à l’heure, avec son café, l’a quand même « bien calmé ». Mais le business n’attend pas, et s’il n’a pas coupé ses parts avant de partir à la fac, il ne pourra pas vendre tout ce shit qu’il a eu grâce à son ami belge. Et il aura à se coltiner les déceptions et supplications de ses clients frustrés : « c’est l’anniversaire de mon frère, ce week-end, tu comprends, on part tous à la campagne… » ; « je vais à un concert, y m’en faut absolument… » ; « là, j’ai vraiment plus rien et j’ai déjà demandé à mon voisin de me dépanner !… » ; « s’il te plait, j’suis à bout de nerf, je flippe pour les exams » – ou encore « il est trop bon ce shit, il vient d’où, de ’Dam6 ? ». Bref, tant de gens comptent sur lui que ça en devient quasiment une mission d’utilité publique ! Ah, il vient de mettre la main sur le couteau dont il a besoin ; il retourne dans sa chambre et sort le bloc du papier alu : « Bon, pour diviser par dix, je fais comment ? ».

Héloïse, elle, se laisse aller quelques instants sur son fauteuil, son « beuz »7 à la main, en scrutant les couleurs, les lignes, les équilibres de la toile. Elle abandonne le joint et se dirige vers l’image, sûre d’elle. Ses pensées vagabondent, les idées s’enchaînent sans lien apparent autre que l’analogie, son imaginaire s’en donne à cœur joie – « son subconscient ? » – s’interroge-t-elle, bien que n’adhérant qu’avec parcimonie aux théories du cher Sigmund… Décidément, cette herbe est bonne. Elle donne encore quelques coups de pinceau, travaille une heure, peut-être deux, puis s’en va vers son sac, en quête d’une quelconque nourriture. Elle a faim. Elle va rentrer, de toute façon, Manu ne va pas tarder et elle ne veut pas manquer une minute de sa compagnie. Sur le trajet, en vélo, elle se dit que c’est heureux que lui aussi partage sa passion pour l’herbe. Il aurait été difficile autrement de vivre leur amour. C’est vrai que lui fume moins ; pendant la journée, à la Poste, il ne peut pas vraiment se le permettre. Et puis, il préfère le côté festif de la chose, la convivialité, les regards échangés avec les joints qui tournent, les éclats de rire qui fusent dans l’épaisseur de la fumée. Il doit tenir ça de l’époque où il était pensionnaire : la franche camaraderie des états modifiés… Elle se demande s’il fumerait autant si elle ne fumait pas, ou même si elle ne s’occupait pas de « faire les courses »… Ils n’en ont jamais parlé ; il ne lui a jamais reproché ; il faudra quand même qu’elle lui demande un de ces jours. D’ici là, il ne faut pas qu’elle oublie qu’elle a rendez-vous avec Christophe, son frère cadet. En pédalant, elle se dit qu’il est gentil de lui procurer de l’herbe, lui qui ne vend que du shit. C’est ça, les liens du sang !…

Introduction

« L’anthropologie n’est pas un sport dangereux », selon la plaisante formule de Nigel Barley8. Certes, mais l’ethnologue est dans l’action et donne de sa personne. Son travail se nourrit des allers et retours entre le « terrain » auquel il participe et la « théorie » nécessaire à son analyse ; il est constitué de l’épaisseur de l’expérience sensible et de la profondeur de la connaissance, autant que de la rigueur de l’écriture9.

Le cœur de cette thèse, entendue à la fois comme processus (long) d’élaboration de la recherche et comme « produit » final (sinon fini) de mise en forme, se situe à l’articulation de la sphère du faire et des jeux de construction et de circulation des discours et des savoirs.

Méthode et théorie se font ainsi écho, dans une quête de compréhension du sens propre au corps à corps avec la culture matérielle10.

Comment le rapport aux objets matériels intervient-il dans la constitution des sujets11 ? Par quels mécanismes le social vient-il structurer mais aussi surgir de l’action individuelle sur la matière ? Quelle est la place du corps dans cette dynamique complexe et comment peut-il être pensé pour s’y inscrire ? Quels sont les rôles respectifs des notions de consommation et de pouvoir dans ces processus ?

Autant de questions dont le présent travail offre une occasion de mise à l’épreuve, au travers d’une étude de cas portant sur les drogues et dépendances.

Ce domaine est apparu comme une « matière à penser »12 fertile pour travailler le champ de l’anthropologie du sujet dans son rapport à la culture matérielle, dans la triple mesure où :

  • elle offre de façon stéréotypée un espace social où se subjectiver « à la marge » – dans l’excès, la déviance, la délinquance, la pathologie – et permet donc en retour un travail sur le rapport à la norme dans la consommation lato sensu ;

  • la dépendance, prise comme « contre-modèle » de subjectivation13, invite à une réflexion sur l’autonomie érigée en valeur et sa déclinaison dans la sphère de la consommation, ainsi que sur la pertinence d’une lecture du social en termes de pouvoir ;

  • la drogue, prise comme catégorie d’objets établis comme « néfastes », parfois mis « hors-la-loi », interroge les relations entre « nature » et « culture », mais aussi entre consommation, corps et santé, et marchandisation et morale, ramenant ainsi par un autre biais la question du pouvoir dans son lien au social, via l’établissement de règles du « bien agir avec les objets ».

La problématique est en forme d’aller-retour : elle interroge la pertinence d’une anthropologie par la culture matérielle des drogues et dépendances et mesure les apports de cette étude de cas à la question de la construction du sujet dans ses rapports aux objets.

Le choix des terrains


Mon travail s’est tourné vers des pratiques mettant en jeu une « drogue », au sens strict (médical ou légal) ou au sens métaphorique, offrant ainsi une entrée dans les espaces de négociation entre norme et déviance, normal et pathologique, routine, rituel et dépendance : pauses café-cigarette, usage du cannabis, jeu vidéo.

Le choix de ces trois « terrains », au-delà de la valeur heuristique du comparatisme, permet de réunir une diversité de situations, tant sur le plan du statut du produit étudié que de ses modes de production, de distribution et de consommation. Les pratiques choisies et leurs imaginaires sont plus ou moins légitimes et légiférés, plus ou moins normales et normés, plus ou moins proches du corps aussi.

Les débats de société dont ils ont fait l’objet ces dernières années leur confèrent également une actualité « utile » à l’entreprise de compréhension et d’explicitation de la dynamique de leur production sociale (en tant que « drogue ») ; tous ont été au centre de polémiques liées aux questions de santé publique et à leur traitement politique et juridique, notamment en termes de protection des mineurs.

L’esprit de la démarche et le corps de la réflexion…


Au plan théorique, différentes approches en sciences sociales du champ des drogues et dépendances connaîtront ici une tentative de renouvellement par resserrage permanent de la focale sur la « culture matérielle », considérée comme l’ensemble des phénomènes de co-construction des sujets, du social et de la culture dans le rapport aux objets matériels (et par effet d’analogie comme une certaine vision de l’anthropologie chaussant ces « lunettes » de décryptage du réel). Les échelles d’observation balayées n’en demeureront pas moins très variées, du microsocial au macrosocial, partant du principe selon lequel le choix de la « focale » conditionne jusqu’à la nature des phénomènes observés14.

L’anthropologie du corps et de ses rapports aux objets constitue le « filtre » principal de cette thèse : de Mauss à ses exégètes, des « techniques du corps »15 à l’« incorporation »16 (CHAPITRE 3), en passant par la « ritualisation »17 (CHAPITRE 2). Un dialogue est ouvert avec la sociologie du quotidien, sur la routine18 et l’habitude19 (CHAPITRE 1). Pour les questions de rapport à la norme, des ressources sont mobilisées en sociologie de la déviance20, avec l’usage notamment de la notion de « carrière » et de l’œuvre de Becker21 (CHAPITRE 2), ainsi qu’en ethnologie des loisirs22 et en sociologie de la passion et des fans23, pour une variation sur la légitimité (CHAPITRE 4). Concernant plus spécifiquement les dimensions économiques, un croisement est entrepris entre ethnologie des échanges24, anthropologie de la marchandise25, et sociologie de la distribution et du marketing26 (CHAPITRE 2). De façon générale, une inspiration est également trouvée dans les travaux plus littéraires d’Albert Memmi27, et surtout ceux, plus philosophiques et politiques, de Michel Foucault.

Il s’agit de suivre les pistes déjà ouvertes dans des disciplines « sœurs » (ethnologie, anthropologie, sociologie) sur les drogues et dépendances, tout en lestant le regard d’une attention constante aux choses et au faire qui leur est attaché. Il s’agit d’autre part de repousser les limites du champ d’application de différentes approches « classiques » du rapport aux objets dans la vie quotidienne en les testant au-delà du normal et du légitime, en leur faisant éprouver les « limites floues, frontières vives »28 que constituent les règles sociales et culturelles du « trop » et du « mal » consommer.

Le propos n’est pas de combiner des disciplines « cousines » – telles que la sociologie et la psychologie (psychosociologie, psychologie sociale, sociologie psychologique), l’ethnologie et la psychanalyse (ethnopsychanalyse), l’ethnologie et la médecine (ethnomédecine), la sociologie et la criminologie, la sociologie et le droit, la sociologie et l’épidémiologie, etc.29 – mais bien d’asseoir la légitimité et surtout de montrer la pertinence des sciences sociales sur de traditionnelles « chasses gardées » pour d’autres approches30. L’existence et le dynamisme d’un champ aujourd’hui établi et la diversité des approches des drogues et dépendances mobilisées ici en s’en tenant aux sciences sociales constituent les plus sûrs arguments dans ce débat31.

De fait, le propos ne s’intéresse pas aux « effets » des drogues et dépendances sur les sujets ou sur la société, tout du moins pas au « premier degré », car il ne dispose pas des outils nécessaires. Pour autant, il en tient compte en ce qu’ils apparaissent dans le discours des personnes rencontrées et la « mise en sens » pratique de leurs activités32.

L’exigence d’« empirie », le travail ethnographique, mais aussi l’élaboration théorique prennent au pied de la lettre la tradition et l’ambition de la discipline ethno-anthropologique, qui repose sur le pari d’une compréhension des sujets et de la culture dans l’action plus que le discours : c’est le principe du « faire avec » du terrain, qui présuppose une vision de la culture comme partage d’expériences singulières33.

Le cœur du travail : les objets, les sujets et le pouvoir


Le regard adopté consiste à considérer les drogues et dépendances sous l’angle de la construction sociale et culturelle des normes dans l’action et de « ce que ça fait » au sujet. Cela induit de travailler les notions mêmes de « drogue » et de « dépendance » en tant que catégories d’objets aux pouvoirs particuliers et de rapports à ces objets : dans quel contexte est-il possible de parler de « substance active » ? Une domination du sujet par l’objet est-elle envisageable ? Quelle est la place du corps dans la maîtrise des pratiques et leur contrôle par autrui ? Quels jeux de pouvoirs s’opèrent dans les interactions observées ? Comment les normes se trouvent-elles négociées dans l’action ? En quoi la « réthorique » des drogues et dépendances agit-elle comme discours dominant ?

La notion de pouvoir apparaît comme transversale à l’approche développée et se trouve déclinée, parfois retravaillée, au contact incessant des notions de drogue et de dépendance, simultanément « ébranlées » dans leurs soubassements.

Ce ne sont pas tant la vision de Crozier et Friedberg du pouvoir comme capacité de contrôle des zones d’incertitudes dans un cadre hiérarchique d’interactions stratégiques34 et le concept bourdieusien de domination35 qui vont se montrer les plus utiles à cette entreprise que la définition de Foucault du pouvoir comme réseau diffus d’« actions sur des actions », s’adressant directement au corps, comme « ensemble d’actions sur des actions possibles »36, issue d’une pensée où le sujet émerge aussi bien dans le travail sur soi que dans la résistance à l’assujettissement37.

Ainsi, en toile de fond des outils et thématiques « classiques » des sciences sociales mobilisés dans notre approche des drogues et dépendances, à la croisée d’une tradition ethnologique de relativisme culturel, historique et géographique, et d’une tradition sociologique de déconstruction de la norme, toutes deux nécessaires au « travail » engagé sur les notions étudiées, se dresse la question de la subjectivation, entendue comme processus universel de construction des sujets en société (et en objets). Plus spécifiquement, la place du corps en action dans ces processus est interrogée.

Cela constituera bien, à la fois une mise à l’épreuve de l’anthropologie du sujet dans son rapport aux objets et à la consommation et un essai de fertilisation des approches par la culture matérielle et du regard des sciences sociales sur la question des drogues et dépendances.
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